CHAPITRE XL
Matth. xxiv, 15 28; Marc, xin, 14-23; Luc. xyii, 23 37.
A la suite des séditions et des guerres annoncées par le divin Sauveur, apparaîtra son principal adversaire. Jésus- Christ naquit au sein de la paix universelle, l'Antéchrist viendra au» milieu de la discorde générale. De même que la fumée s'élève avant le feu et que le combat précède la vie-
toire ; ainsi, dit saint Chrysostôme (Hom. 49 Op. imp.), les persécutions de l'Antéchrist précéderont les triomphes de Jésus-Christ. Aussi Notre-Seigneur, parlant à ses disciples futurs dans la personne des Apôtres présents, ajouta (Matth. xxiv, 15) : Quand vous verrez se manifester dans le lieu saint l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel, comme devant se montrer dans le temple de Dieu, que celui qui lit alors cette prophétie comprenne que le dernier jour approche ; car le même Prophète déclare que cette désolation durera jusqu'à la fin et jusqu'à la consommation (Dan. ix, 27). Cette prédiction eut son accomplissement lorsque l'empereur Adrien fit dresser sa statue à l'endroit même où était l'arche d'alliance ; car une telle profanation fut le signe lamentable de la ruine entière de la ville et du temple de Jérusalem. Les paroles précédentes de Daniel peuvent également s'appliquer à l'Antéchrist qui est justement appelé abomination ; car son monstrueux orgueil le portera à s'égaler au Tout- Puissant, de façon que, venant lui faire la guerre, il osera s'arroger à lui-même les honneurs dus à la Divinité seule. De plus, il est désigné comme l'abomination de la désolation, parce que les élus seront au comble de l'affliction en le voyant abolir le culte de Dieu ; ou bien encore, parce qu'il promènera la dévastation par toute la terre en y détruisant la véritable religion. Alors, comme l'explique en effet saint Paul (Il Thess. n, 3 et 4)i alors se montrera Thomme de péché, le fils de perdition qui s'opposera à tout ce qui est appelé Dieu, et s'élèvera contre tout ce qui est adoré comme tel, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, prétendant lui-même passer pour Dieu. Car il se placera dans le lieu saint, afin de paraître vraiment digne des honneurs suprêmes aux yeux des infidèles qui le recevront à l'endroit même où le Seigneur accueillait les
vœux de ses fidèles serviteurs. Déjà nous voyons se dessiner son image, parce que déjà le mystère d'iniquité se forme dans ses membres (Ibid. n, 7).
Dans un sens moral, le mauvais prélat est une idole d'abomination et de désolation. En effet, comme dit le propbète Zacharie (xi, 17), le pasteur qui abandonne son troupeau n'est qu'une idole. Il est un objet d'abomination pour Dieu, à cause du dégoût qu'il lui inspire, par la corruption de son cœur, par l'impiété de sa conduite, par l'indignité de ses prières et de ses sacrifices. Il est en outre un sujet de désolation pour le prochain, à cause du préjudice qu'il lui fait par la négligence de ses fonctions, par le scandale de ses exemples , par le refus de ses soins aux indigents et aux misérables. Néanmoins, malgré tous tes vices, il siège dans le lieu saint, à raison du ministère qu'il y exerce, mais comme un monstre, figure de l'Antéchrist qui trônera dans le temple de Dieu; aussi saint Jean nous assure qu'il y a déjà plusieurs antechrists (1 Ep. n, 18). Celui qui lit ceci, qu'il comprenne alors quelles doivent être la ruine de l'Église, la damnation du prélat et le danger du peuple. « Dans le sens spirituel, dit le Vénérable Bède (in cap. xm Marc), quand nous verrons l'abomination de la désolation là où elle ne devrait point être, c'est-à-dire le vice et l'erreur régner parmi ceux qui paraissaient consacrés aux divins mystères ; quand nous remarquerons la paix des fidèles troublée par des ministres dépravés et menteurs, fourbes et sanguinaires, qui sont abominables devant Dieu, nous tous alors qui sommes dans la Judée, c'est-à-dire qui persistons dans la confession de la vraie foi, ne nous laissons point entraîner aux vanités du siècle et aux voluptés de la chair; nous devons, au contraire, avancer dans' la pratique des vertus et tendre vers le sommet de la perfection, avec un zèle d'autant
|plus énergique que nous voyons un plus grand nombre f d'hommes aveugles s'égarer dans les voies larges des vices \ et se précipiter dans les abîmes éternels de la damnation. » En conséquence Notre-Seigneur ajoute (Matth. xxiv, 16) : Alors que ceux qui sont en Judée s'enfuient sur les montagnes. A l'arrivée de l'Antéchrist, les Chrétiens devront quitter la Judée, parce que l'imposteur reconnu d'abord par les Juifs commencera dans leur pays ses plus cruelles persécutions ; ils devront aussitôt gagner les montagnes, pour y trouver des retraites plus sûres dans les lieux déserts ; car s'ils restaient mêlés aux sectaires de l'Antéchrist, ils seraient exposés au danger continuel de subir leurs violences ou leurs séductions, comme saint Hilaire le fait remarquer (Gan. 25 in Matth.). — De plus, que celui qui est sur le toit ne descende point pour emporter de sa maison quoi que ce soit (Ibid. 17); c'est-à-dire, comme l'explique le même saint Docteur, que celui qui est parvenu à la perfection, à la contemplation des choses divines, ne se laisse point attirer par l'appât dos biens terrestres ; car au temps de la persécution ces biens caducs ont souvent causé la ruine ou la chute des plus parfaits. — En outre ^que celui qui est dans la campagne ne retourne point pour prendre son vêtement (Ibid. 18); en d'autres termes, que ceux qui par la vie active se livrent aux bonnes œuvres ne s'embarrassent pas de nouveau dans les occupations séculières qui les entraîneraient à leur perte. — Selon le sens littéral, Jésus-Christ veut nous apprendre que l'imminence des tribulations, l'excès des maux présents, l'attente du jugement dernier et l'appréhension des maux futurs ne permettront pas aux hommes de s'appliquer aux affaires temporelles; il vaudra beaucoup mieux qu'ils songent à sauver leur vie que leurs possessions, et qu'ils se disposent à paraître prochainement au tribunal du souverain Juge.
D'après le sens mystique, ces trois avertissements de Notre-Seigneur peuvent s'appliquer aux hommes constitués dans quelqu'un des trois états de la vie spirituelle. Comme Judée signifie confession, ceux qui sont dans la Judée nous représentent les commençants qui s'en tiennent à la confession de la foi, parce que d'après le témoignage de saint Paul, il faut croire de cœur pour obtenir la justice (Rom. x, 10). Ceux gui sont sur le toit figurent les personnes plus avancées qui déjà s'élèvent au-dessus de la chair, maison de l'âme, audessus du monde, demeure des hommes, enfin au-dessus de l'air, séjour des démons; voilà pourquoi le Prophète royal disait : Je suis devenu comme un passereau solitaire sur le toit (Ps. ci, 8). Ceux qui sont dans la campagne désignent les parfaits qui s'efforcent de conduire les autres à la perfection à laquelle ils sont arrivés eux mêmes; c'est à quoi les invite l'Épouse du Cantique des cantiques en disant (vu, 11): Sortons dans les champs. — Suivant cette interprétation, Notre-Seigneur donne à ces trois états des avis convenables. Aux premiers il recommande de fuir vers les montagnes; ainsi les commençants ne doivent pas se horner a la simple confession de la foi, mais ils doivent recourir à l'intelligence des divines Écritures, ou bien encore te: dre à la pratique des vertus supérieures, pour être éclairés de Dieu qui, comme dit le Psalmiste, fait éclater son admirable lumière du haut des montagnes éternelles (Psal. lxxv, 5). Aux seconds, le Sauveur recommande de ne pas descendre; ainsi ceux dont l'esprit s'est élevé au-dessus de la chair et du monde par une vie céleste ne doivent pas de nouveau s'abaisser aux désirs sensuels, ni s'abandonner aux habitudes séculières, conformément à cette règle de l'Apôtre : Ne prenez pas de votre corps un soin qui aille jusqu'à satisfaire ses convoitises (Rom. xm, 14). Aux troisièmes, le divin Maître recommande
de ne pas s'en retourner; ainsi ceux qui travaillent dans l'Église, comme le bœuf dans le champ de son maître, ne doivent pas revenir pour reprendre leur (unique, c'est-à-dire pour rechercher une chose temporelle quelconque qu'ils ont abandonnée déjà, afin de suivre le Christ dans son dénùment complet. Aussi l'Épouse des Cantiques disait (v, 3) : Je me suis dépouillée de ma robe ; comment la rcvétirai-je?
Dans les tribulations, dit saint Augustin (Epist. 10;, ne nous laissons point abattre jusqu'à quitter les hauteurs de la vie spirituelle pour suivre les penchants de la vie charnelle, et, après avoir fait des progrès en dirigeant nos regards en avant, n'allons pas reculer en les reportant par derrière. Aussi le Sauveur nous exhorte instamment à ne point revenir sur nos pas par inconstance dans le bien ; et afin de nous animer à la persévérance, il nous dit (Luc.xvn, 32) : Souvenezvous de l'épouse de Loth qui fut sévèrement châtiée de sa vaine curiosité. E île fuyait Sodôme afin d'échapper à Satan, lorsque, se retournant pour la considérer indiscrètement, elle fut aussitôt frappée de mort et changée en statue de sel. D'après saint Augustin (contra Faustum 1. 22, c. 41), cette femme nous représente ceux qui dans les adversités regardent en arrière et renoncent à l'espérance qu'ils avaient en la bonté divine; elle fut changée en statue de sel, afin qu'elle assaisonnât en quelque sorte nos cœurs pour les rendre sages, en les avertissant par ce châtiment de ne pas imiter son exemple. Mais pourquoi, se demande le même saint Docteur, pourquoi Abraham ne fut-il point puni comme cette femme, en considérant, lui aussi, la ruine de Sodôme ? C'est que, répond-il, le vertueux patriarche approuvait la juste destruc tion de cette ville coupable, tandis que l'épouse de Loth regrettait la dangereuse société des criminels habitants. — A la leçon salutaire que renferme cette punition mémorable,
Notre-Seigneur joint des menaces et des promesses, afin que les persécutions ne portent point les hommes à regarder derrière eux et à retourner sur leurs pas, soit en reniant la foi, soit en abandonnant la justice. Quiconque, assure-t-il (Luc. xvn, 33), cherchera, par sa mauvaise conduite ou par sa lâche apostasie, à conserver son âme pour la vie présente, la perdra, parce qu'il se rendra digne de la damnation éternelle ; mais quiconque, se considérant comme une brebis destinée à la boucherie, sacrifiera son âme dans la vie présente, pour ne point trahir la vérité ou la vertu, la sauvera, parce qu'il se rendra digne d'une éternelle récompense.
Malheur toutefois aux femmes enceintes ou nourrices en ces jours-là, parce qu'elles ne pourront fuir assez promptement pour échappera des maux imminents (Matth. xxiv, 19). A cette explication littérale, on peut joindre des sens mystiques. Ainsi, les femmes enceintes figurent les personnes qui portent dans leur coeur le germe du mal formé par l'affection, et les nourrices celles qui dans leur conduite entretiennent le fruit du péché produit par l'action. Ou bien encore, les premières sont l'image des Chrétiens qui conçoivent de bons propos sans toutefois les mettre en pratique, les secondes sont l'emblème des pécheurs qui, dans l'espoir d'une longue vie, conservent jusqu'à la mort leurs habitudes vicieuses. — Selon saint Augustin (Serai. 20 de Verbis Domini), les avares qui convoitent le bien d'autrui avec l'espérance de s'en emparer sont comme les femmes enceintes qui s'attendent à avoir bientôt un enfant ; et ils ressemblent à des nourrices, lorsque possédant ce qu'ils désiraient, ils s'efforcent de le retenir en l'augmentant toujours ; ainsi les âmes avides des biens temporels sont comme enceintes lorsqu'elles travaillent à les acquérir et comme nourrices quand elles s'appliquent â les garder. — Remarquons encore,
d'après saint Augustin (Tract. 56 iu Epist. Joan.), que la charité comprend quatre degrés successifs : elle commence, quand elle est nouvellement conçue; elle progresse, quand elle est nourrie assidûment; elle se fortifie de plus en plus, lorsqu'elle est parfaite; elle va jusqu'à désirer la mort, lorsqu'elle est consommée. Les personnes donc qui méditent uue nonne œuvre, mais qui ne 1 accomplissent pas, sont comme des femmes enceintes ; et celles qui la commencent, mais qui ne l'achèvent pas, sont comme des nourrices. Or malheur aux unes et aux autres ! \? prœgnantibus et nutrientibus! parce qu'elles ne larderont pas à succomber dans la persécution de l'Antéchrist, soit par l'ardeur indiscrète de leur amour, soit par l'abattement extrême de leur crainte.
Priez donc, ajoute le Sauveur, que vous n'ayez point à fuir pendant V hiver ou le sabbat (Matth. xxiv, 20); c'est-àdire que ce temps de persécution ne vous surprenne point, dans le froid du péché ou sans la pratique de la vertu. Ces deux funestes dispositions rendraient votre salut très-difficile, parce que, au lieu de vous éloigner de l'Antéchrist, elles vous en rapprocheraient, comme au contraire vous vous rapprocheriez de Dieu en évitant le mal et en faisant le bien. Ici par conséquent nous voyons deux grands défauts qui sont signifiés, l'un par l'hiver et l'autre par le sabbat ; savoir, le défaut de charité et le défaut de bonnes œuvres ; car l'hiver indique le refroidissement de l'amour, et le sabbat marque l'inaction pour le bien. — Par ces mêmes paroles apprenons a ne pas attendre pour fuir le péché et faire pénitence que nous n'ayons plus le loisir de marcher et d'agir convenablement ; car les longs voyages étaient prohibés pendant le sabbat, et ils sont difficiles en hiver.
Le divin Maître nous découvre la raison mystérieuse des recommandations circonstancié s qui précèdent, quand il dit
( Ibid. 21 ) : Alors en effet la tribulation sera si violente que depuis le commencement du monde jusqu'à ce temps il n'y en a point eu de pareille, etqu'il n'y en aura jamais. A cette époque malheureuse se réuniront ensemble tous les genres de persécutions de la part des infidèles, des hérétiques , des tyrans et des faux frères. Ils sont figurés dans l'Apocalypse par les quatre vents qui souilleront sur le monde et par les quatre bêtes qui combattront sur la terre. Alors de tous côtés les fidèles auront à souffrir de nombreux et horribles tourments, mais nulle part ils ne seront torturés aussi cruellement que dans la contrée même où Notre-Seigneur a été crucifié. Dans son Commentaire sur l'Apocalypse, Haymon dit que cette affreuse persécution s'étendra sur tout l'univers, non point successivement, mais simultanément; car tous les démons dont la puissance divine comprime maintenant la malice violente seront alors déchaînés. L'Antéchrist l'emportera par sa férocité sur tous les persécuteurs précédents, mais aussi les Saints surpasseront alors en courage tous les martyrs antérieurs.
Néanmoins ce temps d'épreuves ne durera que trois ans et demi; c'est-à-dire, d'après Daniel (vu, 25), un temps et deux temps et la moitié d'un temps, ou comme il le marque ailleurs (xu, 11), mille deux cent quatre-vingt-dix jours. Nous lisons également dans l'Apocalypse (xi, 2) que l'Antéchrist a reçu le pouvoir d'agir l'espace de quarante-deux mois, par conséquent trois années et demie ; et ainsi le temps de son règne égaiera celui de la prédication du Sauveur. Si ces jours pendant lesquels l'Antéchrist fera son œuvre n'eussent été abrégés, rendus peu nombreux mais non plus courts, personne n'eût été sa uvé, parce que personne n'eût été capable de supporter longtemps sans faiblir d'aussi extrêmes douleurs ; mais ils seront abrégés à cause des élus
(Matth. xxiv, 22). Car par un juste tempérament de sa miséricordieuse sagesse, Dieu qui connaît la faiblesse humaine restreindra à un petit nombre de jours la persécution de l'Antt christ, de peur que la grandeur des tourments n'ébranle la foi des plus fermes. Où donc reposera l'espérance des élus, si ce n'est dans la grâce de Dieu qui donne la patience aux justes et arrache bientôt la puissance aux impies? Ainsi , plus la dernière persécution surpassera toutes les précédentes par son atrocité, plus elle sera adoucie par sa brièveté, afin que les élus puissent opérer leur salut pour être seuls admis dans les tabernacles éternels. D'après Raban-Maur, le Seigneur permettra cette tribulation suprême dans toute l'aire de son Église pour séparer parfaitement la paille du bon grain, afin que le froment bien puriiié puisse être recueilli sans mélange dans les greniers célestes du Père de famille.
En ce même temps, ajoute le Seigneur (Matth. xxiv, 23), si quelqu'un vous dit, à vous mes fidèles imitateurs : Le Christ est ici ou il est /à, dans tel pays, telle nation, telle ^ecte, telle personne, ne le croyez pas. Les disciples de l'Antéchrist s'efforceront ainsi de séduire les peuples en publiant qu'il est vraiment le Christ annoncé par les Saintes-Écritures; mais ne courez pas après eux en soumettant votre intelligence à leurs enseignements, et ne vous attachez pas à eux en conformant votre conduite à leurs exemples. Car il h'êlèveia de faux Christs, soit des Antechrists qui se donneront pour le Christ lui-même, soit de mauvais Chrétiens qui corrompront la doctrine chrétienne ; il surgira aussi de faux prophètes, qui interpréteront mal les Livres inspirés ou qui s'attribueront des révélations divines (Ibid. 24). Ces imposteurs feront de grands signes et des prodiges, c'est-àdire des œuvres étonnantes, soit pour figniiier des choses
présentes, soit pour indiquer des choses futures. Avec la permission de Dieu, beaucoup de merveilles seront opérées par la puissance des démons, en sorte que les élus euxmêmes seraient séduits, s'il était possible, c'est-à-dire si leur prédestination n'était infaillible ; mais ils ne seront pas séduits, parce que ceux que Dieu réserve pour la vie éternelle ne peuvent périr. D'après la pensée de saint Grégoire (Moral. 1. 33, c. 27), en disant que les élus eux-mêmes seraient induits en erreur, s'il était possible, le Seigneur montre qu'ils seront fortement troublés et agités sans toutefois être renversés ni abattus, et qu'ils éprouveront de vives appréhensions sans perdre néanmoins la constance nécessaire. Dans Cf-s temps malheureux de l'Antéchrist, qui ne serait affligé, effrayé non-seulement de voir les fidèles soumis à des tourments plus nombreux et plus cruels que jamais, mais encore ce qui est plus fort, de voir la puissance merveilleuse de ceux qui infligeront de tels supplices et l'impuissance de ceux qui les subiront? Car les mêmes hommes qui persécuteront la vérité exerceront un pouvoir extraordinaire ; et tandis qu'ils forceront par les tortures à renier le Christ, ils provoqueront par des prodiges à reconnaître l'Antéchrist. N soyons pas surpris si, dans ces jours, les méchants produisent de pareils effets , puisque Dieu le permettra pour éprouver, purifier et perfectionner les Saints.
Satan, alors déchaîné sur la terre, dit saint Augustin (de Civit. 1 20, c. 19), déploiera toutes les ressources imaginables afin de séduire les justes au moyen des miracles trompeurs qu'il opérera par le ministère de l'Antéchrist. Cvielle terrible tenlation pour l'esprit humain, s'écrie saint Grégoire (Hum. 35 in Evang.), quand, au milieu des plus horribles supplices les généreux martyrs verront leurs cruels bourreaux exécuter sous leurs yeux des prodiges ! Saint Chi y. s-
tome dit aussi (Honi. 77 la Matth.) : De même que pour annoncer l'avènement de Jésus-Christ, les Prophètes avant lui et les Apôtres avec lui ont accompli des miracles par la vertu de l'Esprit-Saint; ainsi pour annoncer l'avènement de l'Antéchrist, les faux Chrétiens avant lui et avec lui ièront des choses étonnantes par la vertu de l'Esprit malin.— Aussi Notre-Seigneur ajouta (Marc, xm, 23) : Prenez-y donc, garde, voilà que je vous ai tout prédit, afin que vous veilliez avec soin pour vous prémunir contre le danger. Comme s'il disait: Je vous avertis d'avance, afin que vous ne soyez point surpris plus tard ; je vous préviens aujourd'hui des maux qui vous menacent, afin que vous vous précautionniez ensuite, et qu'ainsi vous soyez moins exposés à tomher sous les coups que vous aurez pu prévoir. En nous signalant ainsi les périls que nous devons courir mais que nous pouvons éviter, dit saint Chrysostôme (loo. cit.), le Seigneur très-miséricordieux fournit à tous le moyen de s'y préparer et de s'en garantir ; de cette' manière il montre comme il désire sincèrement qu'aucun ne périsse, ei a celui qui succombe néanmoins il ne laisse aucun sujet d'alléguer son ignorance pour excuser sa défection.
Non-seulement nous ne devons pas croire à quiconque voudrait se donner pour le Christ lui-même; mais encore nous ne devons pas ajouter foi à ceux qui prétendraient calculer et déterminer avec certitude l'époque précise de son second avènement, parce que personne ne peut la connaître ni la découvrir. En effet, le Seigneur, interrogé sur ce sujet, réj ondit (Luc. xvn, 20) : Le règne de Dieu ne viendra point suivant l'observation qu'on fera du temps ; car ni les Anges ni les hommes ne peuvent être assurés de ce temps. Par le règne de Dieu il faut entendre ici le jour du jugement, parce que le Seigneur manifestera principalement son autorité
royale quand il exercera son pouvoir judiciaire sur tout !e monde assemblé ; son royaume éternel fera disparaître alors tout royaume temporel. — Puis le Sauveur ajouta (Ibid. 21) : Maintenant déjà le royaume de Dieu est au dedans de vous. En effet, Dieu règne en nous par sa grâce, quand toutes nos facultés et nos puissances intérieures sont soumises à sa direction et à sa volonté suprêmes. C'est donc comme si Notre-Seigneur eût dit : Ne vous préoccupez point de savoirun avènement que personne ne peut savoir, et cessez de m'interroger sur le moment où Dieu viendra établir le règne de sa gloire dans tout l'univers ; mais demandez bien plutôt qu'il vienne établir dans votre propre cœur le règne de sa grâce, et disposez votre âme à le recevoir prompt^ment par la foi agissant au moyen de la charité. Nous trouvons effectivement en nous-mêmes, avec le secours divin qui ne nous manque jamais, tout ce qui est nécessaire pour acquérir le royaume de Dieu, si nous n'y mettons point volontairement obstacle. — Remarquons ici qu'il y a trois différents royaumes de Dieu : le premier s'étend autour de nous, c'est celui de l'Église militante dont nous sommes les membres ; le second, qui demeure en nous, est celui de la grâce qui domine sur tous nos mouvements ; le troisième, qui existe au ciel, est celui de la gloire que Dieu communique à tous les Saints.
Selon le Vénérable Bède (in cap. xvn Luc), Jésus-Christ dit justement que le royaume de Dieu est au dedans de nous; car lui-même, qui doit un jour venir pour juger tous les hommes, règne dès à présent dans le cœur de tous les vrais Chrétiens Saint Anselme développe la même pensée de la manière suivante (in Epist. i ad Corinth.) : « Dieu fait sa demeure dans l'âme du juste, d'après ce témoignage de l'Apôtre : Le temple de Dieu qui est saint, c'est vous-mêmes
(I Cor. m, 17). Considérons donc avec quelle sagesse et quelle modestie nous devons user de nos sens et de nos membres auxquels Dieu lui-même daigne présider. Abandonnons par conséquent, comme il convient, l'empire entier sur notre esprit et sur notre cœur à un bote aussi puissant. Que rien en nous ne lui résiste ; laissons-le diriger et gouverner, suivant son bon plaisir et sa volonté souveraine, toutes nos pensées, tous nos désirs, toutes nos paroles et toutes nos actions. C'est ainsi que menant une vie sainte, nous deviendrons son véritable royaume; il demeurera dans nous et nous demeurerons en lui, Vous êtes, dit l'Apôtre aux fidèles Chrétiens (I Cor. xn, 27), le corps du Christ et les membres de ses membres. Conservons donc notre corps dans la pureté qui convient à sa dignité. Nos yeux étant ceux du Cbrist, gardons-nous de les profaner en les arrêtant à contempler les vanités du siècle. Notre bouche étant celle du Christ, évitons de la faire servir, je ne dis pas au mensonge et à la médisance, mais aux discours même simplement oiseux et inutiles ; elle ne doit être employée qu'à louer Dieu ou à édifier le prochain. Nous devons user pareillement de tous les autres membres du Christ qui sont confiés à notre vigilance. » Ainsi parle saint Anselme.
Notre-Seigneur ajoute encore (Matth. xxiv, 26) : Si l'on vient vous dire touchant le Christ : Le voilà dans le désert vivant comme un anachorète ; ne sortes, ni pour le voir ni pour le suivre, du lieu et de l'état où vous êtes ; car on veut vous tromper en vous présentant l'apparence de la sainteté. Et si l'on vous dit : Le voici dans l'intérieur de la maison où il se tient caché ; n'en croyez rien, car on veut abuser de votre crédulité, en feignant de découvrir les secrets divins pour mieux déguiser de perfides desseins. Saint Jérôme donne l'explication suivante : Si quelqu'un vous affirme que
Ja vérité du Christ réside dans les vaines opinions des païens et des philosophes, ou dans les systèmes tmébreux des hérétiques et des sectaires qui prétendent connaître les mystères divins, n'y ajoutez aucune foi. — En appliquant les paroles du Sauveur à son dernieravénement, c'est comme s'il disait : Le Christ alors n'ira point errer dans la solitude, ne cherchera point à se cacher dans quelque habitation, dans le fond de quelque retraite ou dans quelque coin reculé de la terre ; mais descendant du ciel avec éclat, il se montrera a tous les hommes et en tous les lieux simultanément. Une première fois il est venu dans l'humilité et l'obscurité, en sorte qu'il a été connu d'un petit nombre seulement, rejeté et méprisé de la plupart ; mais une autre fois il viendra dans tout l'appareil de sa puissance et de sa majesté, de façon que personne ne pourra l'ignorer et le méconnaître. Selon la remarque de saint Augustin (in Psal. îx), il fallait bien en effet qu'il voilât sa divinité quand il vint pour être jugé et condamné parles hommes, mais il la manifestera publiquement lorsqu'il viendra pour les juger et condamner lui-même à son tour.
Pour expliquer ce qu'il vient de dire, Notre Seigneur emploie cette comparaison (Matth. xxiv. 27) : Comme l'éclair parti de l'Orient se montre tout-à-coup jusqu'en Occident, brillant à tous les regards et dans tous les pays à la fois, de sorte qu'il éclaire en un seul instant les différentes parties de l'horizon, sans avoir besoin de messaper ni de héraut, ainsi apparaîtra le Fils de l'homme pour le jugement général. Son avènement sera soudain, éclatant, tellement visible pour tous que nul ne pourra s'y méprendre ; il ne se manifestera pas ici ou là, mais partout en même temps par l'immensité et la splendeur de sa gloire. Il serait donc absurde de croire que le Christ, lumière du monde, se tiendra caché
dans la solitude ou dans une maison ; et l'y chercher serait une folie. Gomme un éclair étincelant, dit saint Ambroise (Serm. 28), le Christ répand dans tout l'univers ses rayons lumineux ; il n'est donc pas errant dans le désert ou renfermé dans quelque habitation, car il remplit le ciel et la terre de sa divine présence, ainsi qu'il l'assure lui-même (Jerem. xxiii, 24) ; mais il brille d'une vive clarté, afin que dans la nuit de ce monde nous puissions entrevoir la gloire de la résurrection future. Selon saint Chrysostôme (Hom. 49 Op. imp.), de même que les hommes ne peuvent regarder* sans étonnement la lumière éblouissante de l'éclair,demême aussi ils ne pourront considérer sans admiration la majesté resplendissante du Christ quand elle frappera subitement leurs yeux au dernier jour.
Après avoir prédit à ses disciples la manière dont il doit apparaître lors de son second avènement, le Seigneur leur révéla le lieu où il doit se manifester. Quelque part que soit le corps, dit-il (Matth. xxiv, 28), les aigles s'y assembleront ; c'est-a-dire partout où viendra l'humanité du Christ, la multitude des élus y volera à sa rencontre. Dans cette circonstance le Christ lui-même se désigne par le nom de corps, soit pour attester la réalité de la chair qu'il a prise de la Vierge Marie sa mère, soit pour déterminer la nature de la forme sous laquelle il se rendra visible à tout le monde ; car il viendra dans son humanité glorifiée juger le genre humain. Les élus sont appelés ici des aigles, parce que, comme ces rois des airs, ils renouvelleront leur jeunesse par la résurrection bienheureuse, et que par la vision intuitive ils contempleront d'un œil ferme le Soleil de justice. — « D'après les paroles précédentes du Sauveur, dit saint Ghrysoslôn.e (loc. cit.), nous ne devons pas nous imaginer que le Fils
de i'homme se tiendra dans des lieux retirés quand il vient. v 51.
dra avec son corps glorieux ; car les Anges et les Saints que figurent les aigles réunis autour de leur proie composeront autour de sa personne divine un cortège si nombreux que tout le monde verra clairement en lui le souverain Seigneur de l'univers, le Chef suprême de l'Église, Celui-là seul qui surpasse toutes les Principautés et les Vertus comme aussi tout ce qu'il y a de plus illustre au ciel et sur la terre. Les élus sont avec raison assimilés aux aigles. Comme les aiglons sont éprouvés par leurs mères en face du soleil, de sorte qu'ils sont tenus pour légitimes s'ils peuvent fixer son disque radieux sans baisser la paupière, et qu'ils sont au contraire rejetés comme illégitimes s'ils ne peuvent soutenir son éclat, de même les enfants de Dieu sont éprouvés d'après leur conformité avec la justice du Christ ; car ils sont reconnus véritables s'ils reçoivent de bon cœur les paroles de la justice éternelle, mais s'ils ne les reçoivent pas dans cette disposition, ils doivent être regardés comme les enfants du démon. » Ainsi s'exprime saint Chrysostômp.
Puis donc que l'avènement du Christ sera si public et si manifeste quant au mode et quant au lieu, il n'est point nécessaire que des messagers ou des hérauts viennent vous l'annoncer en disant : Le Christ est ici ou il est là ; nous devons par conséquent traiter comme des imposteurs tous ceux qui nous adressent un pareil langage. Gardez-vous de les croire, dit la Vérité même (Matth. xxiv, 23).
Prière.
Seigneur Jésus, doux Sauveur, faites que, voyant les abominations dont le monde est rempli et les tribulations dont il est accablé, je me réfugie sur les hauteurs de:- vertus comme sur des montagnes assurées ; et que, tout occupé des
choses célestes, je n'abandonne pas les exercices spirituels pour m'abaisser de nouveau à des désirs charnels et retourner à des habitudes séculières. Mais faites que, ne cessant d'aspirer vers les biens supérieurs et m'appliquant à produire de bonnes œuvres, je ne jette plus de regards en arrière, sur les objets temporels dont je me suis dépouillé. Accordez-moi de ne jamais écouter la voix des séducteurs, mais de chercher constamment le règne de la grâce qui doit s'établir au dedans de nous, et de parvenir au royaume de la gloire. Ainsi soit-il.