CHAPITRE XXXVIÏ
Matlh. xxni, 1-12.
Après avoir réduit au silence les Scribes et les Pharisiens qui l'interrogeaient artificieusement pour le tenter, Notre- Seigneur ne. voulut pas priver du pain de la doctrine ceux qui étaient disposés à s'en nourrir. Aussi, en ce même jour qui était le mardi, il adressa la parole à la foule composée de gens simples et imparfaits, ainsi qu'à ses disciples qui étaient mieux instruits et plus parfaits (Matth. xxm, 1). Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. 43 Oper. imp.) : « Notre- Seigneur, terrassant les prêtres par ses réponses, rendit manifeste leur endurcissement, pour nous faire comprendre que les mauvais clercs sont en quelque sorte incorrigibles, tandis que les laïcs coupables s'amendent plus facilement ; ensuite il se tourna vers le peuple, parce que
les discours demeurent infructueux s'ils n'instruisent pas les bons lorsqu'ils confondent les méchants. » Il déclara donc à la multitude préseDte qu'il fallait écouter la doctrine des Scribes et des Pharisiens sans imiter leur conduite ; il exhorta néanmoins à leur rester soumis à cause du sacerdoce et de la dignité dont ils étaient revêtus, en considérant leurs maximes et non leurs œuvres ; enfin il stigmatisa leurs crimes nombreux pour en détourner les auditeurs scandalisés.
Ainsi Jésus dit aux Juifs (Mattn. xxm, 2) : Les Scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse, c'est-àdire : Ils ont succédé, quoique indignes, à son autorité pour instruire et juger. Gomme la chaire est le siège des docteurs, être assis sur la chaire de Moïse signifie enseigner ce que Moïse a enseigné lui-même. Saint Chrysostôme dit encore au même endroit : « Il y a beaucoup de prêtres, mais combien y en a-t-il de dignes ? Beaucoup le sont de nom ; mais beaucoup le sont-ils par les œuvres ? Considérez donc comment vous êtes assis dans la chaire de vérité ; car ce n'est pas elle qui fait le prédicateur, mais c'est le prédicateur qui honore cette chaire. Ce n'est point le lieu qui sanctifie l'homme, mais l'homme qui sanctifie le lieu. Tous les prêtres ne sont pas saints, mais tous les saints sont en quelque sorte prêtres ou ministres du Seigneur. Quand vous enseignez bien et que vous vivez mal, vous dictez à Dieu lui-même la sentence qu'il doit porter contre vous. y>
Et- selon la remarque du même saint Chrysostôme, de peur que quelqu'un, pour excuser son propre relâchement, ne vînt alléguer la mauvaise conduite des docteurs officiels, Notre-Seigneur ajouta (Ibid. 3) : Gardez donc dans votre cœur, et faites dans la pratique tout ce qu'ils vous diront, qui soit de leur compétence et pour votre utilité. Ainsi,
vous devez écouter tous leurs enseignements, pourvu qu'ils soient conformes à la doctrine et à la tradition mosaïques, et qu'ils ne soient contraires ni cà la vraie foi ni à la loi divine. Ou bien encore, comme l'explique saint Chrysostôme, vous devez recevoir de leur part tout ce qui tend à réformer la conduite et à perfectionner la vie, tout ce qui s'accorde avec les préceptes du Nouveau Testament et n'oblige point aux cérémonies de l'Ancien. Ces dernières paroles du divin Maître indiquent clairement que. l'on doit honorer de son obéissance les supérieurs et les docteurs vicieux, tant qu'ils enseignent des choses bonnes ou qui du moins ne sont pas évidemment mauvaises. Il faut les respecter aussi longtemps qu'ils sont tolérés dans leurs fonctions, comme le montre l'exemple de David qui continuait de vénérer le roi Saùl, quoiqu'il le sût livré au démon et réprouvé de Dieu. Ainsi, les inférieurs ne sont point excusables, lorsqu'ils n'accomplissent pas le bien qui leur est commandé ; car en obéissant à des prélats ou à des maîtres vicieux, ils honorent Dieu même dans la personne de ces ministres indignes qui néanmoins tiennent sa place et transmettent sa parole.
Cependant, continua le Sauveur, gardez-vous de faire ce qu'ils font contre leur devoir, parce qu'il ne faut pas les imiter dans le mal mais seulement dans le bien. « S'ils vivent bien, c'est leur avantage, comme dit saint Chrysostôme, et s'ils enseignent bien, c'est votre intérêt; prenez d'eux ce qui vous importe et n'examinez pas en eux ce qui ne vous regarde pas. » — Car, ajouta le Seigneur, ils disent et ne font point, parce que leur vie n'est point en rapport avec leur doctrine ; ils recommandent d'accomplir les prescriptions de la Loi qu'ils ne craignent pas de transgresser eux-mêmes. Selon saint Augustin (Serm. 3 de verbis Domini), donner de bonnes instructions sans les observer
soi-même, c'est prononcer sa propre condamnation ; et à ces hommes dont les actes ne sont point conformes aux discours on peut appliquer ces paroles d'Isaac : La voix est bien de Jacob, mais les mains sont d'Esaii (Gen. xxvn, 22). D'après saint Chrysostôme (Hom . 73 in Mat th . ) , celui qui étant chargé d'enseigner la Loi ose cependant la violer est souverainement répréhensible et condamnable, d'abord parce qu'il devrait se corriger lui-même avant de corriger les autres, puis parce qu'il déshonore sa charge par sa prévarication, et enfin parce qu'il scandalise davantage ceux qu'il devrait surtout édifier eu sa qualité de docteur.
Le divin Maître poursuit la critique des Pharisiens et des Scribes en ces termes (Matth. xxm, 4) : Ils lient des fardeaux ; de leurs traditions et de leurs prescriptions minutieuses et multipliées ils composent comme des faisceaux qu'on ne peut porter. Ces fardeaux lourds pour la volonté et accablants dans la pratique, ils les placent sur le* épaules des hommes, en les obligeant à observer des préceptes durs et difficiles qu'ils ont surajoutés à la Loi ; quant à eux ils ne veulent pas les toucher le moins du monde, ou les remuer seulement du bout du doigt. Voyez comment Notre-Seigneur aggrave le reproche qu'il adresse aux docteurs juifs ; il ne dit point qu'ils ne peuvent pas, mais qu ils ne veulent pas ; il ne dit point porter, mais remuer ; il ne dit point de la main ou avec de grands efforls, mais du doigt ou par un léger attouchement, parce qu'ils n'essayaient pas de faire le moindre mouvement pour observer et accomplir les plus petits des préceptes qu'ils imposaient aux autres.
Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. 43 Oper. imp.) : « Regardons comme des Pharisiens ceux qui exigent du peuple une justice parfaite et qui ne gardent pas eux-mêmes la plus imparfaite, ceux qui cherchent moins à être justes
JÉSUS CENSURE LA CONDUITE DES SCIilBES ET DES PHARISIENS 309
dans leurs actes qu'à le paraître dans leurs discours. Regardons aussi comme tels ceux qui imposent des pénitences excessives aux pécheurs repentants, et qui ne font pas euxmêmes les plus faciles ; leur conduite éloigne les hommes d'embrasser les rigueurs de la satisfaction en ce monde et les porte à encourir les châtiments du jugement à venir. Si vous mettez sur les épaules d'un homme faible une charge pesante qu'il est incapable de porter, ou il la rejettera, ou il sera écrasé sous le faix. Ainsi en sera t— il du pécheur si vous lui imposez une pénitence trop onéreuse ; ou il refusera de s'y soumettre , ou s'il l'accepte d'abord, la voyant bientôt au-dessus de ses forces, il y trouvera une pierre d'achoppement et une occasion de nouvelles fautes plus graves que les précédentes. D'ailleurs, si nous nous trompons en imposant une pénitence trop légère, ne vaut-il pas mieux avoir à rendre compte pour un excès de miséricorde que pour un excès de rigueur ? Quand le père de famille se montre généreux, il ne convient pas au dispensateur de se montrer avare. Si Dieu est clément, pourquoi son ministre serait-il austère ? Voulez-vous être et paraître saint? Soyez dur pour vous-même et doux pour les autres. Qu'on vous entende commander des choses faciles, mais qu'on vous voie pratiquer de grandes vertus. Le prêtre qui est indulgent à l'égard de lui-même et exigeant à l'égard d'autrui ressemble à un injuste percepteur qui s'affranchit de l'impôt pour le rejeter sur de pauvres contribuables. Ainsi, Notre- Seigneur dévoile dans les Pharisiens une double iniquité : la première, en ce qu'ils exigent sans miséricorde de leurs inférieurs une vie irréprochable ; la seconde, en ce qu'ils s'accordent à eux- mêmes la plus grande liberté. Un bon supérieur doit se comporter d'une tout autre manière; être un juge sévère pour tout ce qui
JtO LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST
le concerne, et débonnaire pour ce qui touche ses sujets. » De toul ce passage emprunté à saint Chrysostôme, concluons qu'il vaut mieux ,en imposant seulement une pénitence légère, exposer les âmes à souffrir dans le purgatoire que de les exposer autrement à tomber dans l'enfer. Il faut cependant ne pas laisser ignorer aux pécheurs la grandeur dos dettes qu'ils ont contractées envers la justice divine.
D'après saint Jérôme (in cap. xxiii Matth.),Notre-Seigneur s'élève ici contre tous les maîtres qui ordonnent des choses pénibles et qui ne font pas même les plus faciles. Or un des griefs les plus capables de soulever les petits contre les grands, de quelque ordre qu'ils soient, c'est de voir que ceux-ci n'accomplissent point ce qu'ils recommandent, et ne veulent pas même toucher de leur petit doigt les lourds fardeaux qu'ils imposent aux autres. Les leçons et les paroles de ces nouveaux Pharisiens produisent peu de fruits dans leurs subordonnés, qui ne les voient pas observer ce qu'ils enseignent et ordonnent. Quiconque veut être utile aux âmes de ses frères doit donc commencer par retracer avec soin dans sa conduite ce qu'il se propose de recommander, autrement ses travaux seront stériles ; ses exhortations resteront sans effet si les hommes ne remarquent en lui ce qu'il prêche. En conséquence, un législateur, bien qu'il ne soit pas soumis à sa propre loi, en ce sens qu'il puisse être puni par un autre homme s'il ne la suit pas, est cependant obligé de l'observer, de telle sorte que s'il la transgresse il sera châtié plus sévèrement de Dieu, parce que son infraction est plus grave à cause du scandale qui en résulte. De là vient cette sentence d'un philosophe ancien : Subissez vous-même la loi que vous avez portée ; ou cette autre maxime : Chacun doit appliquer à soi-même les règles qu'il a établies pour les autres
Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 73 in Matth.), après avoir reproché aux Scribes et aux Pharisiens leur rigorisme à l'égard des autres et leur relâchement à l'égard d'eux-mêmes, le Seigneur les accuse d'être remplis de cet égoïsme ou de cette vanité qui les porte à s'éloigner de Dieu et les empêche de croire au Christ. C'est pour cela qu'il ajoute (Matth. xxm, 5) : Ils font toutes leurs actions pour être considérés des hommes ; l'intention, la fin qu'ils se proposent, c'est d'obtenir la gloire du monde. Celui qui désire que ses bonnes œuvres soient connues pour procurer la gloire de Dieu ne commet aucune faute et acquiert même de grands mérites ; mais celui qui recherche les honneurs terrestres de préférence aux honneurs célestes, celuilà ne peut croire au Christ qui prêche le mépris des biens temporels et l'estime des biens éternels. Ainsi, les Pharisiens n'étaient pas seulement lâches et paresseux à faire le bien, ils étaient encore avides d'éloges et de dignités ; car ils n'agissaient et ne parlaient que pour s'attirer la louange et la considération des peuples. De tels hommes uniquement appliqués à se glorifier eux-mêmes ne reçoivent de Dieu aucune récompense pour leurs travaux et méritent même de sévères châtiments, parce qu'ils changent le bien en mal. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. 43 Oper. imp.) : Comme le ver naît du bois qu'il consume et la teigne de l'habit qu'elle ronge, de même la vaine gloire naît des bonnes œuvres qu'elle corrompt; car le démon, en ennemi rusé, lorsqu'il n'a pu empêcher quelqu'un de faire le bien, s'efforce de porter cet homme à en tirer vanité, afin que le désir de la vaine gloire lui fasse changer le bien en mal. Or, d'après saint Jérôme (in cap. xxm Matth.), quiconque fait ses actions pour être vu des hommes est un Scribe et un Pharisien.
Notre- Seigneur détermine ensuite d'une manière particulière les actions qu'il reproche aux Pharisiens de faire par ostentation. Ils portent leurs phylactères fort larges et leurs franges fort longues (Mattli. xxm, 5) ; ils affectent de marcher avec des robes traînantes (Marc, xn, 38). Pour mieux comprendre ces détails, dit saint Jérôme (in cap. xxm Matth.), il faut savoir que le Seigneur, après avoir donné à Moïse les préceptes de la Loi, conclut par ces paroles (Deut.vi, 8): Vous les lierez à votre main et vous les aurez toujours devant les yeux ; ou en d'autres termes : Vous ne cesserez de les reproduire dans votre conduite et de les rappeler dans votre esprit ; car selon le sens spirituel, les mains désignent les œuvres, de même que les yeux indiquent les méditations attentives. C'est donc comme si Dieu avait dit : Que mes commandements soient dans vos mains, afin que vous les accomplissiez, et qu'ils soient continuellement devant vos yeux, afin que vous ne les oubliez ni jour ni nuit. Mais les Pharisiens, interprétant matériellement ces paroles qu'ils prenaient à la lettre, écrivaient le Décalogue sur des bandes de parchemin, et après les avoir roulées, ils les plaçaient sur leur tête en guise de couronne, et afin de les avoir toujours devant les yeux, ils les fixaient sur le front ; ils en attachaient également à leur bras gauche, afin de les avoir toujours à la main. Ces parchemins étaient appelés phylactères, de deux mots grecs dont l'un ^li^sa signifie conserver et l'autre x-hpw. signifie loi , c'est-à-dire conservateurs de la Loi, parce qu'ils rappelaient l'obligation d'observer les préceptes du Seigneur; aussi ceux qui désiraient paraître plus religieux et plus vertueux que les autres aux yeux des hommes élargissaient ces sortes de bandes où ils traçaient en gros caractères les dix commandements.
Eu outre, afin que le peuple d'Israël se distinguât des autres peuples par ses habits comme il en différait par sa religion, le Seigneur avait ordonné aux Juifs, par le ministère de Moïse, de mettre aux quatre coins de leurs manteaux, vers le bas, des franges ornées de bandelettes d'hyacinthe (Num. xv, 38). En les voyant, ils devaient se ressouvenir des commandements divins et renoncer aux affections terrestres ; car les franges signifiaient les préceptes, tandis que les bandelettes d'hyacinthe indiquaient les pensées du ciel. Voilà pourquoi la vue de ces deux choses réunies était propre à détourner les yeux des vanités mondaines et à les diriger vers les récompenses éternelles. Suivant la recommandation de la Loi, Notre-Seigneur portait à son vêtement des franges, mais étroites et simples, lorsque l'hémorrhoïsse fut guérie en les touchant; et ce fut apparemment par ces franges que la Samaritaine reconnut qu'il était Juif. Mais les docteurs superstitieux, dans un but d'ostentation et d'intérêt, pour capter des honneurs et des avantages temporels, plaçaient à leurs manteaux des franges plus grandes que les autres ; ils y attachaient même des épines trèsaiguës, afin que, soit en marchant, soit en s'asseyant, des pointes acérées les avertissent de ne pas oublier les préceptes et les bienfaits de Dieu, et conséquemment de ne pas négliger son service et son culte. Mais ils se mettaient peu en peine d'avoir dans le cœur les sentiments marqués par les signes qu'ils se contentaient de porter sur leur corps ; car ils n'agissaient en tout que par le vain désir d'être remarqués et estimés des hommes. — Déplus, ils affectaient de se promener avec des robes traînantes, c'est-à-dire ils avaient soin de se montrer en public avec des vêtements distingués, afin de paraître plus honorables et d'être plus respectés. Notre-Seigneur avait déjà condamné ce luxe dans
le mauvais riche qui s'habillait de pourpre et de lin trèsfin (Luc. xvi, 19).
Notre Seigneur parlant des Pharisiens ajouta (Matth.xxn, G) : Ils aiment les premières places dans les festins, et cela pour deux raisons : d'abord par gourmandise pour être servis avant les autres et plus délicatement, puis par orgueil pour être regardés comme les personnages principaux et plus importants. Ils aiment aussi les premières chaises dans les Synagogues et assemblées où l'on se réunit pour entendre la parole de Dieu ; ils aiment encore qu'on les salue sur les places publiques ou dans les endroits fréquentés, et qu'en inclinant la tête avec respect, on les appelle rabbi, c'est-à-dire maîtres ou docteurs (Ibid. 7); ils veulent être ainsi qualifiés et ne cherchent pas à en être dignes» car ils ambitionnent les titres mais ils en négligent les fonctions. Remarquons ici que les hommes ont coutume de se réunir pour trois motifs : pour se livrer à des soins corporels comme dans les festins ; pour vaquer à des exercices spirituels comme dans les synagogues ; ou pour traiter des affaires temporelles comme dans les places publiques. Or * n ces divers lieux, les Pharisiens voulaient toujours tenir les premiers rangs, et ils prétendaient recevoir partout des hommages spéciaux.
Nous voyons ici blâmer d'une manière générale dans les maîtres ou les supérieurs quatre défauts que nous devons éviter. Le premier est l'absence de bonnes œuvres : ils disent ce qu'il faut faire et ne le font pas. Le second est la sévérité du commandement : ils imposent aux autres de lourds fardeaux dont ils s'affranchissent eux-mêmes. Le 'troisième est l'ostentation d'une conduite singulière : ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes. Le quatrième est l'amour des honneurs et des louanges : ils aiment
les 'premières places, les premières chaises et les salutations. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. xx Luc). Notre-Seigneur ne reprend pas et ne censure pas ceux qui méritent et qui reçoivent ces marques de respect et de vénération à cause de leur dignité ou de leur office, mais bien ceux qui les aiment et les désirent, soit qu'ils les obtiennent ou non; car ce qu'il réprouve, ce n'est pas l'élévation du rang, mais l'esprit d'ambition ; ce qu'il condamne, c'est la passion et non la jouissance des honneurs. En vain on s'abaisserait extérieurement à la dernière place, si on se préférait intérieurement aux autres. Notre-Seigneur ne défend donc pas aux docteurs ou aux supérieurs de présider dans les assemblées, d'enseigner dans les chaires, d'être salués en public, d'être traités de maîtres ou de pères ; ce qu'il réprime, c'est l'orgueil, c'est la vanité qui porte à convoiter les distinctions ou à s'en glorifier. Or, si c'est un mal do s'y complaire lorsqu'on les possède, quel mal n'est-ce pas de les rechercher? dit saint Chrysostôme (Hom. 43 Oper. imp.). Aussi le Vénérable Bède dit (in cap. xn Marc.) : « Malheur à ces misérables héritiers des vices pharisaïques, qui, au lieu de pleurer leurs péchés, perdent le temps précieux de cette courte vie à briguer des préséances ! Nous devons nous tenir en garde contre ces ambitieux pour deux raisons : de peur que, trompés par leur hypocrisie, nous n'estimions comme bonnes leurs actions, et de peur que, entraînés dans leurs voies, nous n'aimions vainement ï\ être loués pour des biens apparents que nous ferions à leur exemple. »
Notre-Seigneur détourne ensuite ses disciples de ces actes d'orgueil et d'ambition en leur disant (Matth. xxm, 8-10) : Pour vous, n'affectez point d'être qualifiés de rabbi ou docteurs, et ne désirez point d'être traités de maîtres par va-
nité ; n'appelez point non plus qui que ce soit sur la terre
votre père par flatterie. Notre-Seigneur ne défend pas
absolument de recevoir les titres ou les honneurs de maître
et de père ; mais il recommande de ne point se les arroger
à soi-même ou les attribuer à d'autres sans motif légitime
et d'une manière indue. Car, dit-il, vous n'avez qu'un
Maître, qu'un Père par excellence, supérieur à tous les
autres; c'est Celui qui réside dans les cieux, d'où il veille sur
tous les hommes. Quelqu'un sur la terre peut être appelé
père ou maître, à raison de ses enfants ou de ses disciples,
ou bien à cause de son âge avancé ; Dieu seul cependant,
comme auteur delà nature, est le Père et le Maître principal
duquel nous viennent l'existence et la science. Écoutons
saint Chrysostôme commenter ces mêmes paroles de la
sorte (Hom. 42 0per. imp.) : « Quant à vous, ne vous faites
point qualifier de rabbi, afin de ne pas usurper pour vous
la gloire appartenant au Seigneur ; n'affectez point aussi de
qualifier les autres de rabbi, pour ne point transporter aux
hommes l'honneur dû à Dieu ; car tous n'ont qu'un seul
Maître qui les instruit naturellement. N'appelez non plus
personne sur la terre votre père, parce que vous n'êtes
point des enfants terrestres ; car du moment où vous avez
fait profession d'avoir un Père céleste, en disant à Dieu :
Notre Père qui êtes aux cieux (Matth. vi, 9), il est honteux
de vous déclarer enfants terrestres en appelant quelqu'un
sur la terre votre père. » Le même saint Docteur dit encore:
« Ne donnez le nom dé père à aucun homme mortel, non
pas que vous ne deviez point honorer vos parents, mais en
ce sens que vous devez préférez souverainement à eux tous
votre Créateur, le Seigneur qui a daigné vous inscrire au
nombre de ses enfants. » — Car, ajoute Jésus-Christ, vous
êtes tous frères. En effet, nous sommes tons enfants de Dieu
qui nous a tirés du néant, adoptés par sa grâce et appelés au même héritage, au royaume céleste. D'après saint Jérôme (contra Helvid.), tous les Chrétiens sont frères d'une manière plus spéciale, et tous les hommes le sont d'une manière générale comme étant nés d'un même Père qui est Dieu .
Notre- Seigneur ne se contente pas de proscrire tous les désirs prétentieux, il veut encore amener ses auditeurs à des sentiments tout opposés ; et pour inspirer à ses disciples l'amour de l'humilité, il leur trace la règle par ces paroles (Mal th. xxiii, 11) : Celui d'entre vous qui est le plus grand se fera votre serviteur, ou en d'autres termes : Celui qui surpasse les autres par le mérite de sa sainteté ou par la dignité de sa charge, loin de les dominer avec orgueil, doit les assister avec empressement, tout disposé à leur rendre les humbles services que permettent les convenances de sa position. C'est dans cet esprit que le Souverain Pontife s'intitule lui-même le Serviteur des serviteurs de Dieu. Fasse le ciel que par son humble sollicitude il s'associe à tous ceux qui font le bien, tandis que par son zèle argent il s'oppose à tous ceux qui commettent l'injustice ! Mais, déclare le Seigneur en terminant (Ibid. 12), quiconque s'élève dans cette vie parla superbe et l'arrogance sera humilié dans l'autre par sa damnation et son châtiment ; et tout au contraire quiconque s'humilie maintenant non par hypocrisie mais avec sincérité sera élevé éternellement par la récompense dans la gloire céleste. Remarquons que cette maxime se retrouve trois fois dans le saint Évangile ; d'abord, lorsque Notre-Seigneur exhorte les convives à prendre la dernière place (Luc. xiv, 1 1) ; puis quand il conclut la parabole du Publicain priant au temple (Luc. xvm, 14) ; enfin lorsqu'il prémunit ses disciples contre l'orgueil pharisaïque, comme nous le voyons t. v 18.
ici (Matth. xxui, 12J. La triple répétition de cette sentence m émorable indique les trois sortes d'humilité ; celle des sentiments, celle des œuvres et celle des paroles que trois moyens contribuent à produire et à conserver. En effet, l'humilité du cœur est maintenue par cet amour constant de la soumission qui manqua à Lucifer ; l'humilité de la conduite est garantie par cette considération attentive de la fragilité humaine qui fit défaut à Adam ; l'humilité du langage est entretenue par cette douce modestie dans les discours dont l'Antéchrist sera très-éloigné.
Prière.
0 bon Jésus, accordez-moi de ne pas rester stérile en bonnes œuvres, afin que je puisse non-seulement dire et enseigner le bien, mais encore le faire et l'accomplir parfaitement. Bannissez de moi l'odieux esprit de rigueur pharisaïque à l'égard du prochain, de peur que, en imposant des choses très-pénibles et n'observant pas les plus faciles,
je ne semble alléger mon fardeau et aggraver celui des autres. Préservez-moi de l'ostentation et de la vanité, en sorte que je n'agisse point pour être vu des hommes et en obtenir des honneurs. Délivrez-moi aussi de toute pensée d'ambition et de tout désir de louange ; que je n'aime ni les premières places, ni les salutations, ni les titres honorifiques ; mais que restant ainsi humble en ce bas monde, je mérite d'être exalté par vous dans la gloire éternelle. Ainsi soit- il.