CHAPITRE LXXV
EXCLAMATION d'uNE FEMME. - MÈRE ET FRÈRES DD SEIGNEUR.
Luc. XI, 27-28. Matth. xii, 46-50, Marc. lu, 31-35. Luc. viu, 19-21.
Lorsque le Seigneur Jésus réx^ondait aux blasphèmes des Juifs, une femme du peu/le, non point par conséquent riche, puissante ou noble, mais simple, pauvre et Obscure, éleva la voix; et, au milieu de la foule, elle osa prononcer de sa bouche les louanges qu'elle faisait sortir de son cœur à la gloire de l'Homme-Dieu ; car les gens du vulgaire ont souvent une dévotion plus généreuse que les grands du monde. On rapporte que cette femme était sainte Marcelle, servante de sainte Marthe. Ne pouvant supporter plus longtemps les blasphèmes vomis contre la personne sacrée de Jésus-Christ, elle s'empressa de réfuter les outrages de ses compatriotes, en faisant l'éloge du Fils et de la Mère qui l'avait conçu et enfanté miraculeusement. Transportée d'admiration, elle s'écria tout à coup : heureux les flancs qui vous ont porté^ ô Vous bienheureux qui nous rendez tous heureux ! Heureuses aussi les mamelles gui vous ont allaité l (Luc. xi, 27). Cette femme vraiment inspirée exalte ainsi le bonheur de la Mère h cause du Fils, et non point réciproquement celui du Fils à cause de la Mère ; parce que toute grâce et toute gloire découlent de Jésus-Christ comme de leur source principale.
Considérons les deux circonstances remarquables qui font ressortir la confiance et la foi, la constance et le zèle extraordinaires de cette pieuse panégyriste. Et d'abord, elle n'exprime pas simplement à voix basse ou à 1" oreille de ses
plus proches voisins les sentiments qui l'animent ; non, mais elle les publie hardiment à haute voix, en présence de la multitude assemblée ; tant les paroles sublimes et suaves du divin Maître avaient ravi et charmé son âme ! Bien plus, en face même des Scribes et des Pharisiens qui tentaient et insultaient le Seigneur, elle ne craignit pas de le confesser comme Dieu fait homme, de manière qu'elle confondit ainsi et la calomnie des Juifs ses contemporains et la perfidie des futurs hérétiques. En effet, si les Juifs qui accusaient Jésus-Christ de chasser les démons au nom de Béelzebub niaient sa divinité, plus tard certains hérétiques nièrent son humanité, en disant qu'il n'avait pas pris dans le sein de Marie une chsair réelle, mais qu'il y avait apporté lui-même un corps aérien. Cette femme au contraire réfute en même temps les premiers et les seconds ; car 'd'un côté, elle atteste que Jésus-Christ est le propre Fils de Dieu, consubstantiel à son Père, puisqu'à raison de sa divinité, comme principe supérieur,il a rendu sa Mère bienheureuse ; d'autre part, elle affirme que le même Jésus-Christ n'a pas revêtu un corps fantastique, mais qu'il est le véritable Fils de l'homme, consubstantiel à sa Mère, puisque celle-ci l'a porté dans ses entrailles et nourri de son lait.
Dans un sens spirituel, cette femme figure la sainte Église qui, parmi la foule des Juifs, des païens et des hérétiques, manifeste sa ferme croyance en Noire-Seigneur Jésus-Christ ; car d'une voix éclatante elle proclame bienheureux le sein de la Vierge-Mère qui a mérité de porter le Rédempteur du monde. C'est l'accomplissement fidèle de la prophétie que Maris elle-même avait faite en disant: Voilà que désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse '^Luc.i, 48). « Et nous aussi, s'écrie le Vénérable Bède (in cap. xi Luc), élevons la voix avec l'Église catho-
lique dont cette femme est le type ; élevons également notre âme du milieu de la foule, du tumulte et du fiacas de ce bas monde, en répétant à la gloire du Sauveur : Heureux les flancs qui vous ont porté et les mamelles que vous avez sucées! » Sédulius, poëte chrétien du cinquième siècle et dont la Liturgie emprunte souvent les nobles paroles, a célébré le bonheur incomparable de l'auguste Marie en de beaux vers latins dont voici le sens, a Salut, Mère très-sainte qui avez enfanté le Roi suprême, dominateur du ciel et de la terre dans les siècles des siècles. Sa puissance n'a point eu de commencement et son empire n'aura point de fin, parce qu'il embrasse tous les temps comme tous les lieux. En produisant ce fruit béni, vous goûtez les joies de la maternité, sans perdre les honneurs de la virginité ; aussi personne n'a pu vous ressembler dans les siècles qui vous ont précédée ni dans ceux qui vous ont suivie. »
• Salve, sdticta parens, enixa puerpera Regem Qui cœlum terramque régit per s^cula, cujus Nomen ab œlerno complectens omniagyro, Imperium sine fine manet ; quœ ventre bealo Gaudia inatris habens cum virginitatis honore, Nec primam similem visa est, nec liabere sequentem. n
Pour relever davantage la gloire et la félicité de sa divine Mère, comme aussi pour louer la foi et la dévotion de cette femme courageuse qui venait de lui rendre un éclatant hommage, Jésus confirma la religieuse déclaration de cette dernière en ces termes (Luc. xi, 28) : Dites plutôt heureux ceux qui écoutent et gardent la parole de Dieu ! 11 fit entendre par là que la Très-Sainte Vierge a eu plus de bonheur en le concevant d'une manière spirituelle par sa foi et sa fidélité, qu'en le concevant selon le corps. C'est comme si le Sauveur eût dit : A votre avis, femme. Celle qui m'a porté dans ses
18 LA UrRANDE VIE DE JÉSUS-CHHIST
entrailles est principalement heureuse ; eh bien! non-seulement Elle, mais aussi tous ceux^ qui écoutent et gardent la parole c?eZ)ieti, c'est-à-dire qui la reçoivent dans leur cœur et l'observent dans leur conduite, possèdent, dès cette vie par l'espérance, un bonheur dont ils jouiront en réalité dans l'autre vie, pendant toute l'éternité. Ma Mère est certes bienheureuse de m'avoir porté dans son chaste sein et nourri de sa propre substance; mais elle l'est bien davantage pour avoir cru et pratiqué la parole de Dieu, puisque, sans cette soumission intérieure et extérieure de l'esprit etde la volonté, elle n'aurait pu devenir ma Mère ni la plus heureuse de toutes les créatures. Voilà pourquoi Elisabeth lui disait : Vous êtes bienheureuse d'avoir cru, 'parce que ce qui vous a été annoncé de la part du Seigneur sera accompli en vous (Luc. I, 45). En effet, c'est la foi agissant par l'amour qui mérite la béatitude éternelle ; récompense infinie à laquelle le privilège insigne de la maternité divine ne pourrait donner droit de prétendre sans cette vertu ; car sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, comme le déclare saint Paul (Heb. XI, 6).
Aussi, selon saint Augustin (Lib. de Virginit.), «Mario fut plus heureuse de confesser la foi que de concevoir le corps de Jésus-Christ; et son bonheur fut plus grand, lorsqu'elle attira Dieu dans son âme par la soumission, que lorsque Dieu prit en elle son humanité par l'Incarnation ; car il ne lui eût été aucunement profitable d'être la Mère du Sauveur, si elle ne l'avait porté dans son cœur de même que dans son sein. » — Saint Chrysostôme dit également (Hom. 44 in Matth.) : « L'admirable conception et le merveilleux enfantement de Jésus-Christ n'eussent point procuré d'avantage réel à Marie, si elle n'avait été ornée de vertus propres, si elle n'avait observé tous les préceptes avec
la plus exacte fidélité. Or, si la maternité divine n'eût servi de rien à Marie sans sa sainteté personnelle, à plus forte raison il nous serait inutile d'avoir un père ou un fils vertueux , si nous étions loin d'être vertueux nous-mêmes. » — Le Vénérable Bède ajoute (in cap. xi Luc.) : «Jésus, approuvant le bel éloge rendu par cette femme pieuse, non-seulement déclare bienheureuse Celle qui a mérité de concevoir et d'enfanter selon la chair le Verbede Dieu, mais encore il déclare heureux tous ceux qui s'empressent de le concevoir spirituellement par l'audition de sa parole, qui s'efforcent de l'enfanter et s'appliquent aie nourrir en quelque sorte jjar la pratique des bonnes œuvres, soit dans leur cœur, soit dans celui du prochain. La ilère de Dieu fut sans doute heureuse d'avoir contribué à l'Incarnation temporelle du Verbe, mais elle le fut bien davantage d'avoir correspondu fidèlement à l'amour éternel de ce même Verbe. Par cette sentence, Notre- Seigneur condamne, com.me indignes de la béatitude les faux sages des Juifs qui, loin d'écouter et de garder la parole de Dieu, cherchaient à la nier et à la blasphémer. Or, ajoute le même saint Père , toute la perfection de la vie céleste consiste dans ces deux choses, l'audition et l'accomplissement de la parole divine. Désirez-vous donc posséder le bonheur de Marie, aimez à entendre et tâchez de pratiquer cette parole divine , alors vous serez heureux ; car quiconque se plaît à l'écouter conçoit Jésus-Christ, et quiconque s'efforce de l'accomplir enfante le Sauveur ; il porte ainsi dans son âme Celui que Marie a porté dans son sein. » — Saint Augustin a dit pareillement : « Celui qui croit de cœur pour obtenir la justification, conçoit Jésus- Christ, et celui qui confesse débouche pour obtenir le salut, enfante Jésus-Christ. » C'est ce que le Seigneur atteste luimême, en disant : 6'i tous faites la volonté de mon Père ^
VOUS êtes mon frère, ma sœur et ma mère (Matth. xii, 50). Pendant que saint Norbert construisjiit le monastère de Prémontré, une femme voulut lui appliquer l'éloge précédemment adressé à Jésus et à sa divine Mère : Heureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles qui vous ont allaité! Et vous, répliqua le saint fondateur avec indignation , soyez maudite avec celui qui vous a suggéré de décerner à un misérable comme moi, digne seulement de mépris, une louange réservée dans l'Évangile au Dieu fait homme. — D'après la réponse du Sauveur, il faut conclure que la parole de Dieu doit être écoutée avec le plus profond respect, comme l'exige sa valeur inestimable. On recevrait avec bonheur et on conserverait avec soin le plus petit fragment de la robe du Sauveur, une des larmes qui tombèrent de ses paupières divines, ou une goutte du sang précieux qui jaillit de son corps sacré ; or, sa parole ne sort pas seulement de sa bouche, mais aussi du fond de son cœur. Nous devons par conséquent l'écouter avec plaisir, non pas avec ennui, ou en murmurant et en la critiquant; nous devons aussi la suivre par obéissance, de manière à l'accomplir dans toute notre conduite. Les pécheurs doivent l'entendre volontiers pour se corriger, car elle est un remède de l'âme contre toute maladie du péché. Les bons doivent aussi volontiers l'entendre ; car elle est nécessaire dans les trois états de la vie spirituelle : à ceux qui commencent, pour les instruire ; à ceux qui avancent, pour les diriger ; à ceux qui ont atteint la perfection, pour les y maintenir : elle est tout à la fois le lait des enfants et le pain des forts ; elle est pour tous une manne céleste qui procure l'aliment convenable aux besoins particuliers de chacun. « Hâtons-nous donc, dit Origène (Hom. 7 in Exod.), de recueillir cette manne céleste où chaque fidèle trouve la saveur qui est de son
goût. Si VOUS recevez , avec toute la foi et la dévotion requises, la parole de Dieu prêchée dans l'Église, elle ne manquera pas de produire en vous l'effet salutaire que vous désirez. Ainsi, êtes-vous dans la tribulation, elle vous consolera, en vous faisant dire avec confiance : Vous ne rejetterez pas, Seigneur, un cœur contrit et humilié (Ps. l, 19). Êtes-vous dans la prospérité, elle vous réjouira davantage par la perspective des biens futurs, en vous disant : Justes, livrez-vous à la jubilation et tressaillez d'allégresse dans le Seigneur (Ps. xxxi, 1 1). Etes-vous troublé par la colère, elle vous adoucira par ces mots : Déposez votre indignation et calmez votre fureur (Ps, xxxvi, 8). Etes-vous accablé par la souffrance, elle vous soulagera par cette promesse : Le Seigneur guérit toutes les langueurs (Ps. en, 3). Etes-vous pressé par les rigueurs de la pauvreté, elle vous soutiendra par l'espoir de la récompense, en répétant : Le Seigneur tire le pauvre de sa poussière, et le fait sortir de son fumier (Ps. cxn, 7). » Ainsi s'exprime Origène.
Jésus parlait encore au peuple, pour lui expliquer la sentence précédente, lorsque sa Mère et ses freines, c'est-à-dire, ses proches, vinrent le demander. Mais, comme ils ne pouvaient facilement approcher de sa personne à cause de la foule, peut-être aussi afin de ne pas empêcher le fruit de sa prédication , ils restèrent dehors et l'envoyèrent appeler (Matth. xn, 46). L'Évangéliste donne ici le nom de frères aux cousins du Seigneur , conformément au langage de l'Ecriture sainte qui désigne souvent les parents sous le titre de frères. Et comme Jésus était occupé à prêcher sa doctrine, quelqu'un d'abord et d'autres ensuite vinrent lui dire : Votre Mère et vos frères sont là dehors qui vous demandent (Ibid., 47). Ces avis réitérés étaient des pièges ; tendus par la malice des Pharisiens et des Scribes. Ils vou-
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laient tenter le Sauveur, afiu de connaître si l'affection à l'égard de ses proches lui ferait cesser ou du moins interrompre sa prédication, et si à une œuvre spirituelle il préférerait les sentiments naturels de la chair et du sang. On cherchait ainsi le moyen de l'accuser d'être un pur homme, afin que le peuple, voyant qu'il avait des parents consanguins, ne le crût point Fils de Dieu, puisque Dieu ne peut engendrer d'une manière charnelle. C'est pourquoi on lui présente plusieurs motifs qui pouvaient le déterminer à se taire : Voilà votre Mère qu'il vous est ordonné d'honorer, et vos frères que la nature et la Loi de concert vous commandent d'aimer; ils soht dehors où il ne convient pas de les faire attendre ; ils vous demandent comme s'ils étaient venus exprès pour vous; il est donc juste que vous sortiez pour les recevoir.
Selon saint Ghrysostôme (Hom. 45 iuMatth.), le démon, voyant Jésus-Christ persuader au peuple qu'il était Fils de Dieu, lorsqu'il disait : Il ij a ici plus que Salomon (Luc.xi, 30), craignit que lui-même ne fut abandonné de tout le monde, si l'on reconnaissait comme Fils de Dieu Celui qui passait communément pour n'être qu'un homme. Il chercha donc à détruire l'influence des discours du Sauveur, en faisant arriver sur le théâtre ^de ses prédications ses parents selon la chair ; cette vue devait jeter un voile sur sa divinité. C'est pourquoi voici venir, comme député de Satan, quelqu'un qui en remplit le rôle, en disant au Seigneur : Votre Mère et vos frères sont là dehors qui désirent vous parler. Comme s'il disait : Pourquoi vous glorifiez-vous, ô Jésus, de votre génération céleste, tandis que l'on connaît votre origine terrestre ? Voilà votre Mère et vos frères ici présents. Vous ne pouvez être Fils de Dieu, puisque les hommes vous ont engendré; vous ne pouvez cacher votre extraction,
puisque votre famille la mauifeste clairement. » Ainsi parle saint Ghrysostôme. De nos Jours également le démon amène à beaucoup d'ecclésiastiques une multitude de parents ou d'amis charnels, afin d'obscurcir par des affections trop naturelles leur dignité et leur vertu. Si donc l'Évangile rapporte que les parents de Jésus se tenaient dehors, c'est pour marquer que les clercs doivent éloigner de leur demeure, ou du moins exclure de leur cœur, au point de vue de l'affection naturelle, leurs parents et leurs amis selon la chair. Et cependant, hélas! combien qui tiennent une conduite diamétralement opposée ! — Dans le sens spirituel, d'après le Vénérable Bède (in cap. xi Luc), on peut entendre par la mère et les frères de Jésus la Synagogue et les Juifs dont le Sauveur est issu selon la chair ; ils se tinrent réellement au dehors pendant que Jésus-Christ prêchait ; car les Gentils embrassèrent la foi chrétienne, en dehors de laquelle restèrent le plus grand nombre des Juifs avec la Synagogue. Relativement à la vierge Marie, remarquons que cette Mère pleine de tendresse chercha Jésus enfant, parce qu'elle ne pouvait su])porter son absence, lorsqu'elle le perdit à son retour de Jérusalem ; elle le chercha devenu plus grand, parce qu'elle ne pouvait se rassasier de le contempler, comme nous le voyons ici ; elle le chercha plus tard, lorsqu'il fut crucifié, parce qu'elle allait être privée de sa présence, quand elle était debout au pied de la croix. La première fois elle l'avait rencontré au milieu des docteurs qu'il interrogeait : aujourd'hui elle le rencontre parmi le peuple qu'il enseigne; et enfin elle le verra entre deux voleurs dont il partagera le supphce : c'est-à-dire elle l'a trouvé dans le temple, puis dans une maison et sur un gibet. La première fois elle désirait le retrouver, et voilà pourquoi elle ne s'épargnait aucune fatigue pour le chercher, car son absence la plongeait dans une
douleur profonde ; aujourd'hui elle veut le revoir, et c'est pour cela qu'elle reste à la porte, en attendant qu'elle puisse considérer ses traits divins ; elle souhaita enfin d'être crucifiée avec lui, et voilà pourquoi elle se tint debout au pied de la croix jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir. Mais, Jésus mandé par sa Mère, quoiqu'il l'aimât et la respectât beaucoup, ne voulut pas cesser ou interrompre ses fonctions de prédicateur ; parce que les œuvres de miséricorde qui ont rapport à l'âme surpassent celles qui ont le corps pour objet, et que l'intérêt de notre mère mystique, la sainte Église doit l'emporter sur celui de notre mère propre selon la nature. Ici principalement éclate le zèle que Jésus -Christ a constamment exercé dans ses prédications. Pénétrant de son regard scrutateur les intentions diaboliques de ceux qui lui dressent des embûches, il réfute d'une manière évidente leurs insinuations perfides ; car il leur montre que les travaux spirituels et les affaires de Dieu doivent passer avant les affections charnelles et les affaires des parents. Qui est ma mère et qui sont mes frères? demande Jésus (Matth. xii, 48). Comme si, adressant la parole à sa Mère et à ses frères venus pour le voir, il leur disait : Je ne vous reconnais point au milieu de mes occupations spirituelles, et à cause de vous je ne dois pas abandonner ni même interrompre le ministère de la prédication que m'a confié mon Père. Puis, comme pour attester la vérité de ses paroles, étendant la main vers ses disciples assis à ses côtés : Voici ma mère, dit-il (Ecce mater mea) ; c'est-à-dire, ma mère, ce sont ceux qui me conçoivent dans leur cœur et m'enfantent par la prédication dans les âmes de leurs auditeurs. Et voici mes frères (et fratres mei) ; c'est-à-dire mes frères sont tous ceux qui font les œuvres de mon Père ; aussi seront-ils mes cohéritiers dans le ciel. En d'autres termes :
Les liensde parenté qui m'unissent à quelqu'un sont d'autant plus intimes qu'il s'applique davantage aux actes de religion. Ainsi, je préfère les personnes qui me sont unies selon l'esprit à celles qui le sont selon la chair, comme aussi je préfère les œuvres plus utiles à celles qui le sont moins ; de telle sorte qu'en vaquant à une œuvre spirituelle, je renonce entièrement aux considérations charnelles.
Le Seigneur semble méconnaître sa Mère et ses parents selon le sang, en disant que ses proches sont ceux qui lui sont unis par l'esprit. Il sanctionne ici par son exemple ce qu'il a enseigné ailleurs par cette maxime : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; c'est-à-dire quiconque préfère les affections charnelles aux spirituelles ne mérite pas d'être mon disciple (Matth. x, .37). Quelle solide instruction à recueillir pour la pratique ! Celui donc qui, dans la collation des emplois ou des dignités, fait acception de personnes suivant ses inclinations et sympathies naturelles, ou qui, dans l'accomplissement de ses fonctions, donne la préférence à la chair sur l'esprit, à une action moins utile sur une autre plus excellente, transgresse la règle posée par le Seigneur et se rend bien coupable à ses yeux. — a Dans cette occasion, dit saint Jérôme (in cap. xii Matth.), Jésus ne renie pas sa Mère, autrement on aurait pu croire qu'il n'en avait pas reçu un corps véritable ; mais il préfère ses disciples à ses parents, pour nous apprendre à faire marcher l'esprit avant la chair, dans l'ordre et l'exercice de la charité. » — Saint Ambroise dit également (lib. 7 in Luc.) : « Le Seigneur ne nous ordonne pas ici de mépriser ou de rejeter nos parents charnels, mais il veut nous insinuer que les liens des âmes sont plus sacrés que ceux des corps, afin qu'on ne crût pas manquer à la piété filiale en accomplissant un précepte religieux. » — Saint Ghrysostôme ajoute (loc.
cit.) : a Ce n'est pas par mépris pour sa génération charnelle, ni par honte de sa conception humaine que Jésus-Christ donne une pareille réponse ; il veut nous montrer par là que la parenté spirituelle doit passer avant toute autre. »
Ensuite, comme pour rendre raison desaparole, le Seigneur semble dire : Ce ne sont pas seulement mes Apôtres et mes disciples spéciaux, mais encore tous les fidèles et les Justes qui seront éternellement ma mère et mes frères ; car quiconque accomplira par ses pensées, ses paroles et ses œuvres, la volonté exprimée dans les préceptes, les conseils et les exemples de mon Père qui est aux deux, celui-là sera mon frère, ma sœur et ma mère. Il sera mon frère et ma sœur, en croyant que je suis Fils de Dieu; car le Verbe fait chair a donné à tous ceux gui croient en son nom, le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Joan. i, 12). Jésus emploie ici les expressions frère et sœur, pour désigner les deux sexes qui sont appelés à la foi. Or, celui ou celle qui par la foi est frère ou sœur du Christ devient sa mère par la prédication, lorsque l'un ou l'autre l'enfante dans le cœur du prochain, au moyen de ses paroles et de ses exemples. Ainsi, tous ceux qui deviennent les enfants et les héritiers de Dieu par la grâce, sont par là même les frères, les sœurs, les mères et les cohéritiers du Sauveur qui est Fils de Dieu par nature ; et s'il leur donne ces titres affectueux, c'est pour exprimer le tendre amour qu'il leur porte.
Les paroles précédentes de Celui qui est la Sagesse éternelle établissent d'une manière évidente la prééminence de l'amour spirituel sur l'affection charnelle, et la supériorité des liens de la charité sur ceux de la parenté. Nous devons en effet aimer notre mère, nos frères et nos proches de la même façon que Notre-Seigneur a aimé sa Mère et ses frères. Or, il les aimait, non pas précisément selon qu'ils lui
étaient plus unis par le sang, mais plutôt selon qu'ils accomplissaient mieux la volonté de son Père céleste ; par conséquent, nous sommes d'autant plus proches de Jésus-Christ que nous sommes plus vertueux. C'est pourquoi, selon saint Jérôme, Dieu ne fait pas distinction du sexe, mais de la conduite ; et d'après saint Grégoire (Epist. 32), il ne regarde pas à l'élévatiou du rang, mais à la sainteté de la vie. Suivant saint Ghrysostôme (Hom. 45 in Matth.), le Seigneur émit cette maxime, afin de nous apprendre à ne pas compter sur la nohlesse de notre naissance ou sur les qualités de nos parents, si d'ailleurs nous ne nous recommandons pas nousmêmes par la pratique de la vertu que nous ne devons jamais négliger, quelque illustre que puisse être notre condition. Si l'honneur de la maternité divine n'eût été d'aucun avantage à Maiie sans le mérite de sa foi, qui pourra fonder l'espérance de son salut sur l'éclat de son origine ? Il n'existe au monde qu'une seule noblesse véritablement solide, celle qui consiste à faire la volonté de Dieu : sans celle-ci toutes les autres sont inutiles et vaines, parce qu'elles sont sans mérite devant Dieu et sans profit pour l'éternité.
Prière
Seigneur Jésus, donnez -moi d'écouter et de garder votre divine parole, en la recevant avec foi et l'accomphssant avec soin ; faites que jen porte le souvenir continuel dans mon esprit, et que j'en nourrisse l'amour de plus en plus fort dans mon cœur. Que, sous votre conduite et votre direction, je préfère toujours dans mon estime ame occupation spirituelle à toute affection charnelle, votre service religieux aux affaires humaines, et généralement les choses plus utiles à celles de moindre importance. Enseignez-moi, ô souve-
rain Maître ! à conformer mes pensées, mes paroles et mes œuvres à votre volonté manifestée dans vos préceptes, vos conseils et vos exemples, afin que, par votre grâce secourable, je mérite de devenir un serviteur agréable à votre Majesté suprême, et enfin d'être compté au nombre de vos enfants et de vos héritiers dans la céleste patrie. Ainsi soit-il.