DE LA LOI
(Luc. XI, 37-54.)
Pendant que le Seigneur Jésus cherchait à établir l'importante maxime, exposée dans le chapitre précédent, un Pharisien le pria de venir dîner chez lui (Luc. xi, 37). Les invitations des Pharisiens avaient pour but de prendre le Sauveur en défaut, de l'accuser et de le perdre. Il ne se rendait jamais chez eux qu'à leur prière, tandis qu'il allait aux festins des PubLcains sans y être convié. 11 est à présumer qu'en sortant de la maison où il avait logé et enseigné, Jésus s'entretint avec sa sainte Mère, pour lui rendre l'honneur convenable, et qu'ensuite il se rendit chez sou hôte, dans le dessein de l'instruire plutôt que de se restaurer lui-même Ce qui fait dire à saint Cyrille : « Le Seigneur, qui connaissait la malice des Pharisiens, montra cependant <à leur égard une sorte de condescendance, en s'empressant de les avertir, à l'exemple d'un bon médecin qui apporte les secours de son art aux plus grands malades. »
Jésus entrant donc chez le Pharisien, se mit à table avec lui ; mais il omit préalablement de se laver les mains, pour corriger ainsi l'erreur superstitieuse de ceux qui jugeaient cette pratique nécessaire au salut, comme étant un moyen de purifier sa conscience de tout péché. 11 voulait aussi montrer par là que înanger saris s'être lavé les mains ne souille point l'homme (Matth. xv, 20). Mais le Pharisien murmura en lui-même, pensant que c'était nue grande faute de ne pas se laver les mains avant le repas, conformément aux traditions judaïques (Luc. xi, 38). Etrange folie ! Le Fils de Dieu est blâmé de ne ].ias observer les préceptes des hommes, auxquels il n'était cependant point assujéti. Mais Jésus lépondit à la pensée de son hôte, montrant par là qu'il était le Dieu à qui les secrets des cœurs sont dévoilés. 11 reprocha donc aux Pharisiens de se purifier des souillures extérieures sans s'occuper des taches afireuses qui, comme la rapine, l'injustice et la fraude, défiguraient horriblement leurs âmes ; car ils recherchaient avec le plus grand soin la propreté du corps et des vases, tandis qu'ils négligeaient entièrement la pureté du cœur. Ils auraient dû faire tout le contraire ; puisque celle-ci est de nécessité et celle-là seulement de convenance, en sorte qu'on peut sans péché omettre la première et non pas la seconde. Mais, les Juifs hypocrites se couvraient du masque de la justice et de la sainteté, pendant qu'ils portaient au fond de leur âme la malice et l'iniquité. Orgueilleux Pharisien, sépulcre blanchi, commence par purifier ta conscience coupable, remplie de mauvais désirs et d'affections criminelles, afin que tu puisses manifester une sainteté véritable par tes œuvres ! Celui qui a fait la double substance de l'homme, le corps et l'âme, demande la pureté de l'un et de l'autre (Luc. xi,39>40). « Cette grave leçon, dit leVéné-
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rable Bède (in cap. xi Luc), s'adresse à ceux qui détestent comme abominables les péchés du corps tels que la fornication, la luxure, le vol, la rapine, etc., mais qui regardent comme légers les péchés de l'esprit réprouvés non moins sé^ vèrement par l'Apôtre, tels que la haine, la colère, l'indignation, le blasphème, l'orgueil et l'avarice, laquelle est une espèce d'idolâtrie, selon le témoignage de saint Paul (Ephes. V, 5). y> — Celte juste réprimande s'applique également à ces hommes qui font grand cas des petites choses et ont une faible estime pour des objets plus importants; tels sont certains religieux qui craignent plus de rompre le silence que de causer injustement quelque peine au prochain ou de transgresser quelque autre précepte de Dieu. Tls ressemblent aussi aux Pharisiens ces clercs qui, les cheveux artistement arrangés, la tonsure bien faite, proprement vêtus et les mains bien lavées, s'approchent du saint autel, le cœur rempli de passions impures et souillé de fautes énormes ; ils dédaignent la loi du Seigneur, mais observent scrupuleusement l'usage du monde et les traditions humaines relativement aux choses extérieures.
Ensuite, le Seigneur, comme un bon Maître, enseigna aux Pharisiens la manière de purifier leur conscience (Luc. xi, 41). Néanmoins, leur dit-il, voici le conseil salutaire que je vous donne : Faites V aumône de ce qui vous reste, après que vous aurez restitué ce que vous devez ; car l'aumône ne doit venir qu'après la restitution. Ou bien, selon le Vénérable Bède, faites l'aumône de ce qui vous reste, après aA^oir pourvu à vos besoins pour la nourriture et le vêtement ; car il ne vous est pas ordonné de faire l'aumône, pour vous jeter vous-mêmes dans les étreintes de la privation et de la misère, m?,is pour subvenir aux nécp??iiés des pauvres, autant que vous le pourrez, après avoir satisfait à celles de votre corps.
Si VOUS agissez ainsi, toutes choses seront pures pour vou.s. parce que l'aumône a une grande puissance pour obtenir la rémission des péchés; car Daniel a dit (iv, 24) : Rachetez vos péchés par vos aumônes.
On pourrait encore interpréter les paroles du Sauveur comme il suit : Toutefois, il reste encore un conseil et un remède à vous indiquer, après ces grands crimes dont vous vous êtes rendus coupables : Faites Vauniône avec ordre, en commençant par vous-m-ême ; c'est-à-dire que l'hommo doit d'abord se faire l'aumône à lui-même, en se purifiant intérieurement par Ja foi et le baptême de Jésus-Christ ; et si, après avoir reçu le sacrement de la régénération, il vient à perdre son innocence, il doit la recouvrer par la pénitenc \ Voilà l'ordre à observer en faisant iWmône. ou en exerçant la miséricorde ; car l'aumône consiste en toute œuvre de miséricorde , soit à l'égard du prochain, soit envers soimême. Aussi, nous lisons dans l'Ecclésiastique (xxx, 24) : Ayez pitié de votre âme, et vous serez agréable à Dieu. Or, aucune œuvre de l'homme ne peut plaire à Dieu, si celui qui l'accomplit ne lui est préalablement agréable ; voilà pourquoi il est écrit dans la Genèse (iv) que Dieu regarda favorablement Abel avant d'accepter ses jjrésents. Ajjrès avoir ainsi secouru votre propre misère, vous devez secourir celle de vos frères en faisant l'aumône par un motif de foi et de charité ; en exerçant ainsi cette double miséricorde à l'égard de vous-même et du prochain, toutes choses vous deviendront pures, en sorte qu'elles ne souilleront point votre âme, mais qu'elles la purifieront. Ainsi, la rémission des péchés ou la miséricorde divnie est promise à tous ceux qui exercent la miséricorde, c'est-à-dire qui font l'aumône ; car les paroles de l'Évangile Date (?/t'e//(05?/na?n s'appliquent à toute œuvre de compassion utile. Par conséquent, celui qui fait Tau-
mône, ce n'est pas seulement celui qui donne du pain à l'indigent, mais encore celui qui oublie ou pardonne une injure, prie pour ses ennemis et se corrige lui-même par la pénitence. Saint Augustin traduit la même pensée, en disant (Serm. 30 de Verbis Dom.) : « Faire l'aumône, c'est exercer la miséricorde, laquelle bien comprise doit commencer par soi-même. Comment en effet serez-vous miséricordieux envers les autres, si vous êtes cruel pour vousmême ? Ecoutez cette parole de l'Ecriture : Ayez compassion de votre âme et vous serez agréable à Dieu. Revenez donc à vous-même, vous qui avez été infidèle ou prévaricateur, et vous trouverez votre âme vous demandant l'aumône, plongée qu'elle est dans le dénûment, la souffrance et la pauvreté ; peut-être même la trouverez-vous muette, à cause de sa détresse immense qu'elle ne peut reconnaître. Eh bien ! si vous la trouvez dans ce déplorable état au dedans de vous-même, hâtez-vous de lui faire l'aumône préférablement à qui que ce soit ; la justice et la charité l'exigent. Si vous omettez cet acte de miséricorde à son égard, quelque généreux que vous soyez d'ailleurs envers le prochain, vous ne faites rien de méritoire aux yeux du Seigneur qui demande de vous la pureté de conscience avant tout et non pas vos biens temporels. » Ainsi parle saint Augustin.
Gomme les Pharisiens cherchaient non-seulement la propreté extérieure, mais aussi la justice apparente, qu'ils payaient les dîmes et donnaient l'aumône, ils pensèrent que Jésus-Christ leur parlait à pure perte, et ils se moquaient de lui dans leurs cœurs. Ils ne se contentaient pas en effet d'acquitter les dîmes des denrées alimentaires, comme le blé, le vin et l'huile, mais encore des moindres plantes, telles que le cumin, la rue, la menthe, etc. ; puis ce qui leur restait ili le donnaient aux pauvres, comme ne le fout pas faci-
lement tous les Chrétiens. En agissant ainsi, ils avaient pour but de passer pour justes aux yeux du peuple, de lui faire croire qu'ils accomplissaient avec une grande fidélité les moindres préceptes divins tandis qu'ils violaient sans aucun scrupule les plus miportants, et de faire dire à ceux qui les voyaient : Ces hommes donnent les dîmes de tous leurs revenus, puisqu'ils s'empressent d'offrir même celles de leurs légumes. Mais le Seigneur qui pénétrait leur iiitérieur, et connaissait leur hypocrisie, leur adressa ces foudi'oyantes paroles (Luc. xi, 42) : Malheur à vous ! cesl-k-dire craignez la damnation éternelle, vous Pharisiens qui payez la dirne de toutes sortes de légumes, c'est-à-dire de vos plus petits revenus, et qui renversez les préceptes fondamentaux de la Loi ; cai- vous violez le jugement ou la justice, ainsi que /fic/iorîïe ou la miséricorde. Voilà néanmoins ce qu'il aurait fallu observer, sans omettre les autres choses. En premier lieu vous auriez dû exercer ces deux vertus qui sont commandées pour l'honneur de Dieu, sans négliger toutefois la dîme et l'aumône qui sont prescrites pour la subsistance des prêtres et pour les besoins du prochain : illa facile et ista prseponite. L'aumône ne vous délivrera pas de vos péchés si vous n'établissez d'abord la charité dans votre âme. Ainsi, ceux qui payaient la dîme et faisaient l'aumône purifiaient leur extérieur ; mais, en laissant de côté la justice et la charité, ils ne purifiaient point leur conscience, La justice et la charité sont ici réunies à bon droit ; car si elle n'est tempérée jiar la charité, la justice conduit à la sévérité, et si elle n'est réglée par la justice, la charité mène au relâchement ; la réunion des deux produit l'équité. — Quant au paiement des dîmes, nous pouvons remarquer la conduite des Pharisiens par rapport aux autres et à eux- mêmes. Nonseulement ils recommandaient aux autres de payer exacte-
ment les dîmes, mais encore, quoiqu'ils reçussent celles du peuple, comme étant eux-mêmes ministres du temple, ils rendaient au grand prêtre celles des moindres choses qu'on leur avait données ou qu'ils avaient acquises parleur travail'. Mais ils agissaient ainsi, soit par hypocrisie pour affecter une plus grande sainteté, soit par cupidité afm que leur exemple portât le peuple à leur payer la dîme de toutes choses et même des moindres. — Quant à l'omission des préceptes les plus importants les Pharisiens étaient coupables de deux manières; car non-seulement ils négligeaient de faire les choses nécessaires au salut, mais de plus ils n'engageaient pas les autres à observer ces préceptes.
Parce que l'honneur est la récompense de la vertu, le désir d'une justice apparente excite la convoitise d'un honneur immérité. Voilà pourquoi Jésus-Christ condamne l'arrogance et l'ambition des Pharisiens qu'il menace d'un châtiment éternel par ces terribles paroles (Luc. xi, 43) : Malheur à vous ! c'est-à-dire craignez une damnation imminente, Pharisiens qui aimez à occuper les premières places dans les sijnagogues ! Il ne dit pas, vous qui occupez de fait, mais vous qui aimez à occuper les premières places ; car les désirer, c'est ambition ; mais les accepter lorsqu'elles sont imposées, c'est charité. 11 réprouve ainsi tout désir immodéré des distinctions, nous apprend à fuir l'ambition et à ne pas rechercher la primauté, surtout dans l'Église. Malheur donc à ces misérables intriguants qui ont hérité de l'orgueil pharisaïque, et qui, au lieu de passer dans la componction et l'humilité le temps si court et si incertain de la vie présente, ne craignent pas d'aspirer aux premiers rangs et de se livrer à d'indignes rivalités pour atteindre leur but. Les Pharisiens ne voulaient pas simplement qu'on les reconnût comme docteurs et maîtres dans les synagogues, en les ap-
pelant Uabbl; ils étaient aussi flattés de se voir salués dans les lieux publics où se jugeaient les causes et se traitaient les affaires; on voit d'après cela qu'ils enseignaient dans les assemblées religieuses et qu'ils plaidaient dans les tribunaux judiciaires. Mais il ne convient pas à ceux qui sont voués aux fonctions sacrées, de s'impliquer dans les matières de procédure ; car on ne peut servir en même temps Dieu et le siècle (Il Tim. H, 4). Aussi selon Raban-Maur (in Matth,), « ceux qui désirent s'asseoir sur la chaire de Moïse et être appelés maîtres dans la synagogue ne sauraient être exempts de péchés, s'ils viennent à se mêler d'affaires litigieuses. »
Et, comme les pécheurs occultes sont punis d'autant plus gravement de leurs fautes secrètes qu'ils veulent être plus élevés en dignité au-dessus des autres, le Sauveur démasque l'hypocrisie des Pharisiens, en les menaçant du supplice éternel. Ils étaient en eifet comme des sépulcres blanchis qui ne paraissent pas au dehors tels qu'ils sont au dedans, car ils sont parés à l'extérieur, tandis qu'à l'intérieur ils sont rempHs de pourriture, mais les hommes ne s'en aperçoivent pas quand ils marchent dessus. Ainsi tous ceux qui, trompés par les maximes spécieuses des Pharisiens ou des hypocrites, vivent avec eux, marchent comme sur des sépulcres , sans le remarquer. Et observez comme cette comparaison que le Sauveur emploie, est juste ! Car l'âme de l'hypocrite et du pécheur est morte et ensevelie dans le corps comme dans un tombeau. De ])lus, le mot sépulcre vient du laiin semi pulchrum qui yeut dire à demi orne ; image trop naturelle des hypocrites qui sont parés des couleurs de la vertu et remplis des souillures du vice. Bien différents sont les fils de l'Épouse, c'est-à-dire de l'Église qui a dit d'elle-même (Gant, i, 4): Nigra. sum, sed formosa; mon extérieur est chétif, mais qui pourra dire ma beauté
36 hk GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST
intérieure? Ici, le divin Maître stigmatise toute es^jèce d'hypocrisie pour apprendre aux Chrétiens à ne pas s'en rendre coupables. « Par les leçons sévères qu'il adresse aux Pharisiens, dit saint Cyrille, le Sauveur se propose notre réforme spirituelle ; il veut nous faire fuir l'ambition comme une peste, et nous empêcher de nous donner des dehors qui ne seraient pas en harmonie avec nos dispositions véritables. » — a Contrairement aux Pharisiens , dit saint Ghrysostôme (Hom. 74 in Matth.), gardons-nous de nous estimer comme de vrais temples; car nous deviendrions aussitôt des sépulcres exhalant une odeur fétide, symbole de notre corruption et de notre misère extrême. »
Cependant les docteurs de la Loi qui assistaient au repas crurent se reconnaître dans le portrait des Pharisiens que Jésus venait de retracer. L'un d'eux lui répliqua (Luc. XI, 45) : Maître, en parlant de la sorte, vous nous faites injure à nous aussi qui jouissons d'une autorité supérieure. Ce docteur ne connaissait pas des maximes telles que celles-ci : censurer les défauts, ce n'est pas élémentaires outrager les personnes ; la confusion du blâme éloigne du mal ; et ce qui fait tort au coupable ce n'est pas la réprimande charitable qu'on lui adresse, mais sa propre iniquité. Selon le Vénérable Bède (in cap. XI Luc.) , « Elle est bien misérable la conscience qui, lorsqu'on lui prêche la parole de Dieu, s'imagine qu'on lui fait injure; et qui, lorsqu'on lui rappeUe les tourments des pécheurs, se persuade qu'on lui annonce sa damnation. A ce mal le seul remède qui nous reste, c'est d'adresser au Seigneur avec confiance cette humble prière du Prophète royal (Ps. cxviii, 5 et 6) : Daignez diriger mes démarches vers l'accomplissement de votre justice, et je ne serai point confondu tant que je ne perdrai point de vue tous vos pré-
REPROCHES DE JÉSUS-CHRIST AUX PHARISIExNS, ETC. 37
ceptes. * — Généralement à cette époque, les Scribes étaient des docteurs chargés de résoudre les questions qui concernaient la Loi; et les Pharisiens, qui étaient prêtres des Juifs, vivaient séparés du peuple, comme des religieux. Mais le Seigneur, sévère correcteur des vices, ne ménageait ni les uns ni les autres à raison de leur haute position ; il s'élevait fortement contre leurs désordres parce qu'ils étaient manifestes ; et ses reproches quoique publics ne devenaient point alors une injure , comme le prétendait celui qui s'en était plaint au Sauveur.
Bien différente est aujourd'hui la conduite des grands qui, dans leurs réprimandes, font acception des personnes ! « Nos princes, disait saint Augustin, répriment publiquement les pauvres qui transgressent les lois, et ils tolèrent dans les riches les plus criantes infractions. » C'est pourquoi le philosophe Anaxagore comparait les décrets des souverains à des toiles d'araignée qui retiennent les plus petits insectes et laissent échapper les plus grands. Ainsi que le fait observer saint Chrysostôme, « s'il était possible de punir tous les riches coupables, on verrait bientôt toutes les prisons regorger de criminels. Mais, hélas! les biens de la fortune ont pour tous ceux qui les possèdent ce funeste résultat de les laisser violer impunément les lois, et de les soustraire aux coups vengeurs de la justice humaine. » — Valère Maxime raconte (jue Socrate, voyant conduire un homme au supplice, se mit à rire. Quelqu'un lui en ayant demandé le motif, le sage répondit : C'est que je vois de grands voleurs en conduire un petit à la potence ; on châtie les moindres délits, et on décerne de magnifiques triomphes aux grands foi faits. Saint Augustin a expiumc la môme pensée en ces termes : « Si l'on fait disparaître la justice de la terre, que sont alors les royaumes ? de grands brigan-
38 Là guande vik de jésus-chkisî
dages ; et que sont les brigandages ? de petits royaumes. » De là la répartie aussi vraie que spirituelle d'un pirate devenu prisonnier d'Alexandre. Le célèbre conquérant lui demandait : Pourquoi écumez-vous les mers ? Et pourquoi, ravagez-vous la terre ? répondit fièrement le captif. Entre vous et moi il n'y a qu'une différence : j'ai à mon service un corsaire et on m'appelle voleur ; vous avez à votre disposition une flotte nombreuse et on vous donne le titre de conquérant. Hélas ! n'en est-il pas ainsi dans nos malheureux temps ? Les petits et les pauvres sont impitoyablement châtiés pour la moindre faute; les grands et les puissants ne sont soumis à aucune peine pour les crimes les plus énormes.
Mais que les potentats du monde ne se glorifient point de leur impunité ici-bas ; car dans l'autre vie ils recevront avec usure les châtiments qu'ils méritent. Alors, au jour suprême de la réparation éternelle, la puissance qui faisait peser le bras de son injustice sur la faiblesse et l'innocence n'aura pour elle aucun conseil et aucun tribunal ; elle se trouvera, pour être jugée, en présence de ceux qu'elle con- ' damnait souvent dans ce monde, sans même les faire passer par les formalités de ses jugements pervers. Que d'injustices commises aujourd'hui dans une seule cité ! Elles sont si nombreuses, qu'il ne serait pas étonnant si elles conduisaient la patrie elle-même à une ruine totale. Les balances de la justice ne sont pas les mêmes pour l'étranger et pour le citoyen, pour le petit et pour le grand, pour le pauvre et pour le riche, pour le parent et pour celui qui ne l'est pas. Dans leurs décisions les juges ne suivent aucune loi écrite ; leurs sentences à l'égard des diverses personnes sont l'expression des sentiments divers qui les animent, et ils disent: Cela nous paraît ainsi ; mais non pas : Cela est écrit dans la loi. Voulons-nous exactement apprécier les funestes résul-
tats de l'injustice ? considérons attentivement les biens produits par la justice, dont saint Cyprien nous trace ainsi le tableau (Lib. de 12 abusionibus) : La justice du gouverneur, c'est la paix des peuples, la défense de la patrie, l'unité de la nation, la guérison des maladies morales, la joie des sujets, le calme de la mer, la sérénité de l'air, la fécondité de la terre, le soulagement des pauvres, l'héritage des enfants du roi, et pour lui-même l'espérance de la béatitude éternelle. » Tous les maux opposés à ces biens, nous devons les craindre et les attendre de l'iniustice: car nous voyons que, sous la loi évangélique comme sous la loi ancienne, les peuples sont punis à cause des mauvais jugements. Mais, hélas! il faut le dire en gémissant, l'injustice couvre la terre et l'habitude du mal s'est tellement enracinée et propagée au sein de l'humanité, qu'il n'est plus guère possible de l'extirper et de rétablir l'ordre. De là, chez les Lombards, cette maxime passée en proverbe : Mieux vaudrait mettre le feu à une ville que d'y introduire une mauvaise coutume ; car tous s'empressent d'éteindre le feu, au lieu que tous s'appliquent à entretenir et étendre la mauvaise coutume. Plût au ciel qu'on suivit le sage conseil de Sénèque, en détruisant par une bonne coutume les désordres causés par une mauvaise !
Api es avoir censuré les Pharisiens, le Seigneur blâme aussi les docteurs de la Loi qu'il menace de la damnation, à cause de leur domination immodérée et de leur dureté excèssive. En efî'et, ils imposaient aux autres de lourds fardeaux que ceux-ci ne pouvaient porter, tandis qu'eux ne les touchaient pas même du bout du doigt; ils faisaient accomplir les préceptes les jjIus difficiles et ne tenaient pas compte eux-mêmes des plus faciles ; pour les autres la sévérité, pour eux l'indulgence; contrairement au droit naturel, ils faisaient
à leurs semblables ce qu'ils n'auraient pas voulu qu'on leur fît à eux-mêmes ; ils parlaient mais n'agissaient point; ils enseignaient les obligations fondamentales et n'accomplissaient pas même les moindres; ils avaient divers poids et différent 3S mesures pour leurs actes et ceux des autres hommes. Saint Théophile dit à ce propos : « Quand le docteur fait ce qu'il enseigne, il allège le fardeau en donnant lui-même l'exemple ; mais, lorsqu'il ne met en pratique aucun point de sa doctrine, les fardeaux paraissent lourds à ceux qui reçoivent ses leçons, parce que le docteur lui-même ne peut ou ne veut pas les porter. » Ainsi nous voyons des prélats ou des supérieurs qui confèrent à leurs sujets les emplois les plus pénibles, les charges les plus pesantes, et ne font rien ou presque rien eux-mêmes. «Tels sont aussi, dit saint Grégoire de Nysse, beaucoup déjuges inexorables pour condamner les pécheurs et lâches pour combattre leurs propres vices, législateurs intolérants et rempUs eux-mêmes de faiblesses ; ils n'essaient pas de rendre leur vie honnête, et ils exigent de leurs subordonnés une conduite irréprochable. »
Jésus-Christ stigmatise en second lieu la dévotion hypocrite et la fausse religion des docteurs de la Loi (Luc. xi, 47). Pour capter la faveur du peuple, ils feignaient de détester et de réprouver les crimes et les actes perfides de leurs pères ; par hypocrisie mais non par dévotion, ils décoraient magnifiquement les tombeaux qu'ils construisaient aux Prophètes tués par leurs ancêtres ; ils paraissaient ainsi déplorer le meurtre de ces hommes innocents et semblaient dire : Ah ! si nous eussions vécu au temps de nos aïeux, nous n'aurions pas comme eux trempé nos mains dans le sang des justes. Mais, tout en affectant de posséder une justice supérieure à celle de leurs devanciers, ils prouvaient par leurs œuvres
qu'ils participaient à leur iniquité, puisqu'ils persécutaient le Christ, Seigneur des Prophètes, promis et annoncé à leur nation par ces mêmes personnages inspirés. Ils avaient ainsi les défauts qu'ils voyaient dans les autres, sans les voir dans eux-mêmes ; car, selon la remarque de saint Ghrysostôme (Hom. 45 Op. imp.), on découvre facilement les fautes de son prochain, tandis qu'on est aveugle sur les siennes propres. A ces docteurs ressemblent tous ceux qui par leur langage flétrissent les vices et les désordres , afin d'en paraître eux-mêmes exempts aux yeux du vulgaire ignorant. En troisième lieu, Notre-Seigneur condamne les docteurs de la Loi, parce qu'ils interprétaient d'une manière fausse et perverse la Sainte-Écriture (Luc. xi, 52) . Ils se glorifiaient de posséder la connaissance de la Loi et des Prophètes, que Jésus-Christ appelle la clef de la science, parce qu'au moyen de cette connaissahce ils pouvaient parvenir jusqu'à la foi dans le Sauveur ; mais aveuglés par leur malice, ils ont même ravi aux autres cette clef précieuse, en tronquant ou dénaturant les paroles de la Loi et des Prophètes, en dénigrant les dogmes et les œuvres de Jésus-Christ. Aussi, non-seulement ils ne sont point parvenus eux-mêmes jusqu'à l'intelligence de la vérité, mais ils ont empêché d'y arriver ceux qui le désiraient; ils leur ont fermé la porte de la foi par la perversité de leur doctrine. La clef de la science est donc l'autorité ou le pouvoir d'enseigner, pouvoir en vertu duquel on doit dévoiler le vrai sens caché des Écritures ; mais les docteurs de la Loi le cachaient au contraire par leurs mauvaises explications qui induisaient les autres en erreur. Nous en avons un exemple dans le précepte relatif à l'honneur que l'on doit aux parents, précepte qu'ils anéantissaient par une tradition dont ils étaient eux-mêmes les auteurs. Ces considérations ont fait dire au Vénérable Bède (in cap. xi
Luc.) : « Tout docteur qui scandalise par son exemple les auditeurs qu'il instruit par sa parole, n'entre jjoint dans le royaume de Dieu et n'y laisse pas même entrer ceux qui le voudraient. »
Le Seigneur fait enfin ressortir la malice et l'obstination des Pharisiens et des docteurs juifs que ses avertissements n'avaient point corrigés, mais rendus pire^^. Car, blessés par la vérité des reproches qu'il venait de leur adresser, ils se mirent à le presser et contredire vivement, à interrompre et critiquer ses discours, à lui tendre des pièges et à l'accabler de questions pour l'effrayer et le troubler ; par toutes sortes d'interrogations et d'objeclions, ils cherchaient à le réduire au silence pu à tirer de sa bouche quelque sujet d'accusation contre lui (Luc. xi, 53, 54). Ainsi l'enseignement de la vérité rendait plus mauvais ceux qui auraient dû en devenir meilleurs. De \k cette juste réflexion du Vénérable Bède (in cap. XI Luc.) : «Ces hommes dépravés sont eux-mêmes la preuve vivante que le Sauveur retraçait le tableau fidèle de leur perfidie, de leur dissimulation et de leur impiété ; car le tonnerre de reproches qu'ils venaient d'enteudre, loin de les convertir, les rendit au contraire plus acharnés à poursuivre et à perdre le Docteur de la vérité. »
Prière.
Seigneur Jésus, faites qu'avant de prendre ma réfection spirituelle, c'est-à-dire avant de recevoir la divine Eucharistie, je sois lavé, purifié par une humble et sincère confession de mes fautes, afin qu'avec votre secours et votre protection je puisse échapper aux embûches et aux accusations des ennemis de mon salut. Accordez-moi d'éviter toute hypocrisie et dissimulation, toute arrogance et ambi-
tion, afin que je ne pèche, ni contre vous, ni contre le prochain, soit en affectant des dehors trompeurs de perfection, ou en recherchant des distinctions spécieuses de singularité, soit en formant des jugements téméraires et injustes, ou bien en proférant des paroles mensongères et artificieuses. Ne permettez pas que je ressemble ainsi de quelque manière aux Pharisiens superbes; mais, Sauveur miséricordieux! faites plutôt que vous écoutant comme la Vérité, et vous suivant comme la Voie, je vous trouve heureusement et vous possède éternellement comme la Vie. Ainsi soit-il.