‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 26 sur 68 · BETHSAÏDE · texte numérisé non relu

BETHSAÏDE

Multh, XV, 39 ; XVI, M2 — Marc, viii, tO-2G.

Après avoir congédié le peuple qu'il avait nourri miraculeusement, Jésus monta dans une barque^ pour fuir les applaudissements et les honneurs ; par cet exemple il nous donnait une leron. Accompagné de ses disciples qu'il voulait enseigner à part de la foule, il vint aux confins de Magcdan, d'après saint Matthieu (xv, 39), de Dalmanutha d'ajjrès saint Marc (viii, 10). Selon saint Augustin (de Gonsensu Evangelistarum, 1. ii, c. 51), ce sont deux noms d'un même pays ; suivant d'autres interprètes, il s'agit de deux régions différentes mais contigucS, de sorte qu'étant sur les frontières de l'une on petit dire qu'on est aussi sur celles de l'autre. Attirés par la malice et l'envie, les Pharisiens et les Sadducécns s* approchèrent de lui p)our le tenter de nouveau et le surprendre en quelque chose (Matth. xvi, 1). Ils lui demandèrent donc de leur montrer dans le ciel un sig^ie qui les assurât de sa mission divine. Mais, pour les reprendre, Jésus leur répondit : Quand le soir est arrivé, vous dites : Le temps sera bcau^ car le ciel est rouge ; c'est en effet un signe ordinaire de sérénité pour le lendemain (Iljid. 2). Et le malin vous pouvez dire : Aujourd'hui il y awa de l'orage, car le ciel est rougeâtre; c'est le présage ordinaire de tempêtes pour le jour même. Vous savez donc discerner les apparences du ciel, de manière à prévoir la pluie ou la sérénité ; et vous ne savez point reconnaitre les signes des

temps de mon avènement qui ont été prédits par les Prophètes et qui sont réalisés en ma personne. D'après les Saintes- Écritures dont ils avaient été instruits et d'après les miracles extraordinaires dont ils étaient témoins, ils auraient dû conclure que Jésus était vraiment le Christ promis dans la Loi ; mais l'incrédulité et l'envie les aveuglaient.

En reprochant aux Pharisiens de s'occuper plus de l'inspection des astres que de l'étude des Livres divins, le Seigneur blâme par là même ceux qui veulent se mêler des affaires des autres, et négligent de sonder leur propre conscience qu'il leurserait cependant plus facile et plus utile d'examiner. Saint Jérôme dit à ce propos (Epist. ad Celantiam) : «A peine trouverez-vous quelqu'un qui travaille à rendre sa vie irréprochable, sans se plaire à censurer celle d'autrui ; car la passion de la médisance a tellement envahi l'espèce humaine, que ceux-là même qui sont parvenus à se corriger des autres défauts tombent dans ce dernier comme dans un piège tendu par le démon. » Cette instruction du Seigneur s'adresse aussi à ceux qui s'appliquent à considérer les phénomènes de la nature ou à pronostiquer les variations de l'atmosphère, mais qui ne pensent pas à la mort et au jugement qu'ils devront subir. « Pourtant, d'après la remarque de saint Augustin, il est plus louable et plus avantageux de connaître sa propre infirmité que d'observer les constellations du ciel et de scruter les entrailles de la terre. » — Selon le sens moral, le soir représente la vieillesse de l'homme et le matin sa jeunesse ; la couleur rouge est l'emblème de la charité fervente et la sérénité l'indice de la tranquillité spirituelle. Lors donc qu'au matin du jeune âge, l'âme paraît comme enflammée, c'est le signe ordinaire de l'épreuve. C'est pourquoi l'Esprit-Saint a dit : Mon fils, en entrant au service de Dieu, demeurez ferme dans la

justice et dans la crainte du Seigneur; préparez alors votre âme à la tentation (Eccli. ii, 1). Mais lorsque vers le soir ou la fin de la vie, la charité devient i:)lus ardente, c'est le signe d'un beau jour à venir et de la sérénité qui suivra prochainement la tempête. En eiTet, la prospérité dans le cours de la vie présente présage la peine dans la vie future, tandis que la tranquillité vers la fin de cette vie temporelle annonce la consolation de la vie éternelle. Aussi, nous lisons dans le livre de Tobie (ni, 22) : Seigneur, après Vorage vous ramenez le calme ; et dans le livre des Proverbes (xiv, 13) : Toutes les joies finissent par les larmes. Et réciproquement, Jésus-Christ a dit à ses disciples : Votre tristesse se changera en joie {'JoQ.n. xvi, 20).

Le Seigneur, qui s'afflige de notre égarement comme il se réjouit de notre salut, poussa un soupir du fond de son cœur sur l'endurcissement de ses ennemis (Marc, viii, 12). Cette génération^ perverse dans ses mœurs et infidèle envers Dieu, demande un signe pour éprouver ma puissance souveraine ; mais il ne lui en sera point donné d'autre que celui de ma Passion et de ma résurrection figuré dans la personne du prophète Jonas (Matth. xvi, 4). Laissant les Pharisiens et les Sadducéens privés de sa présence et de sa grâce à cause de leur obstination, il remonta dans la barque et passa à l'autre bord du lac de Génézareth (Marc, viir, 13).

Or les disciples qui étaient venus avec lui au delà du lac avaient oublié de prendre les pains, c'est-à-dire les morceaux recueillis dans les sept corbeilles (Matth. xvi, 5) ; et ils n' avaient qu'un seul pain dans la barque (Marc, viii, 14). Cet oubli des choses nécessaires à la vie corporelle ne doit pas étonner dans les disciples du Sauveur, car il leur avait souvent recommandé de ne pas s'inquiéter pour le lendemain ; d'ailleurs ils avaient abandonné à la foule néces-

siteuse ce qui leur restait de nourriture ; de plus, ils attendaient tout de leur divin Maître, bien assurés par les miracles dont ils avaient été témoins que rien ne leur manquerait ; enfin, ils avaient expérimenté la douceur intérieure du seul vrai Pain qui renferme en lui-même toutes les délices, et charmés de le posséder, ils ne pensaient pas au pain matériel- D'après le Vénérable Bède (in cap. viii Marc), l'unique pain que les Apôtres avaient avec eux dans la barque figure bien le Sauveur, qui est le seul pain véritable de la vie spirituelle. Excités par l'exemple des premiers disciples, cherchons avec un plus grand soin à nourrir et à fortifier notre âme que notre corps ; car, suivant saint Ghrysostôme (Hom..54 in Matth.), la possession de la vertu chasse toute tristesse et toute sollicitude pour mettre à sa place une joie et une espérance continuelles, qui nous rendent meilleurs et plus agréables aux yeux mêmes des hommes.

Et Jésus leur dit : Soyez vigilants et fermes pour vous 'préserver du levain des Pharisiens et des Sadducéens comme aussi du levain dliérode (Matth. xvi, 6. -^ Marc, viii, 15). Le levain ou ferment qui, à raison de sa chaleur interne, désigne ailleurs la foi fervente, figure ici la corruption, à cause de l'altération dont il est le principe. Dans ce dernier sens, Jésus-Christ signale un triple ferment. Le ferment d'erreur qui corrompt la raison, c'est celui des Sadducéens qui ne croyaient point à la résurrection ni au Christ, qui niaient l'existence des Anges et l'inspiration des Écritures, et ne servaient Dieu que par resi3oir des récompenses temporelles. Le ferment de dissimulation qui corrompt l'intention, c'est celui des Pharisiens qui éludaient les préceptes divins en les expliquant par de fausses traditions humaines ; en apparence ils défendaient la" Loi par leurs enseignements, et en réalité ils la combattaient par leurs actes ; ils joignaient ainsi

l'hypocrisie de leur conduite à la pervei'sité de leur doctrine. Le ferment d'immoralité qui corrompt la vie, c'est celui des Hérodiens qui, en gardant certains dehors religieux, s'adonnaient à de criminelles habitudes, comme celles de l'homicide, de l'adultère et du parjure. D'après quelques commentateurs, ce que Jésus-Christ appelle le ferment d'Hérode serait l'opinion pernicieuse de certains sectaires juifs, qui présentaient le roi Hérode Ascalonite comme étant le Christ même, quoiqu'il fut né d'un père iduméen. Néanmoins, la prophétie de Jacob sur laquelle ils fondaient leur opinion ne dit pas que Celui qui enlèvera le sceptre de Juda sera le Messie lui-même, mais que le Messie viendra précisément à cette époque où le pouvoir sera ôté de Juda (Gen. xlix, 10). Ainsi, le Seigneur recommande à ses disciples de se tenir en garde contre trois sortes de ferments corrupteurs, afin qu'ils n'admettent jjoint la mauvaise doctrine des Sadducéens, qu'ils n'approuvent point la justice feinte des Pharisiens, et qu'ils n'imitent point les mœurs dépravées des Plérodiens. Mais les disciples, supposant que le Seigneur parlait de pain matériel fermenté, raisonnaient et disaient entre eux: Nous n'avons point en effet pris de pain, et si nous en manquons, il ne vent pas que nous prenions celuides Pharisiens, des Sadducéens et des partisans d'Hérode (Matth. xvi, 7). Connaissant leurs pensées en tant que Dieu, Jésus leur fit ce reproche : hommes de feu de foi, pourquoi pensez-vous que vous n'avez point de pain (Ibid. 8) ? Selon saint Chrysostome (Hom, 34 in Matth.), c'est comme s'il disait : D'après les miracles que vous avez vus et les enseignements que vous avez reçus, vous devriez être assez éclairés pour ne pas entendre mes paroles d'un pain matériel dont je puis vous pourvoir suffisamment ; car avec quelques aliments j'ai rassasié de grandes multitudes en deux occasions

récentes. C'est pourquoi il ajouta : Ne connaissez-vous pas encore ma puissance ? Ne vous souvient-il plus, quand je rompis les cinq pains pour cinq mille hommes, combien de paniers vous remportâtes des morceaux qui restèrent ? Et quand je rompis les sept pains pour quatre mille hommes^ combien vous en remportâtes de corbeilles [MdX\h. xvi, 9 et 10)? Comment donc ne comprenez-vous pas que je ne vous parlais pas du pain naturel (Ibid. 1 1) ? En d'autres termes : Vous ne devez pas craindre que le pain matériel vienne à vous manquer, tant que je suis avec vous, puisque je peux ainsi le multiplier surabondamment, comme vous l'avez vu. Aussi je ne m'en occupe pas et je ne vous en parle point ; vous deviez donc penser plutôt a, une autre sorte de pain et de levain. Si le pain que j'ai multiplié figure la doctrine salutaire que j'annonce, le levain que je vous recommande d'éviter, c'est la doctrine dangereuse que vous devez fuir avec le plus grand soin ; car elle ressemble au levain dont une petite quantité suffit pour aigrir toute la pâte. C'est ce que fait remarquer saint Paul (I Corin. v, 6). « Si donc, ajoute saint Ambroise (in cap. 9 Luc), on ne néglige rien pour se garantir d'une nourriture malsaine et funeste pour le corps, à plus forte raison doit-on se précaulionner contre toute doctrine nuisible et mortelle pour l'âme ? » Enfin, les disciples comprirent que le divin Maître ne leur avait pas dit de se garder du levain des pains matériels, mais de la doctrine des Pharisiens, des Sadducéens et des Hérodiens, qui, étant corrompue, aurait pu les corrompre également (Matth. XVI, 12).

Ils allèrent à Bethsakle, où l'on amena à Jésus un aveugle qu'on le pria de toucher, croyant fermement qu'il le guérirait ï)ar son seul contact (Marc, viii, 22). H prit V aveugle par la main et le conduisit hors du bourg, pour éviter la foule et

le tumulte ; il lui mit de la salive sur les yeux, et, lui ayant imposé les mains, lui demanda s'il voyait quelque c/i06'e (Ibid. 23). Cet homme regardant^ dit : Je vois marcher des hommes qui me paraissent comme des arbres (Ibid. 24). Il apercevait confusément des corps qui se portaient d'un lieu dans un autre, mais il ne distinguait pas s'ils avaient la forme humaine. Jésus ensuite lui mit une seconde fois les mains sur les yeux ; l' infirme commença à mieux voir et il fut si bien rétabli qu'il apercevait parfaitement toutes choses (Ibid. 25). Le Sauveur aurait pu éclairer complètement l'aveugle d'un seul coup ; mais il le guérit d'une façon progressive pour l'instruction des disciples qui en étaient témoins. 11 voulait leur montrer d'une manière sensible que leur intelligence, obscurcie encore en partie par les ténèbres de l'ignorance, avait besoin d'une plus grande lumière pour mieux comprendre les enseignements de l'Évangile ; aussi, après sa résurrection, il leur ouvrit l'esprit afin qu'ils entendissent les Ecritures (Luc. xxiv, 45). Selon d'autres interprètes, Jésus ne rendit la vue à cet aveugle que par degrés, à cause du peu de foi de l'infirme et de ceux qui le présentaient ; cette raison a pu contribuer avec la précédente à déterminer le mode successif de cette guérison miraculeuse. Par la manière dont il opéra ce prodige, le Seigneur a voulu aussi figurer la manière dont il nous communique sa grâce en la perfectionnant selon nos dispositions. — Après cela, Jésus renvoya cet homme dans sa maison, en lui recommandant de ne point parler de ce miracle (Marc, vin, 26). Quoique celui-ci pût et même dût en parler pour proclamer la gloire de Dieu, le divin Maître lui fit une telle recommandation afin de nous donner une leçon de modestie, en nous apprenant à fuir la gloire mondaine. Mais ils ne comprennent pas cet enseignement ceux

qui font toutes leurs œuvres dans le but d'être vus et loués des hommes ; aussi le Seigneur a dit d'eux qu'ils ont déjà reçu leur récompense (Matth. vi, 2). Voulez-vous donc ne point perdre la récompense éternelle, aimez plutôt à faire connaître vos défauts que vos vertus ; imitez en cela le grand Apôtre qui disait de lui-même : J'étais autrefois un blasphémateur, et je persécutais l'Église de Dieu (I Tim. i, 13). Si vous désirez conserver vos vertus, dit saint Augustin, évitez de vous montrer tel que vous avez mérité d'être ; conservez par votre silence ce que vous dissiperiez par vos discours.

Écoutons l'explication mystique de ce miracle, telle que la donne le Vénérable Bède (in cap. viii Marc.) : « Tous les maux corporels que le Sauveur guérit sont l'image des maux spirituels par lesquels le péché conduit l'âme à la mort éternelle. La réfection merveilleuse de la foule affamée qui suivait le Seigneur représentait le rassasiement délicieux des âmes qui le cherchent avec amour. Comme la guérison du sourd-muet avait figuré précédemment celle des pécheurs qui ne veulent ni écouter, ni annoncer la parole de Dieu, la guérison progressive de l'aveugle figure ensuite celle des cœurs insensés qui errent loin de la vérité évangéJique. On priait Jésus de le toucher, parce qu'on savait que sa main pouvait illuminer un aveugle, comme elle avait purifié un lépreux. Quant à nous, nous touchons le Seigneur, lorsque nous nous attachons sincèrement à lui par une foi intègre ; et lui nous touche, quand il éclaire notre esprit de ses rayons divins, nous conduit à la connaissance de notre propre infirmité et nous porte au désir d'une vie meilleure. Jésus prend la main de l'aveugle, pour le fortifier dans la résolution de bien faire ; il le tire hors du bourg, afin que, séparé du vulgaire, il puisse plus librement découvrir dans le secret de son cœur la volonté de son Créateur. Quiconque, en effet.

désire voir la lumière de l'éternité, doit s'efforcer de suivre non l'exemple de la foule, mais la direction de son Rédempteur. Si celui-ci ne rend la vue à l'aveugle que peu à peu et non pas instantanément, comme il aurait pu le faire d'une seule parole, c'est pour montrer l'immense aveuglement de l'espèce humaine qui n'arrive que lentement et en quelque sorte pas à pas h la clarté de la vision divine. Ainsi il la guérit non-seulement par les dons invisibles de sa bonté, mais encore par les actes extérieurs de son Incarnation ; c'est ce qu'il a voulu signifier en mettant de sa salive et en imposant ses mains sur les yeux de l'aveugle pour le guérir. Lorsqu'ensuite il ordonne à ce dernier de retourner dans sa maison, il avertit ainsi ceux qui sont éclairés par la connaissance de la vérité de rentrer en eux-mêmes, afin d'y considérer attentivement les bienfaits reçus et d'y répondre dignement par des œuvres vertueuses. Lorsqu'enfin il recommande à cet infirme de garder le silence sur le miracle qu'il vient d'opérer en sa faveur, il nous apprend à fuir les louanges mondaines pour nos actions même les plus admirables, et à ne chercher que la grâce divine avec la récompense éternelle. « Ainsi parle le Vénérable Bède.

Prière.

Seigneur Jésus, faites éclater en moi d'une manière salutaire le signe ou prodige de votre Incarnation très-humble et de votre Passion douloureuse, afin que je me réjouisse d'y trouver ma force et ma consolation. 0 vrai Pain de vie, nourrissez-moi sans cesse de votre amour, pour que je sois moins appliqué à satisfaire mes besoins matériels et à rechercher des soulagements temporels. Accordez-moi d'éviter avec soin tout levain de doctrine perverse, de fausse

justice et d'action dépravée ; que sur ces divers points je ne vous offense et ne vous laisse offenser d'aucune façon. ' Splendeur de la gloire du Père, éclairez mon âme de la lumière de votre grâce, défendez-moi contre les pièges de l'ennemi, préservez-moi des erreurs dangereuses; conduisezmoi dans le chemin de la vérité et de la justice jusqu'au port du salut éternel. Ainsi soit-il.

LA

secoivde: partie

LA

Page 1