CHAPITRE XX
Luc. ix, 52-56.
Afin d'annoncer son arrivée à Jérusalem, le Sauveur envoya devant lui des messagers, à savoir Jacques et Jean. Etant partis, ils entrèrent dans une ville des Samaritains pour lui préparer un logement avec les autres choses strictement nécessaires (Laïc, ix, 52). En punition de ses fautes, cette ville appelée maintenant Sébaste ne possède plus une seule maison ; on y voit néanmoins deux églises : l'une sur la colline où s'élevait autrefois le palais du roi ; et l'autre en l'honneur de saint Jean-Baptiste, à l'endroit même où il fut inhumé entre les prophètes Abdias et Elisée. Comme Jésus paraissait aller à Jérusalem pour y célébrer la Pâque, les Samaritains refusèrent de le recevoir (Ibid. 53). Car ils prétendaient qu'il fallait adorer Dieu spécialement par un culte public, non point dans le temple de Jérusalem, mais sur le mont Garizim, selon la coutume de leurs pères, comme la Samaritaine l'avait dit précédemment au Seigneur (Joan. iv, vO). Un second motif qui porta les Samaritains à ne point accueillir Jésus avec ses disciples, c'est qu'à leurs vêtements ils les reconnurent pour des Juifs. Or les Samaritains détestaient les Juifs comme des ennemis irréconciliables, q«i ne voulaient avoir aucun commerce avec eux, pas môme pour boire et manger (Joan. iv, 9). D'après saint Jérôme (Qusest. 5 ad Algasiam), une autre raison pour laquelle le Sauveur ne fut point admis en cette ville, c'est qu'il ne voulait pas s'y arrêter ; car il lui tardait t. v 3-
d'arriver à Jérusalem afin d'y verser son sang pour le salut du monde, et il ne pouvait consentir à ce que le moment de sa Passion fût différé.
Ainsi, lorsque Jésus-Christ allait à Jérusalem, il trouva sur son passage des adversaires dans les Samaritains ; de même si vous tendez vers le ciel, vous rencontrerez certainement sur votre route des ennemis qui vous susciteront des haines, des inimitiés et des combats ; cependant, au lieu de vous abandonner au désir de la vengeance, tachez de vous rendre utile à tous en leur faisant du bien. Si donc dans les œuvres que vous entreprenez pour Dieu, vous voyez quelqu'un s'opposer à vos bons desseins, ne contestez point avec lui, mais rentrez en vous-même, et vous recueillant devant Dieu, dites avec confiance comme le saint roi Ezéchias : Seigneur, je souffre violence, répondez pour moi (Is. xxxvin, 14). Ne vous attristez pas outre mesure, car Dieu ne laissera rien faire à votre adversaire qui ne puisse tourner à votre salut; quoique vous ne le compreniez pas maintenant, vous reconnaîtrez plus tard que ces contrariétés passagères, si vous les supportez patiemment, au lieu de vous détourner de votre fin dernière, vous y conduiront plus sûrement ; c'est là ce qui est arrivé au vertueux Joseph et à beaucoup d'autres saints personnages. Ètes-vous sincèrement résolu de garder la loi du Christ, dit saint Chrysostôme, rien ne pourra vous contraindre à la violer ; si les maladies, les infirmités ou d'autres obstacles vous empêchent d'exécuter de louables désirs, ne vous troublez point, mais résignez-vous avec soumission, et remettezvous entièrement aux soins du Seigneur qui sait pourvoir mieux que vous-même à vos propres intérêts. Que toute votre application soit donc de conserver la paix intérieure ; et dans tout événement ne vous affligez que du péché com-
mis, soit par vous-même, soit par votre prochain, ou de ce qui pourrait vous entraîner dans le péché, vous éloigner ainsi de Dieu et vous exposer à perdre son amour. En effet, aucune adversité ne peut vous arriver sans une disposition providentielle de Celui qui, après avoir créé toutes choses, leur conserve l'existence. Lors donc que quelque tribulation vient à vous, allez au-devant d'elle comme à la rencontre d'une amie, et accueillez-la avec un cœur tout joyeux en lui souhaitant la bienvenue ; car celui qui reçoit volontiers pour Dieu la tribulation acquiert en cela une glorieuse ressemblance avec le Christ souffrant, qui se l'attache ainsi par un lien plus étroit d'amour spécial. Quant aux épreuves qui vous surviennent malgré vous, bien qu'involontaires dans le principe et par conséquent sans mérite sous ce rapport, elles peuvent vous devenir salutaires et méritoires, si vous inclinez humblement votre volonté jusqu'alors rebelle sous la verge qui vous frappe, en faisant de nécessité vertu, comme dit le proverbe ; de la sorte ce qui d'abord paraissait nuisible servira beaucoup à votre progrès spirituel. Ne refusons donc pas de souffrir, parce que notre véritable salut ne se trouve que dans les croix. En effet une âme qui n'a point de croix à porter n'a point de patience à exercer ; or sans la patience nul salut à espérer. Le cœur patient est celui qui dans les mépris se réjouit, par la pensée qu'il peut offrir de lui-même à Dieu quelque sacrifice, en le joignant à celui du Sauveur dans sa Passion. C'est pourquoi à ses peines et à ses douleurs unissez les vôtres; cette union vous les rendra douces et légères, et par la sainte vertu de patience elles exhaleront devant Dieu un parfum d'agréable odeur. En résumé, quoi qu'il vous arrive de joyeux ou de triste, soyez intimement persuadé que ce sont là de la part de Dieu les témoignages d'une si
grande bonté que vous ne devriez désirer rien autre chose; aussi devez-vous lui en rendre grâces comme d'autant de bienfaits particuliers.
Cependant, irrités contre les Samaritains, les deux disciples, Jacques et Jean, dirent : Seigneur, si vous le voûtez, nous commanderons au feu du ciel de descendre pour consumer ces gens-là qui vous ont refusé l'hospitalité (Luc. ix, 54). Par le feu du ciel il faut entendre ici la foudre ou tout autre phénomène analogue qui se produit dans l'air. Qu'elle était grande la confiance de ces deux Apôtres en leur divin Maître, puisqu'ils croyaient pouvoir, parmi seul mot prononcé en son nom, faire tomber la flamme des régions supérieures ! Mais une pareille vengeance, qui avait été louée dans Elie,futici réprouvée par le Sauveur, parce qu'elle n'était pas dictée par un sentiment de charité et par un désir de correction salutaire ou de répression nécessaire, mais plutôt par l'impatience et le ressentiment; ce qui prouve que le zèle est mauvais, quand il n'a pas pour règle une prudente discrétion. Saint Pierre, il est vrai, frappa de mort subite Ananie et Saphire ; mais sa sentence était inspirée par l'amour de la justice et non point par la haine des personnes (Act. v). De même, lorsque saint Paul livra à Satan le corps d'un pécheur scandaleux, ce fut afin de sauver l'âme de ce dernier (I Cor. v). Aussi, d'après le Vénérable Bède (in cap. îx Luc), Jésus-Christ blâme dans ses Apôtres encore grossiers, non point la volonté même de punir les Samaritains, mais le motif trop personnel pour lequel ils désiraient user envers eux de représailles ; car ils étaient mécontents d'avoir été rebutés. C'est pourquoi le divin Maître se tournant vers eux, les reprit en ces termes : Vous ne savez pas à quel esprit vous appartenez (Luc. ix, 55), c'est-à-dire : Vous ne connaissez pas combien est misé-
ricordieux et bon l'Esprit-Saint qui doit vous animer ; c'est pourquoi vous voulez exercer la vengeance par un sentiment qui ne convient point à des serviteurs de Dieu. Sous l'Ancien Testament, qui était une loi de crainte, on procédait avec rigueur et sévérité ; mais sous le Nouveau Testament, qui ne parle que d'amour, on doit agir avec douceur et suavité. Selon la Glose, c'est comme si le Sauveur disait : Imitez la conduite de l'Esprit dont vous portez l'empreinte : pendant que vous vivez en ce monde, procurez la consolation aux malheureux et conservez la patience à l'égard des pécheurs ; mais dans le siècle futur, vous siégerez sur douze trônes pour juger les nations de la terre selon les règles de l'équité.
Le Seigneur ajouta (Luc. ix, 56) : Le Fils de Vhommc n'est pas venu pour perdre les âmes, mais plutôt pour les sauver. En d'autres termes, il est venu pour traiter les hommes, non point suivant la rigueur de sa justice, mais selon la bénignité de sa miséricorde ; non point pour leur infliger aussitôt la peine de mort, comme vous le voudriez dans la circonstance présente, mais pour leur remettre la peine du péché, comme en ont besoin de pauvres malheureux ; car les coupables sont mieux ramenés à Dieu par des traits de clémence que par des actes de sévérité. Par cet exemple, les supérieurs doivent apprendre à ne pas punir les fautes avec précipitation et vivacité, mais à choisir le moment et l'occasion favorables, afin d'attirer plus sûrement les pécheurs à la pratique de la vertu. Saint Ambroise dit à ce propos (in cap. îx Luc.) : « En reprenant les deux disciples qui voulaient appeler le feu d'en haut sur les Samaritains inhospitaliers, le Seigneur nous enseigne à ne pas toujours frapper de châtiment les coupables ; car les tolérer avec indulgence est parfois plus profitable pour nous
comme pour eux, afin d'exercer notre patience et ménager leur conversion. En effet, les Samaritains, préservés du courroux céleste, furent des plus prompts à recevoir la prédication évangélique, après l'Ascension du Seigneur. Si, auparavant,, il ne s'indigne point de se voir insolemment repoussé par ceux dont il est le souverain Maître, c'est pour montrer que la perfection de la vertu exclut l'esprit de vengeance, qu'il ne peut y avoir de ressentiment où se trouve la plénitude de la charité, et qu'au lieu de rejeter les hommes faibles , on doit les aider à se relever de leur chute. Loin donc des personnes religieuses tout emportement, que les âmes magnanimes ne cherchent point satisfaction pour les injures qui leur sont faites, que les sages et les prudents surmontent une colère inconsidérée et évitent une imprévoyante simplicité. » Ainsi parle saint Ambroise. Dans les deux disciples , Jacques et Jean encore bien grossiers, nous voyons représentés les Chrétiens imparfaits qui exigent trop durement réparation des offenses ; mais leur conduite est désapprouvée par le divin Maître, modèle de toute perfection.
Les disciples rebutés par les Samaritains s'en allèrent en un autre bourg (Luc. ix, 56). Le Seigneur parcourait avec eux les villes et les villages, prêchant partout sa céleste doctrine qu'il confirmait par de nombreux miracles, comme nons l'avons déjà dit. Considérez ici comment Celui auquel le monde entier appartient souffre sans se plaindre les refus outrageants, et comment repoussé d'un endroit il passe dans un autre sans murmurer. Si vous vous trouvez quelquefois en pareille occasion, sachez également pratiquer la patience; et même réjouissez-vous de ce que vous êtes appelé à ressembler sous quelque rapport du moins à votre divin Sauveur. L'esprit rempli de cette pensée, bannissons
de nos cœurs tout sentiment de rancune vis-à-vis de nos frères et recommandons-nous avec une entière confiance à la divine Providence. « N'usons jamais de représailles, dit saint Chrysostôme (Hom. 50 in Joan.) ; ce serait aiguiser nous mêmes le glaive qui doit nous blesser plus profondément. Quelqu'un vous a lésé et vous voulez vous venger, mais le plus sûr moyen de vous venger, c'est de pardonner; car de cette manière vous vous rendez ami de Dieu, en sorte que votre ennemi devient son ennemi. N'a-t-il pas dit en effet : A moi la vengeance et je saurai bien la faire 'Rom. xii, 19)? Quoi donc! lorsqu'il s'élève quelque contestation parmi nos domestiques, nous les obligeons de se soumettre à notre arbitrage, et nous ne voudrions pas confier à Dieu le soin de notre défense ? Ne serait-il pas absurde de refuser au Dominateur souverain ce que nous exigerions de nos propres serviteurs ? Dites-moi, si vous haïssez quelqu'un à cause de la faute qu'il a commise, pourquoi voudriez-vous en commettre une semblable? S'il vous a contristé, insulté ou frappé, ne lui rendez point la pareille, parce que vous n'en retireriez aucun profit et que vous deviendriez semblable à celui que vous jugez répiéhensible. Et peut-être qu'en supportant ses mauvais procédés avec mansuétude, vous le ferez rentrer en lui-même et rougir de sa conduite injuste, au point qu'il finira par déposer tout sentiment de haine contre vous. Ainsi c'est par le bien et non par le mal qu'on peut guérir le mal. » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
Prière.
Seigneur Jésus, qui, au lieu de vous venger des Samaritains inhospitaliers, avez supporté paisiblement leurs
refus odieux et avez cherché humblement ailleurs un asile passager, puisque, malgré mon indignité, vous voulez être le doux hôte de mon âme, faites qu'après en avoir banni tous les vices, je puisse vous y préparer un logement agréable. Et s'il arrive que mes démérites empêchent parfois que vous n'y soyez bien reçu, ne vous irritez pas contre moi, ne vous éloignez pas de moi dans votre colère, et ne tirez pas vengeance de mon ingratitude ; mais daignez me pardonner avec clémence, ô vous qui n'êtes pas venu pour perdre les âmes mais pour les sauver. Faites qu'étant disposé convenablement je vous ouvre la porte de mon cœur, qu'il vous plaise alors d'entrer chez votre serviteur et de le bénir dans votre miséricorde. Ainsi soit-il.