‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · AU PREMIER · texte numérisé non relu

AU PREMIER

Mutth. xxii, 34-40 , Marc, xn, 28-37 ; Luc. xx, 41-44.

Les Pharisiens apprirent avec joie que Jésus avait fermé la bouche auœ Sadchicéens, en leur rendant toute réplique impossible par la sagesse de sa réponse. Néanmoins, comme ils se croyaient beaucoup plus habiles que leurs adversaires, ils se réunirent de nouveau pour l'attaquer sur un autre point (Matlh. xxn, 34). Ils s'assemblent, dit saint Chrysostûrne (Hom. 40 0per. imp.), pour vaincre ou pour effrayer par leur multitude Celui qu'ils n'avaient pu surpasser par leur raison ; mais ils montraient ainsi qu'ils comptaient plus sur la grandeur du nombre que sur la force de la vérité. Nous avons vu dernièrement les Sadducéens succéder aux Pharisiens, nous voyons maintenant les Pharisiens à leur

tour remplacer les Sadducéens auprès du Sauveur qu'ils essaient de fatiguer et d'accabler par des attaques multipliées ; car bien que divisés relativement à l'immortalité de l'àme et à la résurrection de la chair, les partisans des deux sectes s'accordaient cependant à persécuter Jésus-Christ. Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. xxn Matth.), de même que la Passion du Sauveur offrit bientôt à Ponce-Pilate et à Hérode l'occasion de se réconcilier pour le juger, de même aussi sa prédication fournit dès lors aux Pharisiens et aux Sadducéens le motif de s'entendre pour le combattre, en faisant taire leur rivalité.

Aussi l'un d'eux, qui était docteur de la Loi, s'approchant de Jésus, le tenta par cette question : Maître, quel est le grand commandement, dans la Loi, le principal entre les autres (Ibid. 36) ? Il l'interroge ainsi pour le sonder et le surprendre, mais non pour s'éclairer et s'instruire luimême. « Ce Scribe, dit saint Chrysostôme (Hom. 42 Oper. imp.), appelle Maître Celui dont il ne veut point être le disciple, et il s'informe du plus grand commandement quoiqu'il n'en observe pas même le plus petit ; c'est au contraire h celui qui a déjà commencé à pratiquer la justice qu'il convient de chercher à en connaître la perfection. » Sa demande du reste était fondée sur ce que les opinions étaient partagées à ce sujet : les uns disaient que les sacrifices et les oblations étaient plus agréables h Dieu que les œuvres de charité, mais les autres soutenaient le contraire avec plus de vérité.

Et Jésus lui répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu (Matth. xxir, 37). Comme le fait remarquer saint Ghrysostôme, il ne dit pas : Tu craindras, mais : Tu aimeras ; car la crainte est le propre des esclaves, tandis que l'amour est le partage des enfants. Il ne dit pas non plus : Tu connaîtras,

mais : Tu aimeras ; car la connaissance est le propre des êtres intelligents et raisonnables, tandis que l'amour est l'apanage des cœurs droits et pieux. — Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,c'est-k dire de toute ton intelligence sans te tromper, ne t'abandonnant à aucune erreur dans la confession de son nom ; de toute ton âme, c'est-à-dire de toute ta volonté sans opposition aucune, ne voulant rien de contraire à son bon plaisir ; de tout ton esprit, c'est-à-dire de toute ta mémoire sans l'oublier jamais, ne te rappelant rien qui puisse affaiblir en toi son souvenir; et de tout ton pouvoir ou de toute ta force, consacrant tes diverses facultés à le servir sans aucune réserve. — « Il vous est ordonné, dit saint Augustin (de Doct. christ., c. 22), d'aimer Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutvotre esprit et de tout votre pouvoir, afin de vous obliger à rapporter toutes vos pensées, vos volontés, vos affections et vos œuvres à Celui de qui vous avez reçu tout ce que vous lui rendez. Le Seigneur ne permet donc à aucune partie de notre être de rester vide de son amour, et de rechercher des jouissances étrangères à lui-même; mais il veut que nous dirigions tous les autres objets de notre affection vers lui comme vers le centre de notre plus ardente dilection ; car l'homme est parfait, lorsqu'il tend par tous ses actes vers le bien immuable et souverain. » — Saint Chrysostôme dit à son tour (Hom. 48 Op. imp.) : «Qu'est-ce qu'aimer Dieu de tout son cœur ? C'est n'avoir le cœur attaché à chose quelconque en dehors de Dieu ; car tout ce que vous donnez d'amour aux créatures, vous le retirez au Créateur. Qu'est-ce qu'aimer Dieu de toute son âme? C'est adhérer à la vérité avec une entière certitude, de manière à rester inébranlable dans la foi ; car celui qui croit que tout bien est en Dieu et qu'il n'en est aucun hors de cet Être infiniment parfait, celui-là

aime le Seigneur de toute son âme. En outre, qu'est-ce qu'aimer Dieu de tout son esprit ? C'est tenir ses sens intérieurs entièrement appliqués au Seigneur; ainsi celui dont l'intelligence est soumise à Dieu, dont la sagesse est occupée de Dieu, la pensée dirigée vers Dieu, et la mémoire remplie de bons souvenirs, celui-là aime Dieu de tout son esprit. » — Enfin selon saint Bernard (de diligendo Deo), nous devons aimer de tout notre cœur, c'est-à-dire avec sagesse, pour n'être point séduits par les suggestions du démon ; de toute notre dme, c'est-à-dire avec douceur, pour ne pas être attirés par les plaisirs de la chair ; de tout notre esprit, c'est-à-dire avec force, pour n'être point accablés par les persécutions du monde. Tels sont en effet les trois ennemis qui cherchent à nous éloigner de l'amour de Dieu, savoir: le démon, la chair etle monde.

Notre-Sei gneur ajoute ensuite (Matth. xxu, 38) : C'est là le plus grand et le premier commandement. Il est le plus grand en dignité, parce qu'il a l'objet le plus sublime, Dieu lui-même ; le premier par ordre, parce qu'il précède le précepte de l'amour du prochain. Il est vraiment le plus noble et le plus utile de tous les commandements, parce que celui qui l'accomplit parfaitement les observe tous. Oui, ce précepte de l'amour de Dieu est grand, parce qu'il est imposé d'abord par la loi naturelle que le doigt du Créateur a gravée en traits ineffaçables dans l'esprit de toute créature raisonnable ; il est plus grand, parce qu'il est renouvelé plusieurs fois dans la loi écrite que le Seigneur donna à Moïse parle ministère des Anges ; il est très-grand, parce qu'il est confirmé dans la loi évangélique que le Fils de Dieu luimême nous a enseignée. De plus, ce commandement est le premier dans l'intention de son auteur ; car en toute

chose la fin précède les moyens dans l'intention de celui qui la veut. Or, d'après saint Paul (I Tirn. x, 5), la fin de tout précepte c'est la charité, à laquelle tous les autres commandements se rapportent : aussi suivant le même Apôtre (Rom. xiii, 10), la charité est V accomplissement de la Loi.

Ce précepte de l'amour de Dieu est encore le premier comme le plus nécessaire à observer, et pour qu'on puisse le remplir parfaitement, quatre choses sont requises. 11 faut d'abord conserver le souvenir des bienfaits de Dieu. Puisque nous tenons tout de sa main libérale, tant les biens extérieurs que notre corps et notre âme, il est juste d'employer à son service tout ce que nous possédons en l'aimant d'un cœur parfait ; car qui serait assez ingrat pour se rappeler les bienfaits reçus sans éprouver aucune affection pour son insigne bienfaiteur ? — En second lieu, il faut considérer l'excellence des perfections de Dieu ; car Dieu est infiniment plus grand que notre cœur, et quand même nous le servirions de toutes nos forces, nos facultés réunies sont impuissantes à lui rendre tous les hommages qu'il mérite. Glorifiez le Seigneur autant que vous pourrez, dit l'Ecclésiastique (xliii, 32 et 33), sa gloire sera supérieure encore ; car il est au-dessus de toute louange. — En troisième lieu, il faut se détacher de toutes les choses mondaines et passagères ; car c'est faire une grave injure à Dieu que de lui égaler quelque objet dans notre estime, et par conséquent de diviser notre affection entre le Créateur et les créatures périssables et corruptibles. Il ne veut pas en effet que nous aimions autre chose que lui, parce qu'il veut posséder seul noire cœur sans partage. Seigneur, s'écrie saint Augustin (in Soliloq.), il ne vous aime pas suffisamment celui qui aime quelque chose autre que vous.

Trop avare, dit pareillement saint Jérôme, celui à qui Dieu ne suffît pas. — Quatrièmement, il faut retrancher toutes sortes de vices et de fautes ; car personne ne peut aimer Dieu tant qu'il commet le péché, parce que nul ne peut servir deux maîtres (Matth. vi, 2i). Si donc vous persévérez dans le péché, vous n'aimez pas Dieu. Il n'aime pas Dieu

cet orgueilleux ou cet ambitieux qui lui préfère une fumée de vaine gloire, ni ce voluptueux qui l'abandonne pour un plaisir d'un moment, ni cet avare qui pour une pièce d'or, pour un rien, ne craint pas de le perdre.

Notre divin Maître ajoute encore (Matth. xxn, 39) : Le second commandement est semblable au premier. Il ne lui est pas égal mais bien semblable, soit par la nature de l'acte en quoi il consiste, qui est l'amour, soit par la nature de l'objet auquel il se rapporte, qui est l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Voici ce second précepte: Vous aimerez votre prochain comme vous-même, c'est-àdire pour le même but que vous vous aimez vous-même, en lui souhaitant le môme bonheur qu'à vous-même, la justice et le salut, la grâce dans le temps et la gloire dans l'éternité. En nous disant d'aimer notre prochain comme nousmême, le Seigneur ne nous dit pas de l'aimer autant que nous-même, le mot comme (sicul) indique ici non pas l'égalité mais la similitude de l'amour ; car nous devons nous aimer préférablement au prochain, avant lui et plus que lui ; mais aussi nous devons lui désirer le même bien qu'à nous-même, voulant qu'il soit sanctifié et récompensé comme nous. En outre,le précepte delà charité étant unique, quand le Sauveur dit que l'amour envers Dieu est le premier et que l'amour envers le prochain est le second, il détermine seulement un ordre de matière dans l'objet de la charité qui est d'aimer Dieu d'abord et puis le prochain,

ou bien un ordre de causalité, parce que l'amour envers le prochain est un effet de l'amour envers Dieu. Si donc l'Apôtre a pu dire justement (Rom. xm, 8) : Celui qui aime son prochain accomplit toute la Loi, c'est que l'effet produit suppose la cause existante, mais la cause ne suppose pas toujours son effet déjà produit. Par conséquent notre amour envers Dieu engendre notre amour envers le prochain, et notre amour envers le prochain prouve en même temps qu'il alimente notre amour envers Dieu. Telle est la pensée qu'exprime saint Grégoire (Moral. 1. vu, c. 11).

Non-seulement l'amour pour Dieu, mais aussi l'amour pour soi-même doit l'emporter sur l'amour pour le prochain. « Apprenez d'abord à vous aimer vous-même, dit saint Augustin (Serm. 43 de Verbis Dom.); alors on pourra vous confier votre prochain pour que vous le chérissiez comme vous-même ; mais si vous ne savez pas encore vous aimer comme il faut, il est à craindre que vous ne trompiez votre prochain comme vous vous trompez vous-même. Ailleurs le même saint Docteur dit : Il est évident que nous devons regarder tous les hommes comme notre prochain, parce qu'il n'est permis de faire du mal à personne. Celui qui aime ses semblables doit les affectionner, ou parce qu'ils sont justes, ou afin qu'ils le deviennent ; car c'est pour les mêmes raisons que chacun doit s'aimer, et c'est ainsi qu'il aime son prochain comme soi-même sans aucun danger. » — Dans notre manière d'aimer le prochain nous devons considérer attentivement quatre causes : 1° la cause finale, afin d'aimer le prochain pour Dieu ; -2° la cause matérielle, afin d'aimer en lui le bien et non le mal ; 3° la cause formelle, afin que, suivant l'ordre légitime, nous l'aimions moins que Dieu, mais plus que les choses temporelles ; 4° la cause efficiente ou excitante, afin de l'aimer parce qu'il est homme, et noD

pas seulement parce qu'il est notre père ou notre fils, notre familier ou notre intime. Telles sont aussi les conditions que nous devons observer dans l'amour de nous-mêmes. — Nous pourrons enfin reconnaître que notre amour du prochain est faux ou impur par les signes suivants : s'il diminue notre amour envers Dieu, s'il nous porte à faire pour les hommes des choses contraires au Seigneur, si nous dissimulons dans ceux que nous aimons davantage des défauts que nous ne supportons pas dans les autres, si ce qui nous p!ait dans notre ami nous déplaît dans les autres, si nous voyons avec peine qu'il en aime un antre autant ou môme plus que nous.

Notre-Seigneur conclut par ces paroles (Matth. xxn, 40) : Toute la Loi et les ^Prophètes se réduisent à ces deux commandements qui en sont comme l'abrégé; car toutes les ordonnances ou défenses, toutes les exhortations et menaces n'ont d'autre but que de faire pénétrer la charité dans nos cœurs. Tout ce qui est prescrit ou enseigné dans les livres saints ne tend qu'à nous faire comprendre et observer ce double commandement. Tous les autres se rapportent à ces deux principaux dont ils sont les conséquences : ainsi le premier, qui ordonne d'aimer Dieu, contient les trois commandements de la première table du Décalogue; et le second, qui ordonne d'aimer le prochain, renferme les sept commandements de la seconde table. En effet, quiconque aime Dieu méprise les idoles, il n'emploie pas en vain le nom du Seigneur, il sanctifie le jour du Sabbat. D'un autre côté, celui qui aime son prochain honore son père et sa mère, il ne commet ni homicide, ni vol, ni adultère, il ne porte point de faux témoignage, il ne désire point la femme ou la chose d'autrui. En un mot, selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 42 Op. imp.), l'amour nous inspire

toute sorte de biens, tandis que la haine nous suggère, toute espèce de maux.

D'abord, afin que tout en nous soit soumis à l'empire de la charité, l'amour que nous portons à Dieu doit assujétir les trois facultés de notre âme, en sorte que toutes nos pensées, nos affections et nos volontés aient Dieu même pour objet immédiat, ou du moins pour fin dernière. — Ensuite, l'amour que nous devons au prochain nous oblige de lui faire du bien et de ne pas lui faire de mal. De ces deux préceptes, le premierqui est affirmatif a été formulé par Notre- Seigneur lui-même en ces termes : Faites pour les hommes tout ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous (Matth. vu, 12); c'est-à-dire tout ce que vous voulez raisonnablement, comme permis, convenable ou expédient, que les hommes fassent pour vous en pensées, en paroles ou en actions, faites-le aussi pour eux, dans les mêmes circonstances, avec la même affection, avec le même empressement et de la même manière. Suivant cette règle, l'amour que nous devons au prochain commande et dirige les différents actes, soit intérieurs, soit extérieurs, des vertus à l'égard de nos semblables. Le second précepte qui est négatif a été énoncé par Tobie lorsqu'il disait à son fils (iv, 1 G) : Ce que vous seriez fâché raisonnablement qu'on vous fît en pensées, en paroles ou en actions, gardez-vous de le faire à quelque autre, tant par le désir ou la volonté que par les effets et les œuvres. D'après cette règle, 1 amour que nous devons au prochain retient et réprime tous les mouvements des vices à l'égard de nos semblables. Ainsi, quoique divers préceptes nous portent à désirer utilement ce qui est avantageux, ou à éviter utilement ce qui est préjudiciable, tous cependant découlent de la charité comme de leur source commune, parce que nous devons agir en tout pour l'amour de Dieu et

du prochain. Notre-Seigneur a donc bien raison de dire que la Loi et les Prophètes se rapportent à ces deux commandements, comme à leur principe et à leur fin.

0 charité ! règle suprême de l'ordre qui règDe parmi les élus, lien universel qui rattache ensemble les divers êtres intelligents, vertu des vertus, loi des lois qui a été établie et confirmée non par le pacte commun des créatures, mais par l'autorité souveraine du Créateur! Vous êtes l'ordonnance immuable que le Roi des rois a non-seulement portée et ratifiée par sa volonté toute-puissante, mais encore qu'il a promulguée, recommandée de sa propre bouche, et à l'accomplissement de laquelle il a même daigné se soumettre le premier en personne. Vous êtes assurément cette Loi sans tache du Seigneur qui convertit les âmes, parce qu'elle les retire de leurs égarements pour les ramener à Dieu (Psal xvin, 8); vous êtes la mère et la source des lois divines, la reine et la maîtresse des lois humaines conformes à la raison et à la justice, l'ennemie et l'adversaire des lois iniques. Avec le secours de la grâce nous commençons à vous prendre pour guide sur la terre, et si nous continuons à vous suivre fidèlement jusqu'à la mort, nous parviendrons à vous posséder parfaitement au ciel où vous ferez notre bonheur pendant l'éternité.

Par leurs questions insidieuses, comme le dit saint Chrysostôme ( Hom. 72 in Matth.), les Juifs cherchaient à éprouver Jésu s-Gbrist qu'ils prenaient pour un pur homme; mais ils n'auraient pas osé le tenter de la sorte, s'ils l'avaient reconnu pour le vrai Fils de Dieu. Jésus voulant donc leur montrer qu'il était Dieu, leur proposa une question bien propre à le leur manifester. Comme il devait endurer bientôt sa Passion, il voulait auparavant corriger cette fausse opinion des Juifs qui croyaient bien que le Christ

était fils de David, mais non pas son Seigneur. Alors comme le remarque saint Jérôme (in cap. xxn Matth.), il leur parla clairement de lui-même pour les rendre inexcusables de leur aveuglement. Les Pharisiens étant donc assemblés, Jésus les interrogea (Matth. xxn, 41); comme s'il leur eût dit : Jusqu'ici j'ai satisfait à vos demandes, il est temps que vous me répondiez à votre tour. Que pensez-vous du Christ, ce Messie dont vous désirez l'avènement promis dans la Loi? De qui est-il fils ? (Matth. xxn, 42.) Les Juifs étaient alors, comme ils le sont encore aujourd'hui, dans une double erreur au sujet du Christ, quant à sa personne et quant à sa nature : car ils ne croyaient pas qu'il fût déjà venu au monde dans la personne de Jésus, conçu et enfanté par une Mère-Vierge ; de plus ils croyaient que le Christ attendu devait être un pur homme et non pas un véritable Dieu. C'est à cette seconde erreur que se rapportait la question présente de Notre-Seigneur; et peut-être la leur posa- t-il parce que, après avoir ramené toute la Loi aux deux commandements de l'amour,en législateur habile, il voulait leur montrer qu'ils trouvent tous deux leur application simultanée dans un seul personnage bien digne d'être aimé, dans le Christ lui-même ; car il n'y a que le Christ que nous puissions aimer tout à la fois et comme notre Dieu et comme notre prochain.

Les Pharisiens lui répondirent que le Christ devait être fils de David ; car le Seigneur en avait fait la promesse à cet illustre Roi en lui disant : Je placerai sur ton trône un rejeton de ta race (Ps. cxxxi, 11). Ainsi ils ne reconnaissaient que la filiation charnelle du Messie et n'admettaient point sa filiation divine. Mais pour les détromper sur ce dernier article, Jésus leur dit par manière d'objection ^> Matth. xxii, 43) : Si le Christ est un pur homme à votre

avis, comment donc David, parlant non d'après son propre sens mais d'après l'Esprit- Saint, qui lui révélait les secrets de la sagesse divine, V appel! e-t-ïl son Seigneur par ces paroles du Psaume (cix, 1) : Le Seigneur a dit à mon Seigneur ? Ce qui signifie: Dieu le Père a dit à son Fils ; ou bien, comme l'expliquaient les Juifs : Le Créateur du ciel et de la terre a dit au Messie.

Ce texte ainsi entendu fournit une triple preuve que le Messie n'est pas un pur homme. La première consiste en ce raisonnement : Aucun père ne proclame comme son Seigneur le fils qui a reçu de lui la nature ; or David inspiré d'eu haut proclame le Christ comme son Seigneur; donc le jChrist ne possède pas seulement la nature qu'il a reçue de David, mais il en possède encore une supérieure selon laquelle il est appelé Seigneur de David, car personne ne saurait être fils et Seigneur d'un autre selon la même nature. Il y a donc dans le Christ une double nature, savoir : Ja nature humaine suivant laquelle il est fils de David, et la nature divine suivant laquelle il estSeigneur de ce même David. — Voici une seconde preuve que l'on tire des paroles précédentes. Lorsque David les prononça, le Messie n'était pas vivant comme homme ; comment donc celui-là appelait-il déjà son SeigneurGelui-ci qui n'existait pas encore et qui n'exista que longtemps après? On ne peut expliquer ce mystère qu'en admettant dans le Messie une autre na-» ture par laquelle il existait avant David. — Lutin une troisième preuve se déduit des paroles suivantes du même texte : Assieds-toi à ma droite. 11 est impossible qu'un pur homme soit admis à siéger à la droite de Dieu comme son égal. Le passage qui est ici rapporté du Prophète royal doit donc s'interpréter de cette sorte : Le Seigneur Dieu le Père, pour qui parler c'est engendrer un Fils

consubstantiel à lui-même, a dit à mon Seigneur, le Christ son Fils, qui est aussi mon Seigneur, non par sanais. sance temporelle mais par sa naissance éternelle: Assiedstoi à ma droite, c'est-à dire : Règne paisiblement dans la possession de ma puissance infinie comme Dieu, ou dans la jouissance de la gloire la plus élevée en tant qu'homme ; car sous ce dernier rapport même le Christ est bien supérieur à tous les esprits célestes. Demeure ainsi jusqu'à ce que faie réduit tes ennemis à te servir de marchepied, c'est-à-dire en attendant que j'assujétisse les hommes rebelles ou désobéissants, soit par une soumission douce et volontaire s'ils consentent à croire que tu es vrai Dieu et vrai homme, soit par une soumission forcée lorsqu'au jour des vengeances ils seront châtiés et contraints à croire, en sorte que bon gré mal gré ils seront mis sous tes pieds comme un escabeau. En effet la soumission sera complète quand au jugement tout subira sans résistance possible l'empire souverain de l'Homme-Dieu. Si donc, ajouta Jésus-Christ (Matth. xxii, 45). David appelle le Christ son Seigneur en vérité, comment le Christ est-il seulement son fils dans votre opinion ? car à raison de la génération le fils est soumis à son père, suivant l'usage naturel qui était plus religieusement observé parmi les anciens. Ce ne sont pas les enfants qui doivent être les seigneurs de leurs parents, mais bien plutôt les parents qui doivent être de nom et de fait les maîtres de leurs enfants; c'est au père à commander, et au fils à obéir comme lui étant inférieur. Jésus semble dire aux Juifs : Puisque suivant sa nature humaine le Messie est fils de David et par conséquent son inférieur, il faut admettre en lui une autre nature par laquelle il soit son supérieur, à savoir, la nature divine.il y a donc dans le Christ deux natures, l'une divine et

l'autre humaine; ainsi il est tout à la fois et le fils et le Seigneur de David, son fils in tant qu'honte, son Seigneur en tant que Dieu ; d'où il suit enfin que le Christ est Homme- Dieu. Jésus ne reprochait donc point aux Juifs comme une erreur de dire que le Christ était fils de David, mais bien plutôt de croire qu'il était un pur homme et non le Fils de Dieu ; c'est po urquoi il leur prouva qu'il était lui-même non-seulement fils de David, mais encore Fils de Dieu, et il les en convainquit par le té n.oi^nage même de David. Comme le Sauveur avait allégué un texte incontestable d'où il avait tiré un argument irréfragable, personne ne put lui répondre un seul mot, et depuis ce jour-là nul n'osa plus lui poser de question captieuse ; parce que tous étaient pleinement convaincus tant par la force de l'autorité que par l'évidence de la raison. « Désormais, dit saint Jérôme (in cap. xxn Matin.), les Pharisiens réfutés et confondus par ses discours et par ses réponses cessèrent de l'interroger, mais passant des paroles aux actes, ils en vinrent à le saisir par la force ouverte et à le livrer à la puissance romaine. Cet exemple nous montre qu'on peut bien imposer silence à l'envie, mais qu'on ne calme pas aussi facilement son venin. »

Prière.

Seigneur Dieu qui voulez sanctifier tout mon être, vous m'avez imposé voire sainte loi, afin que j'apprenne à vous aimer de tout mon cœur, de toute mon âme, de tout mon esprit et de toutes mes forces. Mais comment accomplirai-je un si grand commandement, si vous ne me prêtez votre secours, vous l'Auteur de toute grâce excellente et de tout don parfait ? Puisque vous nous commandez de vous

aimer, donnez-nous ce que vous commandez, et commandez ce que vous voudrez. Faites que j'aime aussi mon prochain comme moi-même, afin que j'obtienne de concert avec lui la grâce ici-bas et la gloire dans les cieux. Accordez-moi encore, ô bon Jésus, de croire de cœur, de confes ser de bouche et d'attester par mes œuvres que vous êtes le Christ, Dieu fait homme envoyé pour nous sauver, afin que, soumis maintenant de plein gré à votre empire, je puisse me réjouir avec vous pendant l'éternité. Ainsi soit-il.

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