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LA GUERRE AVEC L'AUTRICHE

La Serbie .au lendemain du traité de Bucarest. — Les intrigues de l'Autriche. Son nMe pendant la crise balkanique; le chancelier Berchtold et le comte Tis^a. — L'Albanie. — La question des chemins de fer. — Vienne, Berlin et Rome en 1913. — L'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand. Le livre rouge. — La guerre pendant l'automne de 1913. — Le désastre du général Poliorek. — Les cruautés autrichiennes.

Depuis l'automne de 1912 jusqu'au traité de Bucarest (6 août 1913), la Serbie avait vécu des heures de fièvre intense et passé par des alternatives d'enthousiasme et d'angoisse qui semblaient de nature à exalter jusqu'à la folie les raisons les plus fermes. Tous ceux qui ont parcouru le pays à ce moment, diplomates, officiers, reporters, avaient été cependant frappés du calme du peuple comme de la réserve des généraux et des ministres. Il était manifeste que chacun se surveillait, maintenait ses nerfs et, par un effort admirable de discipline volontaire, s'appliquait à ne pas créer au gouvernement de difficultés inutiles.

A la fin de la deuxième guerre balkanique, il était permis de craindre une réaction de l'instinct qui se traduirait en manifestations désordonnées et fournirait aux ennemis du Royaume les prétextes d'attaque

dont ils avaient besoin. Le parti militaire ne redoutait pas les aventures et reprochait volontiers aux ministres leur timidité. M. Pachitch, dont tous les collègues ne résistaient pas à la pression des officiers, n'a jamais rendu à son pays de plus difficile service qu'en restant à son poste dans ces heures troublées et en s'appliquantà calmer les esprits. Sans abdiquer aucune des aspirations nationales, il jugeait indispensable avant tout de consolider les résultats acquis. Il réussit en quelques mois à accomplir une œuvre considérable.

Les nouvelles provinces étaient désolées depuis vingt ans par le brigandage et les discordes intestines. Pour y ramener la paix, il était urgent de régler la question religieuse. Les Musulmans se résignent mal à vivre en pays chrétien et leur émigration avait déjà commencé ; on essaya de dissiper leurs inquiétudes en leur garantissant une complète liberté de culte, et des rapports amicaux s'établirent vite entre les vainqueurs et les vaincus. Afin de déjouer les entreprises de l'Autriche, qui prétendait exercer son protectorat sur les Catholiques du Royaume, M. Vesnitch, le ministre de Serbie à Paris, signa avec le Vatican un concordat (24 juin) qui reconnut aux Catholiques les mômes droits qu'aux Orthodoxes. L'archevêque latin de Belgrade eut la haute direction sur tout le clergé romain et releva directement du Saint-Siège. Le Patriarcat œcuménique de Constantinople sanctionna l'autonomie de l'Église orthodoxe serbe, dont relevèrent les évoques de Macédoine et de Vieille Serbie. On enlevait ainsi leur arme la plus redoutable aux agitateurs exarchistes.

On a reproché à M. Pachitch de s'être exagéré la puissance de ces fauteurs de troubles, et il est certain que le règlement du 4 octobre 1913, même amendé par l'ordonnance du 28, établissait dans les nouveaux

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territoires une véritable dictature et accordait aux fonctionnaires et aux généraux une autorité draconienne. Les adversaires du Cabinet, qui avaient pour eux les principes, oubliaient peut-être un peu facilement les difficultés exceptionnelles de la situation : la Serbie était à ce moment même menacée par une invasion albanaise que la Bulgarie encourageait sous main et qu'exploitait rAulriche; était-il prudent d'accorder aussitôt aux Macédoniens ou aux Arnautes les mêmes droits qu'aux habitants des anciennes provinces?

Que d'ailleurs des erreurs et des fautes locales aient été commises et que des chefs violents ou pusillanimes aient abusé de leurs pouvoirs, il serait vain de le nier; mais, s'il convient de déplorer ces excès, il est un peu enfantin de s'en étonner. Depuis un quart de siècle, les passions avaient été poussées à leur paroxysme, et il est certain que, parmi les Serbes exposés durant de longues années aux pires persécutions, beaucoup n'oublièrent pas leurs vieilles ofl'enses. Les administrateurs avaient été nécessairement choisis un peu à l'aveugle; quelques-uns tombèrent sous la coupe des comités locaux, accueillirent sans critique les dénonciations, manquèrent démesure et d'iuimanité. Ces rigueurs furent cependant isolées et le gouvernement, surveillé de près par l'opposition, travailla de son mieux à réprimer ces excès de zèle et remplaça, dès qu'il le put, par des fonctionnaires mieux pénétrés de leurs devoirs, ces nationalistes farouches dont le zèle n'était pas toujours très pur et n'était jamais très éclairé. « Il faut dans la Nouvelle Serbie, disait M. Skerlilch à la Skoupchtina, le 31 octobre 1913, plus de liberté, plus de justice, plus de bien-être général. »

C'était aussi l'avis du ministère, et il cherchait à rapprocher le moment où, l'ordre public assuré, il

renoncerait aux pouvoirs exceptionnels qu'il avait demandés. Pour supprimer le brigandage, il organisait la police et la gendarmerie, désarmait la population, instituait des tribunaux réguliers. Les progi-ès de la sécurité étaient si rapides que M. Chéradame parcourait le pays en tous sens sans escorte et, forcé à la suite d'une panne d'automobile de passer la nuit au milieu d'une des forêts les plus mal famées d'Albanie, n'y courait aucun danger.

Sans doute, tous les habitants n'avaient pas accepté sans esprit de révolte la nouvelle domination, et le gouvernement n'ignorait pas que la lutte serait longue contre certains éléments irréductibles, maîtres d'école et prêtres, qu'animait un sincère patriotisme bulgare, ou batteurs d'estrade, incapables de renoncer à des habitudes trop invétérées de rapine et danarchie. A côté de ces rebelles, redoutables par leur énergie fanatique ou leurs inexorables rancunes, la masse des habitants se rallierait facilement à l'État qui lui apporterait la tranquillité et le bien-être. Pour cela, il était urgent de résoudre la question rurale.

Les seigneurs turcs s'étaient approprié par la violence ou la fraude d'immenses domaines, dont quelques-uns s'étendaient sur plusieurs milliers d'hectares. Le ministère étudiait les moyens de les morceler, pour transformer en libres propriétaires les tenanciers à court terme et les ouvriers agricoles. Il songeait à fournir aux paysans les capitaux qui leur étaient nécessaires pour l'amélioration de leurs cultures ou l'acquisition de nouvelles parcelles et poursuivait dans cette intention l'institution d'un Crédit foncier. La Macédoine était très peu peuplée (30 habitants par km^), et seules les terres dans le voisinage immédiat des villages étaient exploitées. On appela des colons, en détournant vers les riches plaines du Vardar une partie du torrent qui empor-

tait chaque année en Amérique des millions de Croates, de Polonais, de Ruthènes et de Slovaques. Afin de favoriser l'exportation, on signa avec la Grèce une convention qui donnait à bail à la Serbie, pour une période de cinquante ans, un vaste terrain dans le port de Salonique. Enfin, on traça le plan d'un vaste réseau de chemins de fer, qui rattacherait le Royaume à la Roumanie, à la Rosnie et à l'Adriatique et réunirait par le lien solide des intérêts économiques l'ensemble des territoires serbes. La France, qui avait toujours eu à se féliciter des atïaires engagées avec Belgrade, offrait des capitaux à des conditions avantageuses, et un premier emprunt de 230 millions était brillamment couvert à Paris, bien que les circonstances ne fussent pas spécialement favorables (janvier 1914).

L'émulation joyeuse qui animait les ouvriers de la grandeur serbe, la rapidité des progrès accomplis, la méthode avec laquelle s'organisait le travail, seraient inexplicables, môme en tenant compte de l'élan prodigieux que la victoire et l'indépendance reconquise impriment à un peuple, si Ton ne se rappelait l'influence conquise sur la jeune génération depuis une quinzaine d'années par l'Université de Belgrade. Plus que la Skoupchtina, elle était devenue le véritable foyer delà vie nationale, et les élèves qu'elle envoyait à la vie, pénétrés à la fois d'un patriotisme brûlant et d'un culte éclairé pour le travail scientifique, étaient le levain généreux qui soulevait la pâte.

La mauvaise humeur de l'Autriche s'aigrissait des succès de sa voisine, à qui elle ne pardonnait pas l'échec de ses ingénieuses combinaisons. Comme Napoléon III en 1866, elle avait ponté sur le mauvais

cheval et son dépit se trahissait par des algarades ridicules ou des machinations odieuses. Au lendemain de Kouraanovo, elle accusait les officiers serbes de criminelles insultes contre ses consuls de Prizren et de Mitrovitsa, et, bien que l'enquête eût démontré que ce pauvre M. Prochazka, dont la presse viennoise déplorait les malheurs, menait en réalité joyeuse vie dans sa résidence, elle n'en exigeait pas moins de M. Pachitch, pour ces sévices imaginaires, une pompeuse réparation (15 janvier 1913).

Quand, au milieu de l'émotion provoquée par ces incidents grotesques, les Serbes entrent à Dratch (Durazzo), 27 novembre 1912, nouvelle manifestation menaçante : mouvement de troupes en Bosnie et sur le Danube, envoi à Bucarest du général Conrad de Hœtzendorf, pour régler une action commune austroroumaine. — La Serbie se résigne, renonce à exiger un port sur l'Adriatique.

Le roi Nicolas, fort de l'amitié de la Russie et de l'appui du roi d'Italie qui a épousé sa fille, est moins prompt à comprendre; il s'entête au siège de Scutari, occupe la ville (22 avril 1913). — L'Autriche lui assène un ultimatum, arrache à la faiblesse de la Triple- Entente l'envoi d'une escadre européenne devant Bar (Antivari). — Le vieux Monténégrin s'incline en rongeant son frein, remet Scutari aux Puissances.

Enragée d'une modération qui lui dérobe successivement tous ses prétextes de querelles, l'Autriche change de tactique, se dissimule derrière la Bulgarie. Ferdinand expédie au comte Berchtold son confident, M. Natchévitch, qui en obtient la promesse d'un emprunt de 600 millions : la somme est coquette, à un moment où le marché de Vienne est en proie aux plus graves embarras. L'ordre d'attaquer les Serbes (29 juin) est donné par le roi à la suite d'un long entretien avec l'envoyé du Ballplatz, le comte

Tarnovski. Nous savons par le minisire roumain, M. Take Jonesco, qu'au mois de mai, le ministre aulrichien avait prévenu officieusement la Roumanie que, si la Bulgarie attaquait, « on la soutiendrait les armes à la main » et qu'il avait essayé d'acheter la connivence du cabinet de Bucarest. Un peu plus tard, le comte Berchtold sollicitait l'appui de l'Italie pour une guerre offensive contre la Serbie (9 août). Ces ouvertures, sur l'authenticité desquelles il ne saurait y avoir le moindre doute, suffiraient à démontrer l'inanité des griefs par lesquels le cabinet de Vienne a prétendu un peu plus tard justifier son action.

Pourquoi ajourna-t-il son entrée en campagne? Il est probable qu'il fut arrêté par (juillaume II qui ne jugea pas le moment propice : ses armements n'étaient pas terminés; les intentions agressives de l'Autriche, trop manifestes, risquaient de susciter des résistances en Allemagne; surtout, la situation dans la péninsule des Balkans était vraiment peu encourageante, la Bulgarie et la Turquie à bout de souffle, la Roumanie et la Grèce rattachées à la Serbie par des traités trop récents. A Vienne même, l'élat-major préférait attendre que la réorganisation de l'armée fût plus avancée; il ne disposait pas encore de son matériel complet d'artillerie lourde, sur lequel, non sans raison, il fondait de grandes espérances. Peut-être aussi l'archiduc François- Ferdinand, qui avait été jusqu'alors le chef du clan militaire, ne montra-t-il pas le même élan que jadis.

Sa santé depuis un certain temps était fort ébranlée. On parlait sous le manteau de scènes de violence qui épouvantaient son entourage ; à la suite d'un de ces accès de colère, l'Empereur avait eu, affirmait-on, une syncope qui avait duré une heure. Dans une battue, un garde-chasse de l'archi- (duc avait été tué, victime d'une erreur de tir bien

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