‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 4 sur 36 · CXLIV · texte numérisé non relu

CXLIV

Dès qu'ils aperçurent le Christ, ils élevèrent la voix, avec une grande affection pour sa personne et avec un vif désir de leur délivrance ; ils crièrent en disant: Jésus, Maître, ayez pitié de nous ; par votre seule volonté, et d'une seule parole vous pouvez nous guérir, si vous le voulez (Luc. xvn, 13). En effet, puisqu'il est Jésus ou Sauveur, il le veut ; puisqu'il est Maître ou Seigneur, il le peut ; et puisqu'ils implorent sa pitié, sa miséricorde, ils se déclarent misérables et indigents. Conséquemment leur demande fut convenable sous tous les rappoits : du côté des solliciteurs, parce qu'ils avaient besoin de compassion ; et du côté de Celui à qui elle s'adressait, car il avait la puissance et la volonté de les exaucer. Selon la remarque de Tite, ils invoquent le nom de Jésus, aussi ils obtiennent l'objet de leur demande ; car ce nom qui signifie Sauveur ne peut être vainement prononcé. — Aussitôt qu'il les aperçut de ses yeux compatissants, le

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divin Médecin leur dit: Allez vous montrer aux prêtres (Ibid. 1 4). Car la Loi de Moïse ordonnait à tous les lépreux qui étaient délivrés de leur maladie de se présenter à ses ministres, afin que ceux-ci pussent vérifier la guérison, comme aussi afin d'offrir le sacrifice prescrit à cette occasion. Lorsqu'ils se furent mis en roule, ils se trouvèrent guéris avant môme de parvenir jusqu'aux prêtres ; ce qui arriva de la sorte pour plusieurs raisons. En effet, s'ils n'avaient pas été délivrés avant de se présenter aux prêtres, ceux-ci, qui étaient pleins d'orgueil, les auraient repoussés avec mé pris. Ensuite, le Seigneur voulut ainsi récompenser la foi et l'obéissance que les infirmes témoignaient à l'égard de sa simple parole ; il voulut prouver en même temps que cette guérison n'était point produite par la vertu de la Loi ou l'autorité de ses ministres, niais uniquement par la miséricorde et la puissance de Dieu.

L'un d'eux, dès qu'il se vit guéri, retourna en louant Dieu à haute voix avec une grande ferveur (Luc. xvn, 15). Transporté d'une vive reconnaissance, il vint se prosterner aux pieds de Jésus pour lui rendre grâces du bienfait dont il lui était redevable ; car la joie qu'il éprouvait de sa délivrance lui inspirait la confiance d'approcher de son bienfaiteur. Cet homme était cependant Samaritain et par conséquent Gentil (Ibid. 16). Les autres qui avaient reçu la même faveur n'en témoignèrent aucune gratitude ; mais continuant leur chemin, ils allèrent se présenter aux prêtres. Ceux-ci, détracteurs jaloux des enseignements et des miracles du Christ, persuadèrent aux lépreux que leur guérison provenait de leur fidélité à observer la Loi, et ils les dissuadèrent ainsi de retourner vers Celui qui, sur leur humble prière, les avait seul rétablis en parfaite santé. — Tous les dix n'unl-ils pas été guéris, demanda Jésus ? où

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sont donc les neuf autres (lbid. 17)? Par cette question il marque la peine que lui cause l'ingratitude ; car de même que les ingrats oublient ou méconnaissent Dieu, comme s'ils ignoraient ou dédaignaient ses bienfaits, de son côté il les regarde et les traite comme des inconnus et des réprouvés. Ce n'est pas sans raison, remarque le Vénérable Bède, que le Sauveur demande où sont les neuf autres comme s'il ne les connaissait pas ; car pour Dieu, connaître, c'est aimer et sauver, tandis que ne pas connaître, c'est rejeter et condamner. Il faut donc s'affliger davantage d'avoir fait quelque ingrat que d'avoir fait quelque bien sans profit.

C'est pourquoi l'Evangéliste ajoute à la honte des neuf lépreux juifs, ou plutôt le Seigneur lui-même ajouta par manière de réflexion douloureuse (lbid. 18) : Il ne s^est trouvé que cet étranger qui soit revenu pour rendre gloire à Dieu. Le retour de ce Samaritain figurait d'avance la conversion des Gentils qui ont embrassé la foi chrétienne ; l'ingratitude des neuf Israélites présageait la perfidie des Juifs qui n'ont point abandonné leur fatale incrédulité. Cependant tous ces lépreux, comme tous les autres malades délivrés de leurs infirmités corporelles par le Sauveur, l'avaient été également de leurs infirmités spirituelles ; mais après avoir reçu la justification intérieure, neuf d'entre eux perdirent cette grâce divine en montrant une funeste ingratitude, et de bons qu'ils étaient ils devinrent mauvais. Aussi, Jésus fit ressortir la grandeur de leur faute, tandis qu'il se plut à louer la reconnaissance de l'étranger, et parce que ce dernier avait humblement reconnu devant Dieu son état d'infirmité, il lui adressa ces consolantes paroles (lbid. 19): Lève-toi en sortant du péché où tu as croupi jusqu'à ce jour,

et va en progressant de vertu en vertu dans la voie où tu t. v 3

as commencé à revenir ; car ta foi, par laquelle tu as soumis à Dieu ton entendement, fa sauve, elle t'a rendu en même temps la santé du corps et de l'âme. La foi est en effet le commencement de notre justification et nous donne l'espérance de la vie éternelle. D'après le Vénérable Bède, si la foi sauva celui qui s'empressa de remercier le Sauveur, l'infidélité ou l'incrédulité perdit au contraire ceux qui négligèrent de rendre gloire au Seigneur pour ses bienfaits. Considérée dans un sens mystique, la lèpre qui est une corruption de la chair figure le péché qui est une corruption de l'âme. En effet, 1° comme la lèpre affaiblit la voix, le péché pareillement affaiblit la prière de ceux qui le commettent ; aussi il est dit que Dieu n'entend point les pécheurs (Joan. xi, 31), car il n'exauce point leurs vœux quelque multipliés qu'ils soient. 2° Le corps du lépreux est couvert de petits ulcères durs et arrondis ; de même le cœur du pécheur est rempli' de cuisants remords, causés par les diverses espèces de fautes qui rendent l'homme rebelle aux commandements de Dieu mais docile aux suggestions de Satan. 3° L'haleine des lépreux est gâtée de sorte que souvent elle infecte ceux qui les approchent ; ainsi la conversation ou la compagnie des pécheurs est pernicieuse, de façon que souvent elle scandalise ceux qui les fréquentent. 4° Plus on s'efforce de comprimer et de cacher la lèpre, plus ensuite elle devient purulente et hideuse ; il en est de même pour le péché, à proportion qu'on tâche de le déguiser au dehors il se fortifie 'au dedans, et il paraîtra enfin horrible et détestable. — Les dix lépreux qui accoururent au-devant du Sauveur représentent tous les pécheurs pénitents ; car le nombre dix est employé pour désigner la totalité des personnes de même condition, parce que tous les nombres qui le suivent jusqu'à cent sont la

répétition de lui-même ou de ses parties aliquotes. Ces dix lépreux représentent aussi ceux qui violent les dix commandements de Dieu, en se souillant de nombreuses fautes pareilles aux différentes taches ou plaies de la lèpre. Mais comme la corruption de l'esprit est plus dangereuse que celle du corps, ou doit redouter beaucoup plus le péché, qui est la lèpre de l'âme, que celle de la chair.

Le pécheur qui veut être purifié doit employer les mêmes moyens qui méritèrent aux dix lépreux d'être guéris. 1° Il doit se présenter à Jésus avec une foi vive ; c ir ce bon Maître, qui, à cause de nous, a été réputé sur la croix comme un lépreux, ne dédaigne pas de regarder nos plaies spirituelles. 2° Il faut qu'il se tienne debout, stare, c'est-à-dire qu'il s'élève au-dessus de ses habitudes vicieuses et qu'il sorte de l'état de péché où il croupit. 3° Il faut qu'il demeure à l'écart, à longe, en considérant avec humilité qu'il est indigne, d'approcher du Seigneur. 4° Alors que, du fond de sa misère, il élève la voix avec une sincère contrition pour accuser ses propres iniquités sans aucun ménagement. 5° Enfin qu'il implore la miséricorde divine en s'écriant : Seigneur Jésus, ayez pitié de moi. Mais avant de guérir les dix lépreux, Jésus leur dit aussitôt qu'il les aperçut : Allez vous montrer aux prêtres. Par cette recommandation, il voulait signifier l'obligation qu'il imposait désormais à tous les pécheurs de découvrir la lèpre intérieure de leur âme aux futurs ministres de son Église ; c'est comme s'il disait aux pénitents : Allez de la contrition à la confession. Les lépreux se disposaient à obéir, lorsque, sur la route, ils furent délivrés de leur maladie. De même vous pouvez être purifiés de vos souillures par la vertu de la contrition, avant même d'être absous extérieurement par la sentence des prêtres ; néanmoins, afin qu'ils puissent juger de votre état, vous de-

vez oncore leur déclarer vos fautes ; le mépris ou la négligence à cet égard vous exposerait à languir dans votre mal et à le rendre incurable. Aussi les lépreux, après leur guérison, se présentèrent aux prêtres, conformément à l'ordre qu'ils avaient reçu de Jésus- Christ.

Ce lépreux qui revient seul remercier le Sauveur figure l'Église universelle, composée de tous les fidèles réunis en son sein qui rendent à Dieu de continuelles actions de grâces pour ses innombrables bienfaits. T,es neuf autres lépreux représentent tous ceux qui restent hors de cette unité catholique, ou bien les pécheurs qui, après s'être réconciliés avec Dieu, se montrent rebelles en ne gardant pas les dix commandements dont ils omettent quelque point important. Beaucoup en effet sont justifiés dans la confession, mais peu se montrent ensuite fidèles au Seigneur ; car la plupart, au lieu d'exalter les miséricordes divines à leur égard, retournent* bientôt à leurs coupables habitudes, semblables à cet animal qui reprend presque aussitôt ce qu'il a vomi (Proy. xxvi, 11). Ainsi des dix lépreux qui avaient été guéris, un seul revint rendre gloire à Dieu. Or rendre gloire à Dieu, c'est, après avoir été purifié de toute souillure spirituelle, persévérer dans les bonnes œuvres, à l'exemple de ce Samaritain reconnaissant dontle nom signifie justement gardien ; car ceux qui sont reconnaissants envers Dieu se gardent de la récidive dans le péché. Aussi Jésus-Christ loue ce Samaritain qu'il appelle un étranger, et nous devons également nous considérer tous comme des étrangers en ce monde, puisque nous n'avons point icibas de demeure permanente et fjue nous cherchons celle où nous devons habiter un jour (Hebr. xm, 14). Par l'exemple contraire des neuf lépreux juifs, nous voyons que ceux qui témoignent envers la Providence divine plus de gratitude

et de fidélité ne sont pas toujours ceux qui ont reçu davantage ; ainsi les hommes lettrés, riches ou puissants sont souvent plus ingrats et plus infidèles que les ignorants, les petits et les simples, qui cependant ont été beaucoup moins favorisés ; ils semblent dire, sinon de bouche, du moins par leur conduite: Nos lèvres sont à nous, ainsi que nos richeses, et qui donc est notre maître (Ps. xi, 5 ) ?

De ces dix hommes, le seul donc qui représente l'Eglise catholique vint se jeter aux pieds de Jésus, la face contre terre pourlui rendre grâces. A son imitation, nous membres de l'Église catholique, nous prions prosternés quelquefois : de cette manière nous attestons la faiblesse de notre corps qui a été tiré de la poussière, et l'infirmité de notre âme qui peut faillir d'elle-même mais qui ne peut se relever sans un secours divin ; en outre nous témoignons ainsi de la honte pour nos misères, tellement nombreuses que nous n'osons lever les yeux au ciel ; mais en même temps nous montrons de la prudence, car de la sorte nous remarquons que si nous tombons, c'est parce que nous sommes penchés vers les choses terrestres. D'autres fois nous prions en fléchissant les genoux, comme faisait le roi Salomon ; nous tenons alors la tête droite et le visage élevé, comme pour détacher de ce bas monde tous nos désirs afin de les porter vers la patrie céleste, et chacun de nous soupirant avec le Bien-aimé semble lui répéter avec l'épouse des Cantiques (I, 3) : Attirez- moi après vous. Souvent aussi nous prions debout, marquant par laque nous espérons les biens surnaturels ; pleins de cette confiance, nous semblons redire avec l'Apôtre des nations : La raison de notre vie est dans les deux d'où nous attendons le Sauveur (Phil. m, 20), ou bien avec le Prophète royal: Nous irons dans la maison du Seigneur ( Ps. cxxi, 1). Ainsi par la première de

ces altitudes précédentes nous exprimons notre basse condition, par la seconde notre désir et par la troisième notre espérance. — Par sa prostration aux pieds du Seigneur le lépreux étranger nons a donné un exemple d'humilité et de pénitence à imiter. En effet, selon la remarque du Vénérable Bède fin cap. xvn Luc), celui qui a honte de ses fautes, netardepas à tomber sur la face pour demander pardon ; car l'homme confus est déjà comme renversé. Or lorsque quelqu'un se renverse ainsi p ir devant, il voit où il aboutit, mais s'il se précipite par derrière, il n'aperçoit pas le terme de sa chute. Aussi en diverses occasions que rapporte l'Ecriture, les bons tombent sur leur face, parce qu'ils s'humilient en ce monde visible afin de se relever en un monde invisible ; les méchants au contraire tombent en arrière, parce qu'ils se jettent dans l'inconnu sans prévoir ce qui les attend.

De tout ce que nous avons vu dans ce chapitre, concluons que. la reconnaissance est une vertu spécialement agréable à Dieu, tandis que l'ingratitude est un vice souverainement détestable à ses yeux, Deo gratins, grâces à Dieu ! voilà, comme le remarque saint Augustin (in Soliloq.), ce que nous pouvons penser, dire ou écrire de mieux ; rien de plus facile et cependant rien de plus avantageux pour nous. Je sais, ajoute le même saint Docteur, combien l'ingratitude vous déplaît, ô mon Dieu ! elle est l'origine de tous les maux spirituels; c'est un vent brûlant qui dessèche la racine de tout bien et tarit la source de la miséricorde divine envers les hommes ; elle fait revivre les péchés qui avaient été pardonnes, et empêche d'obtenir des secours nouveaux. N'est-il pas juste, ajoute saint Bernard (Serm. 51 in Cant. ), de rendre grâces à Dieu continuellement, puisqu'il ne cesse jamais de nous combler de biens ? Montrez vous toujout •

empressé à le remercier de chaque don qu'il daigne vous octroyer ; observez avec attention "toutes faveurs qu'il vous accorde, afin de n'en recevoir aucune, petite ou grande, extraordinaire ou commune, sans lui en témoigner votre gratitude, comme il le mérite. Si Notre-Seigneur, après avoir rassasié cinq mille hommes avec cinq pains, ordonna d'en recueillir les restes de peur qu'ils ne fussent perdus c'était afin de nous apprendre à ne point oublier les moindres bienfaits ; car le bien qui est fait à un ingrat n'est-il pas comme perdu, puisqu'il demeure sans fruit ? L'ingratitude en effet nuit beaucoup à l'âme, parce qu'elle anéantit ses mérites, détruit ses vertus, la dépouille de ses grâces et la prive d'autres faveurs plus considérables.

Mais quelle doit être notre reconnaissance ? Le même saint Bernard nous déclare qu'elle doit consister non point en de vaines formules mais en des œuvres vertueuses ; car le Seigneur réclame non pas simplement des paroles mais des actions de grâces. «Témoignons doue à Dieu, dit saint Chrysostôme (Hom. 2 in Epist. ad Rom.), notre gratitude perpétuelle non-seulement de bouche mais encore et surtout par notre conduite ; remercions-le pour les biens qu'il nous prodigue et aussi pour ceux qu'il distribue aux autres hommes, de cette manière nous bannirons toute jalousie de notre cœur, et nous y entretiendrons la charité fraternelle ; car comment pourrions-nous porter envie à nos frères pour des faveurs que nous remercions le Seigneur de leur avoir accordées ? Demande -t il donc trop de nous Celui qui, pour tous les dons de sa libérale munificence, exige simplement que nous lui soyons reconnaissants ? L'ingratitude, ordinairement fille de l'arrogance, provient souvent de ce qu'on s'estime digne de bienfaits. L'homme vraiment humble, au contraire, loue et glorifie Dieu non-seulement pour les secours qu'il

en reçoit, mais même.pour les châtiments qui lui sont infligés ; car quelques souffrances qu'il endure, il croit toujours qu'il en mérite de plus grandes. » Ainsi parle saint Chrysostôme. Saint Jérôme ajoute : Voulez -vous savoir pourquoi vous n'aimez pas Dieu ? C'est que vous n'appréciez pas ses bienfaits ; plus vous vous appliquerez à reconnaître son immense bonté, plus vous sentirez votre cœur embrasé d'amour pour lui.

Prière.

Seigneur Jésus, plein de confiance en votre infinie bonté, je m'adresse à vous, charitable Médecin, comme un lépreux défiguré par diverses sortes de péchés, j'ai recours à vous, Source de miséricorde, comme un homme souillé par les taches nombreuses des vices ; je vous en supplie humblement, daignez me guérir de mon infirmité, me délivrer de la corruption et me conduire vers le port du salut éternel. Faites que je n'oublie jamais vos bienfaits et que je vous en rende toujours grâces ; mais parce qu'un simple mortel, cendre et poussière comme je suis, est incapable par luimême de vous témoigner sa juste reconnaissance, même pour un seul bienfait sur mille, que la bienheureuse Vierge Marie, que tous les citoyens célestes, et que toutes les créatures, me servent de supplément, vous remercient et vous bénissent éternellement pour moi. Ainsi soit-il.

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