FRANÇOIS-FERDINAND
extraordinaire de la part d'un homme qui, s'il était un assez piteux cavalier, passait pour un chasseur excellent. On remarquait l'abattement de la duchesse de Hohenberg, la retraite toujours plus sévère dans laquelle elle se renfermait.
Les commérages de cour sont difficiles à contrôlei et, pendant longtemps, je n'avais pas cru pouvoir en faire état. Aujourd'hui, après les témoignages publics venant de source autorisée et qui n'ont pas été démentis, il paraît bien établi que François-Ferdinand était un candidat à la folie furieuse, — les cas de démence sont fréquents chez les Habsbourgs, — et que sa mort était prévue avec certitude pour un délai assez rapproché. Toutes les personnes qui, après le crime de Sarajevo, ont recueilli l'impression directe de la cour impériale, ont noté le calme et presque la satisfaction avec laquelle les proches parents de l'archiduc avaient appris sa mort. François-Ferdinand n'ignorait pas la menace qui pesait sur lui et il ne se sentait peut-être plus la force d'assumer le rôle qu'il avait longtemps brigué.
En prêchant la modération, Guillaume II ajournait la partie, il ne l'abandonnait pas. Ses ambitions, qui s'étaient d'abord dispersées à travers le monde, s'étaient concentrées sur la Turquie et l'Asie Mineure depuis que le traité de Vereiningen (1902) avait réconcilié les Afrikanders avec l'Angleterre et que les victoires des Japonais lui avaient montré le peu de solidité de ses établissements en Chine. Il se consolait de ses échecs par le chemin de fer de Bagdad et il avait obtenu la concession d'un embranchement d'Alep à Alexandrette et de la construction d'un port à Alexandrette. L'Allemagne acquérait ainsi une excellente base navale sur la Méditerranée, à huit heures de Chypre et à moins de deux jours de Port-Saïd, d'où elle menacerait l'Angleterre dans les
Indes et en Egypte et la France à Tunis et à Alger.
Un moment désarçonné par la révolution jeuneturque, la chute de son vieil ami Abdul-Hamid et l'expédition italienne en Tripolitaine, Guillaume II avait adroitement repris ses avantages à Conslantinople où Mahmoud Chevket pacha et Enver bey suivaient humblement ses ordres. Les conquêtes de la Serbie minaient tout cet édifice laborieusement construit. Il fallait se hâter et déblayer la route de TAUemagne, en écartant le téméraire et futile intrus qui s'avisait de se mettre en travers de ses vues.
Sûr désormais du concours de Berlin, le parti militaire et catholique autrichien recommença à remuer son grand sabre. Au mois de septembre 1913, comme des tribus albanaises en armes avaient franchi les frontières de la Serbie et occupé Dibra, le roi Pierre envoya quelques bataillons qui occupèrent divers postes stratégiques. Il reçut aussitôt la sommation d'évacuer immédiatement les territoires albanais, faute de quoi, les troupes autrichiennes interviendraient.
Dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Bucarest, deux tronçons de voies ferrées étaient exploités avant la guerre par la compagnie ottomane des chemins de fer orientaux, dont la majorité des actions avait été acquise, sur la demande du gouvernement autrichien, par les banques austrohongroises. Le Cabinet de Belgrade, qui ne pouvait pas laisser à des étrangers le contrôle de ses chemins de fer, proposa à la Compagnie de les lui racheter. Il invoquait de nombreux précédents, rappelait l'exemple de la Prusse en Alsace en 1871 et de la Bulgarie en 1909. Le comte Berchtold n'en protesta pas moins avec une telle aigreur que l'opinion se répandit aussitôt qu'il cherchait une affaire. En décembre, la France suggéra une formule transac-
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tionnelle, fort désagréable à la Serbie. Celle-ci l'accepta cependant, sans désarmer le terrible Chancelier, qui rompit les négociations et ne les reprit que plusieurs mois après. En vain les Serbes se montraient-ils paisibles et humbles; ils souffraient d'une tare originelle, d'un vice incurable, ils n'étaient point allemands, ils appartenaient à une race détestée. Des divers coins de l'horizon, le clairon sonnait le ralliement des Germains contre leurs ennemis de l'Est. Hâtons-nous de renforcer l'armée allemande, écrivait le Berliner Lokal Anzeiger, à demi officiel, parce que la France a derrière elle l'Angleterre et la Russie, « tandis que l'Autriche est à demi paralysée par les triomphes des Slaves du Sud » (22 janvier 1913). « Il s'agit de savoir, demandait la Germania, si les Allemands désirent que l'Autriche soit menacée dans son existence ou même s'elTondre pour le plus grand bénéfice des Slaves. Telle est la question vitale qui se pose en ce moment; toutes les autres à côté sont secondaires. »
Pour rehausser l'éclat un peu terni de la couronne de Saint-Étienne, on exigera d'abord la revision du traité de Bucarest. La délicatesse naturelle du comte Berchtold est froissée par la pensée que le principe des nationalités n'a pas été strictement respecté par les vainqueurs, et, après les Arnautes, les comitadjis bulgares rencontrent en lui un avocat aussi zélé qu'inattendu. — « Dans les Balkans, dit aux Délégations le comte Khuen-Hédervary, l'homme de confiance de François-Joseph et le tourmenteur des Croates, — nous ne sommes pas sortis de la période de formation et de reconstitution; la guerre n'a pas amené l'apaisement. Les frontières n'ont été tracées que sur le papier, elle ne répondent à aucune réalité. II faut les rectifier pour que la sécurité s'établisse. »
Le Times^ fort bien renseigné, qui surveille de
près l'évolution de la politique austro-hongroise, souligne le sens de ces déclarations : « Il est évident que TAutriche ne veut pas que la situation balkanique se cristallise » (13 décembre 1913). Dans la monarchie même, des voix autorisées s'élèvent contre une politique qui s'obstine à propos de tout et de rien à soulever des difficultés : « Il est incontestable, dit le député Kramarj, que le Chancelier a porté à nos intérêts politiques et économiques un préjudice qu'il est impossible d'exagérer ou même d'évaluer. Sa conduite nous a mérité la haine des peuples de la péninsule. »
Ces haines, dont la marée grandit autour d'eux, les dirigeants de Vienne et de Budapest, en fidèles disciples de Bismarck, ne songent pas à les désarmer, mais à les écraser par la force brutale. Le voudraientils d'ailleurs, il est trop tard pour revenir en arrière. Après une si longue période d'oppression, la moindre concession serait le signal d'une poussée universelle des peuples asservis, Tchèques, Slovènes, Roumains, Slovaques, etc.. qui marquerait le début de la banqueroute du régime. Pour maintenir leur prépondérance, les centralistes qui, depuis vingt ans, ont confisqué la monarchie, sont prêts à une action désespérée, dussent-ils même y risquer l'existence de la monarchie et de l'État.
Dans les premiers mois de 1914, de tous les points de l'horizon, les nuages s'amoncellent. La grande pensée du règne, la création d'une principauté indépendante d'Albanie, aboutit à un fiasco ridicule. Le Mbrel (souverain), Guillaume de Wied, a été choisi parce qu'en sa qualité de Protestant, il ne trouvera aucune sympathie chez les Catholiques, les Orthodoxes ou les Musulmans. Seul, un aventurier d'esprit court et d'épiderme peu chatouilleux, pouvait se risquer dans un semblable guêpier. Au milieu des
intrigues locales et des rivalités personnelles, isolé, myope, il avait aussitôt perdu pied. Il était désorn^ais évident que l'État nouveau était mort-né. Que lui substituerait-on? Scutari était occupé par des détachements italiens, autrichiens, anglais, français, allemands, qui se défiaient du regard. L'alliée de l'Autriche, l'Italie, accueillait Essad pacha, l'adversaire de Guillaume de Wied. Le comte Berchlold n'avait-il donc écarté les Serbes des ports orientaux de l'Adriatique que pour les ouvrir à des rivaux infiniment plus redoutables?
Les Yougo-Slaves de la monarchie s'amusaient des déconvenues de leurs maîtres. A Zagreb, à Doubrovnik, à Sarajevo, les victoires de Koumanovo et de Bitolié avaient été saluées de frénétiques hourras. L'administration multipliait les poursuites et les confiscations, interdisait aux petites filles de porter sur les rubans de leurs canotiers le nom des victoires serbes. — Pauvres moyens 1 Par une erreur commune à la plupart des gouvernements et pour ne pas renier leurs glorieuses traditions, les policiers, à mesure qu'ils se sentaient plus impuissants, « serraient la vis ». Pour justifier l'annexion de la Bosnie en 1908, François-Joseph avait révélé à l'Europe que son cœur de monarque constitutionnel se contractait douloureusement à la pensée que tous ses sujets ne jouissaient pas de droits politiques complets. Il vint à Sarajevo en 1910 pour jouir du bonheur de ses peuples, à qui il avait octroyé une charte. L'accueil qu'il y reçut le réjouit et môme, avoua-t-il, l'étonna. Sa surprise s'explique et son émotion tendrait à prouver qu'il y avait encore au fond de l'âme du vieux souverain une assez large dose de naïveté et qu'il ignorait comment les préfets organisent le voyage des princes.
En réalité, la constitution était pitoyable et elle avait
soulevé des plaintes unanimes. Le jour de rouverture de la Diète, un étudiant, Bogdan Zérayitch tira sur le chef du gouvernement, le manqua et se tua luimême d'un coup de revolver. Les sessions suivantes ne furent pas moins troublées et la majorité ne cessa de manifester son mécontentement parles moyens les plus énergiques. L'agitation gagnait la rue, se traduisait par des émeutes à Sarajevo, Mostar, Banialouka (février 1912). La réunion de toute l'autorité entre les mains du gouverneur militaire (P"" juin 1912) ne suffit pas à garantir l'ordre. La proclamation du petit état de siège (mai 1913) et les arrestations arbitraires qui suivirent ne ramenèrent le calme extérieur qu'en suscitant de nouvelles rancunes.
Depuis le procès de Zagreb, les Croates vivaient sous un régime de suspicion et d'épouvante. La diète n'était convoquée que pour être immédiatement dissoute. La presse maygare elle-même, peu suspecte de délicatesse excessive, dénonçait la brutalité et la sottise des bans. Le 3 avril 1912, une ordonnance royale avait suspendu la constitution et nommé commissaire extraordinaire M. de Tchouvaj, un bureaucrate prêt à toutes les besognes; il rétablit la censure, interdit les réunions, poursuivit les députés et les journalistes qui lui déplaisaient.
Les liens légaux qui rattachaient la Hongrie et la Croatie étaient définitivement rompus; le Saborde Zagreb n'avait plus de représentants au Parlement de Budapest ou dans, les Délégations. L'appel suprême quequelques députés croates avaient adressé à l'Empereur, était naturellement demeuré sans réponse. La majorité magyare votait pour la Hongrie la loi électorale du 7 mars 1913, qui était un vrai manifeste de guerre contre les allogènes. Il s'agit, avait avoué cyniquement le ministre, de réserver le droit de suffrage « aux éléments sur lesquels l'État peut