CHAPITRE XXXVIII
Matth. xxiii, 13-39. — Luc. xi, 4?-52.
Notre-Seigneur, continuant la censure qu'il avait commencée, la sanctionna par de foudroyants anathèmes. Et comme dans son sermon sur la montagne il avait promis des bénédictions aux observateurs de ses divins préceptes, il prononça dans les circonstances actuelles des malédictions contre les transgresseurs de ses commandements, surtout contre les Scribes et les Pharisiens. Signalant les divers caractères de leur hypocrisie, il les flétrit par le terme d'imprécation Vx qui signifie malheur ! car dans l'Écriture sainte Vse est une expression de menace qui désigne la damnation éternelle, le supplice de l'enfer, tandis que heu, c'est-à-dire hélas ! est une exclamation de douleur qui s'applique à notre exil terrestre, au pèlerinage de cette vie. Or, suivant Origène (Tract. 25 in Matth.), de même que l'ancienne Loi contenait des bénédictions pour ceux qui lui restaient fidèles et des malédictions contre ceux qui lui étaient rebelles, de même aussi la Loi nouvelle renferme des promesses de récompense pour les justes, puis des menaces de châtiment contre les méchants et surtout contre les hypocrites qui feignent une fausse justice. Gomme la criminelle dissimulation des Scribes et des Pharisiens les portait principalement à huit sortes d'actes coupables, le Seigneur lança contre eux autant d'anathèmes, afin de nous montrer plus expressément les vices que nous devons éviter.
En premier lieu, Jésus condamna leur orgueil et leur avarice, en disant (Matth. xxm, 13) : Malheur à vous qui êtes menacés de la damnation éternelle, vous Scribes qui croyez être habiles dans la Loi, et vous Pharisiens qui prétendez être supérieurs en sainteté 1 Hypocrites, en voulant paraître ce que vous n'êtes point, vous fermez aux hommes le royaume des deux, parce que vous faussez les Saintes-Écritures par de trompeuses interprétations, et que vous scandalisez les autres par de mauvaises actions ; nonseulement vous n'entrez pas parce que vous refusez de comprendre et de croire, mais encore vous ne laissez point entrer, bien plus, vous essayez même d'égarer ceux qui veulent entrer ou qui désirent croire et comprendre. 11 y a deux manières de défendre l'accès d'une maison : la première, c'est d'en ôter la clef ; la seconde, d'y mettre des obstacles. Or les Scribes et les Pharisiens employèrent ces deux moyens pour éloigner le peuple juif du royaume de Dieu.— D'après saint Chrysostôme (Hom. 44 Oper. imp.), les Saintes-Écritures sont dans un sens spirituel appelées le royaume de Dieu, parce qu'elles en donnent la connaissance. Il ferme à d'autres la porte de ce royaume celui qui possédant la clef ne veut pas ouvrir, c'est-à-dire celui qui ayant la science refuse ou néglige d'enseigner; et celui-là pose des obstacles, qui par ses mauvais exemples empêche les autres d'entrer ou même de le vouloir. Ainsi les Scribes et les Pharisiens qui avaient étudié les Saintes-Écritures connaissaient l'avènement du Messie promis et annoncé par la Loi et les Prophètes ; mais ils craignaient que, si Jésus était reconnu comme le Messie, il ne fît disparaître du temple les sacrifices et les offrandes, d'où ils tiraient leurs ressources et leurs avantages ; c'est pourquoi ils éloignaient delà foi et de la connaissance de Jésus-Christ le peuple
qu'ils entraînaient dans les sentiers du vice et de l'erreur par des explications mensongères et des exemples pernicieux.— Suivant d'autres interprètes, le royaume des cieux est pris ici pour la béatitude éternelle; la porte pour y entrer est Jésus-Christ qui a dit en parlant de lui-même : Je suis la porte ; quiconque entrera par moi sera sauvé (Joan. x, 9). La doctrine si elle est bonne, est la clef qui ouvre cette porte, ou qui la ferme si elle est mauvaise. Ainsi, les Scribes et les Pharisiens, en dénaturant les témoignages que la Loi et les Prophètes rendent au Messie, fermaient l'entrée du ciel aux hommes qu'ils empêchaient de connaître et de recevoir le Sauveur. Eux-mêmes l'avaient d'abord admis, mais bientôt, aveuglés par la haine et la jalousie, ils l'avaient rejeté, en cherchant de toutes manières à détourner de lui la multitude dont la majeure partie les suivit dans leur égarement.
En second lieu, Jésus- Christ réprouva leur gourmandise et leur gloutonnerie, en disant (Matth. xxm, 14) : Malheur à vous , Scribes et Pharisiens hypocrites, qui, au moyen de vos longues prières , dévorez les maisons des veuves ! En effet, sous prétexte de rendre à Dieu les plus dignes hommages, et en réalité pour s'attirer de plus abondantes rétributions, ils récitaient de bouche et non de cœur des prières longues quant aux formules, mais vides de sentiments.Par leurs dehors spécieux de dévotion et de sainteté, ils captaient l'estime et la sympathie des gens simples, des pauvres plus que des riches, mais surtout des veuves qui n'avaient point de maris à consulter et qui avaient plus de liberté pour donner suivant leur bon plaisir. Ils n'étaient que plus coupables ].our cela ; car ils se régalaient et s'engraissaient aux dépens des personnes faibles qu'ils dépouillaient de leurs biens, au lieu de les assister comme ils
l'auraient dû. Notre-Seigneur, dit saint Chrysoslôme (Ibid.), en blâmant ainsi les prêtres juifs, apprend aux prêtres chrétiens qu'ils ne doivent point avoir des relations plus assidues avec les veuves qu'avec les autres personnes; car, malgré la droiture de leurs intentions, ils pourraient fournir occasion de scandale en faisant naître des soupçons fâcheux. Ensuite le moyen qu'ils employaient pour opérer leur rapine les rendait encore plus criminels ; car, comme dit saint Chrysostôme (Hom. 74 in Matlh.), si celui qui fait le mal mérite un châtiment, quelle punition n'encourt pas celui qui, pour commettre le mal, se couvre du manteau de la religion ? — Aussi Jésus-Christ ajoute : Pour cela, c'est-à-dire non-seulement pour vos rapines, mais encore pour vos dissimulations, vous subirez un jugement plus rigoureux, vous serez condamnés à de plus cruels tourments ; et c'est surtout, dit encore saint Chrysostôme (Hom. 49 Oper. imp.), parce que vous revêiez le masque de la sainteté ; car vous cachez la turpitude de voire avarice sous une couleur de dévotion, et vous remettez en quelque façon les armes de Dieu aux mains du démon, en augmentant les forces de l'iniquité par les apparences de la piété. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. xx Luc), Notre-Seigneur ne dit pas seulement aux Scribes et aux Pharisiens : A cause de cela vous serez juges, mais il ajoute ce mot : plus sévèrement ; il nous fait entendre par là que, si ceux qui prient par ostentation pour être vus seront punis, ils seront châtiés d'une manière encore plus terrible ceux qui prient plus longtemps, par orgueil ou par avarice, pour s'attirer des louanges et des largesses en paraissant être plus religieux que les autres. Leur prière même se change en péché, de façon que non-seulement elle ne peut profiter aux autres, mais encore qu'elle ne peut servir à leur propre
JÉSUS PRONONCE HUIT SENTENCES DE MALÉDICTION ÉTERNELLE 3v!3
salut ; et qu'elle devient même pour eux une cause de damnation plus rigoureuse. Saint Isidore dit à ce propos : Les hypocrites seront punis pour deux raisons, et pour l'iniquité qu'ils cherchent à cacher, et pour la justice qu'ils feignent d'avoir : ils seront condamnés pour la première , parce qu'ils sont mauvais, quoiqu'ils ne paraissent pas l'être, et pour la seconde, parce qu'ils ne sont pas justes, quoiqu'ils paraissent l'être. Aussi, d'après saint Augustin (in Ps. 63), la justice feinte, bien loin d'être une justice véritable, est une double injustice et digne par conséquent d'une double peine.
En troisième lieu, Notre-Seigneur stigmatisa la perversité corruptrice des docteurs juifs, en montrant qu'elle rendait leurs travaux inutiles et amenait de funestes résultats. Malheur à vous ! dit-il, Scribes et Pharisiens hypocrites, qui parcourez la terre et la mer pour faire un seul prosélyte, et qui, après l'avoir fait, le rendez digne de l'enfer deux fois plus que vous (Matth. xxui, 15). Beaucoup, en effet, faisaient le tour du monde pour convertir à la religion juive quelque Gentil désabusé des superstitions païennes ; ils agissaient ainsi, non point par un zèle charitable, afin de sauver les âmes, mais par vaine gloire pour contrebalancer les progrès du Christianisme, ou par avarice pour augmenter les ressources de la Synagogue ; car le moyen de multiplier les sacrifices dont les prêtres retiraient leur profit, c'était de multiplier leurs adeptes. Mais en disant un prosélyte, Notre-Seigneur marque combien ils étaient rares ces Gentils qui embrassaient le culte mosaïque. Nous voyons par là quels vains efforts tentaient les Pharisiens, puisque beaucoup d'entre eux voyageaient sur terre et sur mer pour gagner un seul partisan, au lieu que Jésus-Christ, allant seul par les villes et par les campagnes, était suivi de foules nom-
breuses. Nous voyons ensuite quels pernicieux effets produisait leur extrême dépravation ; car le nouveau converti, scandalisé de leur mauvaise conduite, revenait à ses anciennes idoles; ainsi devenu prévaricateur et apostat de la Loi qu'il avait promis d'observer, il pécbait contre la foi et la morale, de manière à se rendre plus criminel qu'auparavant et digne par conséquent d'une double peine ; car» comme saint Pierre l'assure (II Ep. n, 21), il vaudrait mieux n'avoir point connu la voie de la justice que de retourner en arrière après lavoir connue. — Ils ressemblent à ces Pharisiens ceux qui se donnent beaucoup de peines pour faire entrer quelqu'un dans l'état religieux, et qui, après l'y avoir conduit, le portent par leurs actes et leurs discours peu édifiants à sortir du cloître et à retourner dans le siècle, où il devient pire qu'auparavant. Ainsi, malheureusement , comme le fait observer saint Jérôme (in cap. xxni Matth.), pour conserver ce que nous avons acquis nous déployons beaucoup moins de zèle que pour acquérir ce que nous désirons.
En quatrième lieu,le divin Maître démasqua la fraude in sensée par laquelle les Pharisiens portaient la foule à faire de pieuses offrandes pour leur propre avantage. Malheur a vous/ s 'écrie-t-il (Matth. xxm, IC et 18j, guides aveugles qui dites : Si quelqu'un jure par le temple ou par l'autel, il n'est tenu à rien, il n'est pas obligé a son serment, de façon qu'il peut ne point l'accomplir sans se parjurer; mais quiconque jure par l'or du temple ou par un don de V autel, c'est-à-dire en promettant d'offrir quelque aumône dans le temple ou quelque victime sur l'autel, est lié par sa parole, de sorte qu'il doit exécuter promptement sa promesse. En conséquence, les Pharisiens s'empressaient d'exiger l'acquittement exact de semblables dettes. Mais en établissant
une telle règle, ils consultaient moins l'honneur divin que leur intérêt particulier ; car s'ils recommandaient, comme plus sacré et même comme seul obligatoire, le serment fait par l'or du temple ou par le don de l'autel, c'était pour exciter le peuple à multiplier les oblations et les largesses dont ils profitaient eux-mêmes comme prêtres ou ministres du sanctuaire. Par leur insatiable cupidité, ils tombaient ainsi dans l'erreur où ils entraînaient à leur suite les gens simples. C'est pourquoi le Seigneur les appelle des guides aveugles, et il s'attache à réfuter leur grossière erreur, en lui opposant deux raisons péremptoires que voici. D'abord, les objets qui sanctifient les autres leur sont évidemment supérieurs ; or, en vertu de leur consécration à Dieu, le temple et l'autel sanctifient tous les objets qui sont offerts au Seigneur ; donc, jurer par le temple ou par l'autel, c'est faire un serment plus sacré que de jurer par l'or du temple ou par le don de l'autel (Matth. xxiii, 17 et 18). C'est faire en outre un serment plus obligatoire, parce que le serment fait par le temple ou par l'autel renferme le serment fait par les objets qui y sont offerts ; car celui qui jure par l'autel jure en même temps par tout ce qu'on y présente à Dieu, et celui qui jure par le temple jure par le Seigneur qui l'habite (Ibid. 20 et 21). — De plus, comme les Juifb avaient l'habitude de jurer parle ciel, Jésus-Christ le leur reproche en ajoutant : Et celui qui jure parle ciel jure par le trône de Dieu ctpar celui qui y est assis (Ibid. 22). En ne jurant point par Dieu, mais seulement par le ciel qui est son trône, ils n'échappaient donc point au danger de parjure comme ils le pensaient; car celui qui jure par une créature jure implicitement par le Créateur dont elle dépend, et par conséquent tout serment qui est fait avec les conditions requises en prenant à témoin quelque créature engendre une véritable obligation. Ne voyons-nous pas de nos
jours beaucoup de Chrétiens sujets à la même erreur et au même vice que les Juifs, ils regardent comme plus grave de jurer par les Évangiles que par Dieu, et tandis qu'ils redoutent de prêter serment sur les Livres saints, ils ne craignent point, par une habitude coupable, de prendre souvent en vain à témoin le nom le plus saint ; et cependant n'est-ce pas de Dieu que provient toute la sainteté des Évangiles ? Dieu donc qui sanctifie les Évangiles est plus grand que ces mêmes livres qui ne sont saints que par lui et à cause de lui.
En cinquième lieu, Notre-Seigneur frappe d'anathème la négligence, la paresse coupable que les docteurs de la Loi montraient à l'égard des commandements les plus nécessaires pour le salut, tandis qu'ils apportaient une attention, une exactitude scrupuleuse à l'égard des moindres obligations concernant le temporel (Matth. xxm, 23). Malheur à vous! dit-il, Scribes et Pharisiens hypocrites qui payez la dîme de tous les légumes et des plus petites productions, comme de 'la menthe, de Vaniset du cumin, pendant que vous n'observez point les plus graves prescriptions, celles de la justice, de la miséricorde et de la foi. Ces trois sortes de prescriptions morales renferment tous Les devoirs indispensables : ainsi la foi comprend ceux de la religion envers Dieu, la justice ceux de l'équité envers le prochain, et la miséricorde ceux de la charité envers les malheureux. Ici, le mot decimatis qu'emploie Notre-Seigneur est susceptible d'un double sens ; il peut signifier : Vous payez, ou bien vous exigez la dîme. Dans le premier sens, les Pharisiens, ministres du temple, payaient au grand-prêtre la dîme de ce qu'ils avaient reçu du peuple et recueilli de leurs travaux, jusqu'à celle des plus petites herbes, soit par affectation de sainteté, soit par spéculation d'avarice, afin que cet exemple engageât les autres Juifs à
leur rendre la dîme de tous leurs biens jusque dans les moindres choses. D'après le second sens, on peut dire que les Pharisiens forçaient le peuple à payer strictement la dîme même des plus petites herbes. — Néanmoins, de peur que parmi les auditeurs quelqu'un ne vînt à conclure de ces paroles qu'il n'était pas nécessaire de rendre la dîme des petites choses, notre divin Sauveur ajouta : Avant tout il fallait observer ces prescriptions principales de la justice, de la miséricorde et de la foi, et ne pas omettre pourtant les autres moins essentielles* comme payer la dîme des moindres choses ; car observer ces dernières prescriptions est encore un bien, quoiqu'il soit inférieur. Les unes et les autres, en effet, doivent être fidèlement accomplies comme ayant été établies par Dieu lui-même. — A ce propos, Jésus-Christ flétrit de nouveau la mauvaise foi des Pharisiens qui, au lieu d'éclairer l'iutelligence des peuples, faussaient le sens des Écritures. Guides aveugles, répète-t-il (Matth. xxm, 24), vous filtrez un moucheron, et vous avalez un chameau ; c'est-à-dire vous évitez avec soin les plus légères fautes, et vous commettez sans scrupule les plus grands crimes. Le moucheron, désigné ici par le mot culex qui signifie cousin, est un petit insecte malfaisant, ayant dans la bouche une espèce d'aiguillon avec lequel il perce la peau et suce le sang ; il figure ici une légère transgression, tandis que le chameau, grand animal difforme, représente une grave prévarication.
Sur ce passage, saint Chrysostôme fournit l'explication suivante (Hom. 44 Op. imp.) : « Parmi les Scribes et les Pharisiens auxquels Jésus-Christ s'adressait, les uns étaient prêtres et les autres laïques, il n'est donc pas hors de raison de donner à ce passage une double interprétation, l'une relative aux laïques qui paient la dîme, et l'autre aux prêtres qui la re-
çoivent. Les paroles prononcées par Notre-Seigneur Vœ vobis qui decimatis peuvent s'expliquer également et de ceux qui reçoivent les dîmes et de ceux qui les paient. Les Scribes et les Pharisiens rendaient donc les dîmes des plus petits légumes, afin qu'en les considérant le peuple pût dire : Gomme ils doivent être fidèles à offrir la dîme de tous leurs biens, puisqu'ils sont si exacts à payer celle des plus vils légumes ! Avec quelle perfection ils doivent accomplir tous les commandements de Dieu, puisqu'ils ne veulent pas même se dispenser des moindres ordonnances ! Rien cependant n'était plus faux. Ils acquittaient à la vérité la dîme des plus petites choses pour faire parade de piélé ; mais ils se montraient iniques dans leurs jugements, durs pour le'urs semblables, toujours incrédules envers Dieu ; ils rejetaient un moucheron et ils avalaient un chameau, s'abstenant des fautes légères et se permettant d'énormes excès. — D'un autre coté, les prêtres eux-mêmes n'étaient pas meilleurs, parce que l'avarice les dominait. Ainsi, ils reprenaient durement celui qui omettait de payer la plus petite partie de la dîme, mais ils ne corrigeaient pas celui qui offensait grièvement le Seigneur ou le prochain. Attentifs à leurs seuls intérêts, ils ne se préoccupaient nullement de la gloire de Dieu ni du salut des âmes. » Saint Ghrysostôme termine ces observations, en faisant remarquer qu'ils trouvent dans l'Église beaucoup d'imitateurs. — De nos jours, en effet, combien de supérieurs et de maîtres sont aussi aveugles que les Scribes et les Pharisiens. Ils veillent avec plus de soin à l'exacte perception de leurs revenus qu'à la conduite régulière de leurs sujets ; ils scrutent minutieusement des choses peu importantes, et ils en dissimulent d'autres bien plus considérables ; ils se montrent très-zélés pour les petites observances et très-indifférents à l'égard des plus criants abus. Ainsi, voient ils un
de leurs subordonnés manquer à une cérémonie ou pratique extérieure, ils ne lui épargnent ni réprimandes ni punitions ; qu'il soit orgueilleux, jaloux, détracteur, brouillon, ils gardent le silence et le laissent en paix; ils traiteront plus sévèrement celui qui aura enfreint une ordonnance, une constitution des hommes, que celui qui aura violé les préceptes de Jésus-Christ et de son saint Évangile. Ils négligent les besoins spirituels des sujets qui leur sont confiés pour s'occuper des affaires temporelles ; ils ne recherchent pas tant l'avancement des âmes que l'accroissement des richesses ; ils courent par le monde sans s'inquiéter de leur troupeau. Que le Seigneur le conserve, lui qui veille à la garde d'Israël !
En sixième lieu Jésus Christ charge de malédiction la conduite mensongère et astucieuse des docteurs juifs en disant : Malheur à vous ! Scribes et Pharisiens hypocrites, qui nettoyez le dehors de la coupe et du plat, tandis que vous laissez le dedans plein de rapines et d'impuretés. L'homme est ici comparé à un vase ; son corps est le dehors et son âme l'intérieur de ce vase. Or les Pharisiens, plus soigneux de faire disparaître les souillures extérieures que les taches intérieures d'eux-mêmes, recherchaient moins la pureté spirituelle que la propreté corporelle. Quand ils se disposaient à monter au temple, ils commençaient par laver leurs ustensiles, leurs vêtements et autres choses semblables ; mais ils songeaient peu à purifier leurs cœurs et leurs consciences. . Ainsi ils étalaient aux yeux des hommes les apparences de la sainteté dans leurs habits, leurs discours, leurs phylactères, leurs franges, leurs prières prolongées et dans toutes leurs manières ; mais au fond de l'âme ils étaient pleins de rapines et d'impuretés, c'est-à-dire de désirs ambitieux et d'affections charnelles, ou bien de cupidités et de concupiscences dépravées ; la malice du péché infectait même leur nourriture et
leur boisson qu'ils extorquaient aux autres. Aujourd'hui, combien de Chrétiens, qui leur ressemblent, sont comme des monceaux de fumier couverts de neige ! ils paraissent éclatants de blancheur ou de beauté, et ils sont remplis d'ordures ou d'iniquités ; si, au lieu de s'arrêter à l'extérieur on pénétrait jusqu'à l'intérieur, on n'y trouverait que puanteur et corruption. C'est pourquoi le Seigneur disait à Ézéchiel (vin, 8 et 9) : Fils de l'homme, perce la muraille, entre et tu verras les effroyables abominations que ces gens-là commettent. — En voulant ainsi tromper les autres, les Pharisiens se trompaient eux-mêmes grossièrement. Insensés ! leur dit donc Jésus-Christ (Luc. xi, 40), celui qui a fait le dehors n'a-t-ilpas fait aussi le dedans ? L'extérieur par conséquent ne peut être agréable à Dieu si l'intérieur lui déplaît* Aussi le S auveur ajoute (Matth. xxm, 26): Aveugle Pharisien, fais d'abord que le dedans de la coupe ou du plat soit net, afin que le dehors le devienne aussi ; c'est-à-dire commence par rendre ton cœur pur, et toute ta conduite ne tardera pas à l'être véritablement ; car de la pureté intérieure dépend la valeur réelle de la pureté extérieure, qui sans elle est un déguisement de la malice et qui avec elle est un rayonnement de la sainteté. Par ces paroles, selon la remarque d'Origène (Tract. 25 in Matth.), le divin Maître nous apprend que nous devons travailler à être justes et non pas à le paraître. Celui qui désire seulement paraître juste ne soigne que l'extérieur et néglige sa conscience que les hommes ne voient pas ; mais celui qui veut être vraiment juste purifie ses pensées secrètes et aussi ses œuvres extérieures qui proviennent du cœur. — Remarquons que dans les trois dernières malédictions, Notre-Seigneur a reproché aux Scribes et aux Pharisiens un triple aveuglement : d'abord dans leurs enseignements, puis dans leurs réprimandes ou dans leurs appréciations, et eniin dans leurs actions.
En septième lieu, Notre - Seigneur confirme la malédiction précédente par une comparaison frappante qui fait ressortir la contradiction latente de leurs sentiments et de leurs actes (Matin, xxm, 27) ; Malheur à vous ! Scribes et Pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis. Au dehors, ils paraissent magnifiques, surtout lorsqu'ils sont revêtus de marbre, enrichis d'or et brillants de couleurs variées; mais au dedans, ils renferment des ossements et des immondices qui les rendent horribles et abominables. C'est à cause de ces deux aspects si différents que les tombeaux sont appelés sépulcres , du mot latin semi-pulchrum qui signifie à moitié beau. De même, ajouta le Sauveur (Ibid. 28), au dehors, vous semblez justes aux yeux des hommes qui voient les apparences de la pureté, de la sainteté dans vos habits et vos discours ; mais au dedans, vous êtes remplis d'hypocrisie et d'iniquité, c'est-à-dire de cet amour pour la vaine gloire qui est le but de la dissimulation, et de cette haine contre la vérité qui provient de l'affection au mal. C'est ainsique les Scribes et les Pharisiens montraient extérieurement une conduite vertueuse pour mieux voiler leur profonde malice ; ils étaient figurés par cette fameuse statue de Bel qui était d'airain au dehors et de terre au dedans. — Saint Ghrysostôme dit à ce sujet (Hom. 43 Op. imp.) : « C'est avec raison que les corps des justes sont appelés des temples, soit parce que l'âme y règne et y domine comme le Seigneur dans son sanctuaire, soit parce que Dieu lui-même y réside comme dans sa demeure privilégiée. Les corps des pécheurs sont, au contraire, appelés des sépulcres, soit parce que la mort en a fait son domaine et s'y prépare une habitation, soit parce que l'âme y est comme morte et ensevelie, car elle n'y produit plus aucune œuvre de vie spirituelle. Tant qu'il reste bien fermé, un sépulcre peut paraître beau ;
mais si vous l'ouvrez, vous le trouverez affreux II en est de même des hypocrites ; tant qu'ils ne sont pas bien connus, ils peuvent sembler estimables ; mais dès qu'on les a découverts, on voit combien ils sont méprisables. Hypocrites, répondez-moi ; s'il est honorable d'être mauvais, pourquoi refusez -vous de paraître ce que vous voulez être? mais au contraire, s'il est honorable d'être bon, pourquoi refusez- vous d'être ce que vous voulez paraître ? Car ce qu'il est honteux de paraître, il est encore plus honteux de l'être, et ce qu'il est glorieux de paraître, il est encore plus glorieux de l'être. Soyez donc réellement tels que vous vous montrez, conclut saint Chrysostôme, ou bien montrez-vous tels que vous êtes.» Mais, comme le fait observer saint Bernard, quel homme en ce monde désirerait, ou supporterait de paraître ce qu'il est en réalité?
En huitième lieu, Notre- Seigneur lance cette dernière malédiction contre les docteurs juifs auxquels il reproche d'être les enfants et les imitateurs de pères homicides (Matth. xxm, 29-31) : Malheur à vous ! Scribes et Pharisiens hypocrites qui, afin d'acquérir parmi le peuple une grande réputation de bonté et de piété, élevez des tombeaux aux Prophètes et ornez les monuments des justes, en disant : Si nous eussions vécu au temps de nos aïeux, nous n'eussions pas été leurs complices pour verser le sang des Prophètes ; ainsi vous rendez témoignage contre vous-mêmes que vous ''•les les enfants de ceux qui ont tué les Prophètes. Pour paraître saints, ils blâmaient en paroles les crimes de leurs ancêtres, mais ils les approuvaient par leurs actes; car ils se rendaient coupables de crimes semblables et même plus grands, lorsqu'ils persécutaient de saints personnages tels que Jésus-Christ etses disciples dévoués. Ils prouvaient de la sorte qu'ils étaient réellement les dignes fils des anciens persécu-
teurs, non-seulement selon la nature et la chair, mais encore par la conduite et l'imitation. Le Sauveur, toutefois, ne leur reproche pas précisément de construire et de décorer les sépulcres ; ce qu'il blâme en eux, c'est leur mauvaise intention; car ils agissaient ainsi-, non par amour de la justice et de la vérité pour honorer ceux qui en avaient été les défenseurs et les martyrs, mais plutôt par amour des louanges et des applaudissements qu'ils cherchaient eux-mêmes.
A ce propos, citons le célèbre commentaire attribué à saint Ghrysostôme (Hom. 45 Op. imp.) : « Ceux qui bâtissent des églises et qui érigent des autels à la mémoire des illustres Martyrs font certainement en cela des œuvres bennes, méritoires et agréables au Seigneur, si d'ailleurs ils observent les commandements divins, s'ils emploient leurs richesses â soulager les pauvres, s'ils n'usent pas de violence pour augmenter leurs biens aux dépens des autres ; mais s'ils agissent différemmentvil est évident qu'ils ont pour but non pas la gloire de Dieu, mais l'estime du monde, en élevant ces églises et ces autels. Les pauvres, victimes de leurs exactions viendront y demander vengeance de leur conduite; car les Martyrs ne peuvent se trouver honorés des dons qu'on leur fait au détriment des malheureux qui gémissent dans l'indigence. Quelle est donc cette nouvelle justice qui dépouille les vivants pour enrichir les morts, et qui offre le sang des infortunés en holocauste à Dieu? Ce n'est pas là présenter un sacrifice au Seigneur, mais c'est plutôt vouloir le rendre participant de nos violences et complice de nos crimes, en lui faisant accepter l'argent qui en est résulté. Voulezvous préparer à Dieu des sanctuaires qui lui plaisent? nourrissez les indigents et assistez les infirmes; car ce sont là les temples raisonnables où il aime à résider plutôt que dans les maisons de pierre. Que penser donc de ceux qui enlèvent
aux fidèles leurs biens et qui édifient des monuments aux Martyrs? ils construisent les habitations des hommes et violent
elles mêmes de Dieu. Quelle étrange justice d'honorer les Saints et de mépriser en même temps la sainteté ! La piété bien entendue aime d'abord ia sainteté, puis les Saints; parce que les Saints n'ont pas précédé la sainteté, mais que la sainteté existait avant les Saints. C'est donc en vain qu'ils vénèrent les justes ceux qui outragent la justice; et les bienheureux serviteurs de Dieu ne sauraient être les amis de ceux que le Seigneur lui-même regarde comme ses ennemis déclarés. Ces orgueilleux néanmoins se tiennent à euxmêmes ce langage : Si nous faisons du bien aux pauvres, quels en seront les témoins? Et quand il y en aurait, ils seront peu nombreux, et lors même qu'ils seraient nombreux, ils ne subsisteront pas longtemps, et avec le temps qui passe, disparaîtra bientôt le souvenir de nos bienfaits. Mieux vaut donc construire et décorer des édifices que tous les hommes puissent contempler et admirer non-seulement pendant notre vie, mais encore pendant plusieurs siècles. Insensés ! à quoi bon perpétuer ainsi votre mémoire après votre mort? de quoi vous servira d'être loués où vous r:e serez plus, tandis que vous serez tourmentés où vous serez pour toujours?» Ainsi parle saint Ghrysostôme.
Notre-Seigneur prouve ensuite aux Scribes et aux Pharisiens qu'ils sont vraiment les fils des homicides et par conséquent une race de vipères ; car non-seulement ils imitent mais encore ils surpassent la malice et la méchanceté de leurs ancêtres; ils supposent donc faussement que s'ils eussent vécu au temps de leurs aïeux, ils n'eussent point participé à leurs crimes. Et vous, leur dit Jésus-Christ (Matth. xxm, 32), comblez ta mesure de vos pères, c'est-à-dire vous comblerez. Suivant saint Jérôme (in cap. xxm Matth.) et
saint Chrysostôme (Hom. 75 in Matth.), ce n'est pas un ordre ou un conseil qu'il leur donne, mais il prédit et révèle ce qui devait arriver. Ils voulaient effectivement combler la mesure des forfaits de leurs pères, déjà même ils l'avaient comblée en achevant ce qu'ils avaient commencé, mais ensuite ils l'ont dépassée infiniment ; car si leurs prédécesseurs avaient mis à mort des hommes, serviteurs et ministres de Dieu, ils devaient eux-mêmes mettre à mort le Fils de Dieu, le Seigneur des seigneurs, le Roi des rois; si leurs devanciers avaient tué les Prophètes, eux à leur tour devaient crucifier Celui que les Prophètes avaient annoncécomme leur Maître, le Christ lui-même.
Après avoir signalé aux Pharisiens la multitude de leurs crimes, Jésus-Christ leur indique le châtiment qui en sera la suite (Matth. xxm, 33) : Serpents, remplis du venin funeste que, comme une race de vipères, vous avez reçu de vos pères corrompus, comment éviterez-vous d'être condamnés à l'enfer ? Comme s'il leur disait : Parce que vous êtes obstinés dans votre malice, vous n'échapperez certainement pas au terrible supplice que vous avez mérité à cause de vos cruelles persécutions contre moi, contre mes Apôtres et contre mes disciples. Et pour vous convaincre d'avoir menti en affirmant que vous n'eussiez pas été les complices des homicides, voilà que j'envoie ou j'enverrai bientôt vers vous , afin de vous instruire et de vous ramener à moi, des Prophètes, des Sages et des Scribes (Matth. xxni, 34). Ce sont mes Apôtres qui, remplis de l'esprit prophétique, enseigneront la sagesse divine et tireront de leur science céleste, comme d'un riche trésor, des choses anciennes et nouvelles. Mais il y en aura que vous tuerez, que vous crucifierez, que vous flagellerez dans vos synagogues ou assemblées, et que vous poursuivrez de ville en ville. C'est ce qu'ils firent en
eflet, comme pour accomplir les désirs de leurs pères à l'égard de ceux qu'ils n'avaient pu voir, et en marchant sur les traces des meurtriers, ils prouvèrent bien qu'ils étaient leurs dignes enfants. Jésus-Christ les avertit ensuite qu'ils n'agiront pas ainsi impunément, et pour leur inspirer la crainte des jugements qui les attendent, il ajouta (Ibid. 35) : Gomme coupab'es de crimes plus énormes que tous vos prédécesseurs, vous méritez que sur vous retombe tout le sang innocent, versé depuis celui du juste Abel jusqu'à celui de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez massacré par la main de vos ancêtres , entre le temple et l'autel, dans le parvis des prêtres qui sépare l'intérieur du temple, appelé. le saint, et l'autel des holocaustes. En d'autres termes, vous méritez de subir une vengeance plus rigoureuse que tous les anciens persécuteurs qui ont causé la mort des justes depuis Abel le premier martyr fjusqu'à Zacharie, fils du grandprêtre Joïadas appelé autrement à cause de sa vertu Barachie, c'est-à-dire Béni du Seigneur. Quoique cette race homicide eût fait périr beaucoup d'autres justes avant et après Zacharie, Notre-Seigneur le mentionne conjointement avec Abel, pour représenter, par ces deux victimes d'une cruauté impie, tous les Martyrs appartenant soit à l'état laïque, soit à l'ordre sacerdotal. Les premiers sont désignés par Abel, pasteur de brebis qui fut tué dans la campagne, et les seconds par Zacharie , ministre du sanctuaire qui fut immolé dans le parvis du temple. — En vérité je vous le dis, conclut Jésus- Christ (Ibid. 36), tout cela, comme vengeance due à tous les crimes précédents, viendra fondre sur cette génération, sur la race de ces coupables qui, bien que vivant à diverses époques, forment tous ensemble comme un seul corps dont le diable est la tête. Le Sauveur dirige ensuite son discours spécialement vers
la capitale du royaume, où se trouvaient les hommes les plus coupables, et il gémit sur elle avec les sentiments d'un père affectueux qui veut toucher ses enfants rebelles. S'adressant donc non pas aux maisons, mais aux citoyens qui composent cette capitale, et dans leur personne à toute la nation juive, il s'écrie (Matth. xxnr, 37) : Jérusalem! Jérusalem ! Il répète ce nom, soit pour exprimer la profonde compassion et l'ardent amour qu'il ressent à l'égard de cÊtte ville malheureuse, soit pour indiquer le blâme sévère et le jugement rigoureux qu'elle mérite, soit eniin pour rappeler la double affliction qu'elle fait subir aux justes persécutés dans leur corps et
dans leur âme. Tu massacres les Prophètes, en attendant que bientôt tu crucifies leur Maître, et tu lapides ceux qui sont envoyés vers toi charitablement pour t'instruire de tes devoirs et te corriger de tes vices. Ton mal est devenu par conséquent incurable, puisque tu repousses obstinément ceux qui t'offrent le salut. — Saint Chrysostôme fait parler le Sauveur en ces termes (Hom. 46 Oper. imp.) : « Gomment pourraistu guérir, lorsque tu ne permets à aucun médecin de t'approcher ? Pour t'épargner toi-même, ô ville pécheresse ! je n'ai pas épargné les Saints, mes plus fidèles serviteurs ; pour sauver ta vie, j'ai sacrifié celle de mes meilleurs amis ; mais tous leurs efforts généreux ont échoué contre ta résistance opiniâtre, et ils n'ont pu te rendre la santé spirituelle, parce que tu as refusé constamment de la recevoir. Si j'avais voulu ta mort, je ne t'aurais pas envoyé mes Prophètes ; si j'avais désiré ta perte, je ne serais pas descendu moi-même vers toi ; q ae puis-je donc faire, puisque tune veux pas vivre? »
Le Seigneur ajouta : Moi qui ne veux pas la mort du pécheur, moi qui veux au contraire le salut de tous, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants... ? Ce n'est pas une fois ou deux que j'ai essayé de le faire, mais bien sou-
vent : d'abord par la loi naturelle, ensuite par la loi écrite, et maintenant par la loi évangélique ; c'est encore au matin de ton enfance, à la troisième heure en ton adolescence, à la sixième en ta jeunesse, à la neuvième en ta vieillesse, enfin au soir de ta décrépitude que j'ai voulu rassembler les Juifs tes enfants sous le culte d'un seul Dieu, dans l'unité de la foi et de la charité, par les prédications et les miracles des Prophètes ; en un mot j'ai employé tous les moyens pour te ramener à moi et réunir tes enfants aux miens. Il y en a beaucoup au contraire qui travaillent à diviser les hommes, et peu qui s'appliquent à les réunir pour le bien ; ainsi le démon et le monde, les affections charnelles et les esprits tentateurs s' efforcent de nous diviser ; mais le Sauveur cherche à nous rassembler tous en une même croyance et un même amour, dans un même bonheur éternel et une même patrie céleste. — Pour montrer la tendresse qu'il porte à son peuple, Notre- Seigneur se compare ici à une poule. La poule, en effet, témoigne plus de sollicitude et de vigilance que les autres oiseaux pour élever et garder ses petits; elle ressent pour eux une affection si vive que leurs souffrances la rendent malade, elle les couvre et protéga de ses ailes pendant qu'elle combat et repousse le milan. De même, Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, s'est revêtu de nos infirmités afin de nous guérir de nos misères, il nous abrite sous les ailes de sa miséricorde , nous défend contre les attaques du démon, nous soutient et nous conserve par sa grâce puissante. Ainsi, dit-il, o Jérusalem ! comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, j'ai voulu rassembler tes enfants, mais tune l'as pas voulu ! bien plus, tu as dédaigné mes invitations, méprisé mes sollicitations; tu as rejeté, persécuté ceux qui voulaient se réunir à moi. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi, et tu as refusé de correspondre à mes avances; je
t'ai envoyé des Prophètes pour te sauver et tu les a fait périr; je suis venu moi-même te chercher et tu n'as pas voulu me recevoir. Ta perte est donc l'ouvrage de ta malice et j'en suis innocent. — Ces instances charitables que Dieu faisait jadis à la ville de Jérusalem, il les renouvelle maintenant pour l'âme du Chrétien. Combien de fois il nous avertit et nous sollicite, tantôt par des caresses, tantôt par des réprimandes, aujourd hui d'une manière et demain d'une autre ? malheureusement, hélas! nous n'y prenons pas garde. Ah! craignons de nous attirer la même condamnation que les Juifs endurcis.
Enfin , pour punir les Juifs ingrats de leurs différents crimes, Notre-Seigneur les menaça de divers châtiments. Il leur prédit d'abord des peines temporelles qu'ils craignaient toujours et qu'ils redoutaient par-dessus tout, à savoir spécialement la destruction de leur capitale et de leur temple (Matth. xxiii, 38) : Le temps approche, leur dit-il, où votre demeure restera déserte pour vous. Ce qui arriva quelques années plus tard, lorsque les armées romaines ruinèrent Jérusalem de fond en comble, sans épargner même le sanctuaire. Alors elle fut dépouillée de la protection du Christ que les Juifs n'avaient pas voulu reconnaître comme le Messie ; néanmoins c'était lui qui auparavant les gouvernait par son autorité, les conduisait comme par la main et les délivrait de leurs ennemis. Elle fut aussi privée de la garde des Anges ; car, comme le rapporte l'historien Josèphe, on entendit dans le temple une voix qui disait : Sortons d'ici. Dans le sens mystique la demeure des Juifs resta déserte, lorsqu'ils se rendirent indignes d'être l'habitation même du Saint- Esprit, en s'obstinant à ne pas recevoir la visite du divin Sauveur. Selon saint Chrysostôme (loc. cit.), cette demeure désolée fut abandonnée simultanément des Saiuls et de la
sainteté, de la foi et de la charité, de la grâce et du Saint-Esprit, enfin délaissée par Dieu même et dépourvue de tous les biens dont il est la source. A ceux qui n'ont pas voulu se rassembler sous ses ailes, dit Origène (Tract. 20 in Matth.), Jésus-Christ continue toujours d'adresser cette terrib'.e menace : Voilà que votre demeure sera déserte; c'est-à-dire : Votre propre personne, quant au corps et quant à l'âme, sera complètement abandonnée de Dieu.
Le Seigneur menace ensuite les Juifs pervers des châtiments éternels qui consistent principalement dans la privation de la vue de Dieu, s'ils ne reviennent de leurs égarements volontaires (Mal th. xxin, 39) : Car je vous le déclare, vous ne me verrez plus désormais jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur; ou en d'autres termes : Vous n'apercevrez plus mon visage à partir du jour de ma mort jusqu'à celui du jugement où vous serez contraints, malgré vous, de confesser que je suis le Fils béni de Dieu, le Christ envoyé par le Père éternel et annoncé par les anciens Prophètes. Après sa Passion, en effet, le divin Sauveur ne se montra qu'à ses disciples et à ses amis et non point aux Juifs incrédules; mais à la fin du monde quand il paraîtra dans tout l'éclat de sa puissante majesté, ces derniers eux-mêmes seront forcés de le reconnaître, suivant cette prédiction qu'il a faite par la bouche de Zacharie (xn, 10) : Ils me verront, moi qu'ils ont transpercé, — D'après une autre interprétation des paroles précédentes, Jésus-Christ veut dire : Vous ne me verrez pas à moins que, t ouchés de repentir, vous ne disiez avec foi, en me proclamant vrai Fils de Dieu : Béni Celui qui estvenu au nom du Seigneur ; c'est-à-dire : Il est béni Celui qui par son Incarnation a paru dans le monde où Dieu le Père l'a envoyé. Entendues de cette sorte les paroles de Jésus-Christ attestent
que la conversion des Israélites précédera l'avènement du souverain Juge; car dans les derniers temps les restes survivants de la nation juive embrasseront la religion chrétienne, eu louant son divin fondateur comme le véritable Messie.
Après avoir prononcé ces discours véhéments, Jésus sortit du temple avec ses disciples et s'éloigna des Juifs (Matth. xxiv, 1). Origène dit à ce sujet (loc. cit.) : Chacun de nous est le temple de Dieu par la présence du Saint-Esprit qui habite en lui, mais il devient aussi la cause de son propre délaissement lorsqu'il force le Seigneur à se retirer de lui.
Prière.
Seigneur Jésus, qui comblez de précieuses bénédictions les observateurs fidèles de votre loi, et qui lancez de redoutables malédictions contre les prévaricateurs, accordez-moi la grâce d'accomplir toujours vos commandements, et de ne jamais suivre les fausses voies des hypocrites; donnez-moi d'acquiescer sans dégoût à vos avertissements et à vos volontés, comme aussi de travailler sans relâche à mon amendement et à ma sanctification, afin que, lors de votre avènement glorieux, au jugement dernier , je puisse vous contempler avec joie comme le Sauveur béni, venant avec éclat couronner l'oeuvre de notre rédemption. Faites qu'en ce jour suprême je recouvre la liberté parfaite de l'âme et du corps, afin de vous bénir, pendant toute l'éternité, dans la société de vos élus. Ainsi soit-il.