CHAPITRE PREMIER
Matth. XVI, 13-23.
La Passion de Notre-Seigneur, qui n'est point mentionnée expressément dans la première partie de cet ouvrage, l'est souvent dans la seconde. Nous verrons en celle-ci toutes les circonstances qui ont accompagné la mort douloureuse du divin Rédempteur, avec les différents faits et discours qui l'ont précédée ou suivie d'une manière plus prochaine et plus immédiate, en commençant par la sublime Confession du Prince des Apôtres.
En sa qualité de Docteur et de Sauveur, Jésus, cherchant partout à répandre les lumières de la vérité et à communiquer les bienfaits de la grâce, vint dans les environs de Panéade dite alors Césarée de Philippe (Matth. xvi, 13). Le tétrarque Philippe, frère d'Hérode, après avoir renouvelé et agrandi cette ville, l'avait ainsi appelée, pour perpétuer le souvenir de son propre nom et pour honorer la mémoire de
l'empereur Tibère-César qui lui avait confié la quatrième partie du précédent royaume des Juifs. Cette ville est située au pied du mont Liban, près de l'endroit d'où sortent deux ruisseaux le Jor et le Dan, qui en se réunissant forment le Jourdain, lequel, après de longs circuits, va se jeter dans la mer de Galilée, près de Corozaïn. Césarée de Philippe n'est pas la même que Césarée de Palestine, où demeurait le centurion Corneille ; il y a une autre Césarée, métropole de Cappadoce. Dans la première des trois et sur son territoire habitaient des Gentils ; Jésus voulut leur révéler le mystère de son Incarnation pour montrer par là qu'il établissait le fondement de son Église sur la foi des Gentils. C'est dans cette cité de Phénicie, sur les confins de la Judée au septentrion, que, depuis le dernier recensement ordonné par César- Auguste, on allait payer les impôts exigés par l'empereur. N'était-il pas juste aussi que le tribut de la vraie foi fût rendu dans ce même lieu à Celui qui est le Roi des rois et le Maître souverain de l'univers ?
Comme Jésus en prière marchait seul, il se tourna vers ses disciples et les interrogea, non pour apprendre d'eux quelque chose, mais pour les instruire ; non pour dissiper ses doutes ou éclairer son ignorance, mais pour leur inculquer une vérité importante et détruire l'opinion commune. Il voulait par leur réponse leur fournir une occasion de mérite, comme aussi aliermir leur foi et la nôtre par l'approbation et la promesse dont il fit suivre leur déclaration. Mais, avant de les questionner sur leur propre foi, il les interrogea sur le sentiment public, afin de mieux imprimer la vraie croyance dans leur esprit, après en avoir éloigné l'erreur vulgaire ; c'est ainsi que tout prédicateur ou docteur évangélique doit d'abord combattre les faux préjugés, pour établir plus solidement les principes légitimes.
COiNFESSION DE LA VUAIE FUI PAR SAINT l'IEHUE 277
— Le Sauveur demauda donc à ses disciples : Pour qui prend-on le Fils de r homme, c'est-à-dire de la Vierge ? Cette dénomination de Fils de l'homme ne convient justement qu'au Christ. En effet, Adam fut fils de la terre et tous ses descendants sont enfants des hommes, parce qu'ils sont issus d'un père et d'une mère ; le Christ seul est le Fils de l'homme, car de même qu'au ciel il n'a qu'un Père qui l'a engendré de toute éternité, de même sur la terre il n'a qu'une Mère qui l'a conçu dans ses chastes entrailles sans rien perdre de sa virginité. Il s'appelle Fils de l'homme par esprit d'humilité, pour donner une leçon de modestie à ceux qui s'efforcent de relever leur réputation, en vantant sans cesse la gloire de leurs ancêtres. Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. xvi Matth.), bien qu'il s'agisse de lui seul, dans la crainte de paraître interroger par jactance, il ne dit pas : Pour qui me prend-on ? mais il dit : Pour qui prend-on le Fils de l'homme? parce qu'il veut nous amener à la croyance et à la confession du mystère de son Incarnation, comme le fait observer saint Chrysostôme (Ilom. 35 in Matth.). A l'exemple du divin Maître, les supérieurs et les docteurs doivent s'enquérir de l'opinion publique à leur égard auprès de ceux qui les entourent ; car la bonne estime que l'on conçoit généralement d'un pasteur ou d'un prédicateur contribue puissamment au succès de son ministère, tandis que la mauvaise renommée y est extrêmement nuisible. Suivant Origène (Tract. 1 in Matth.), Jésus interroge ses disciples pour nous apprendre à rechercher quelle opinion les autres conçoivent de nous, afin que nous tâchions de corriger nos défauts si elle est mauvaise, ou de croître en vertu si elle est bonne. La conduite des Apôtres montre aux serviteurs des grands qu'ils doivent les avertir de ce qu'on peut dire à leur sujet dans le public ; et, en demandant à sc"; T. IV. \i;
disciples quelle est la croyance du peuple, le Seigneur fait entendre aux supérieurs qu'ils rendront compte à Dieu de la foi de leurs sujets.
Comme diverses opinions circulaient dans la foule touchant le Christ, les Apôtres lui répondirent : Les uns prétendent que vous êtes Jean-Baptiste ; les autres que vous êtes Elie; d'autres encore que vous êtesJérémie ou bien quelqu' autre des Prophètes (Matth. xvi, 14). En effet, dit saint Théophile, plusieurs comme Hérode lui-même pensaient que Jean-Baptiste était ressuscité d'entre les morts afin d'opérer beaucoup de miracles en la personne de Jésus- Christ. Le Sauveur ressemblait effectivement au saint Précurseur, en ce qu'il avait institué un baptême religieux et qu'il menait une vie admirable. Il ressemblait aussi à Elie qui avait déployé un zèle ardent pour défendre la vérité et avait manifesté une puissance supérieure en faisant descendre le feu du ciel, où il avait été enlevé miraculeusement pour revenir un jour sur la terre. Le Rédempteur n'était pas non plus sans ressemblance avec Jérémie qui avait été sanctifié dans le sein de sa mère, avait montré tant de patience au milieu de l'adversité, et avait témoigné tant de compassion pour le peuple en pleurant sur ses péchés et en gémissant sur ses maux. Enfin on prenait le Seigneur pour quelqu'autre ancien Prophète revenu à la vie sensible, pour Elisée par exemple qui, à cause de son éminente sagesse, avait succédé au double esprit d'Élie. Telles étaient les différentes erreurs relatives au Messie ; il en est de même encore aujourd'hui par rai^port au salut éternel et à la vraie béatitude. Chacun place son bonheur dans ce qu'il aime et en fait son Dieu ; car, selon saint Augustin, l'homme adore l'objet qu'il chérit de préférence à tout le reste (i, de Doctrina Christ.).
Jésus exige ensuite de ses disciples une confession de foi touchant sa personne : Mais vous, reprit-il, vous que j'ai séparés dû grand nombre par un clioix tout particulier, vous à qui il est donné de connaître les mystères du royaume de^Dieu (Matth. xiii, 11), vous quiètes la lumière du monde (Matth. V, 14), et auxquels j'ai révélé tout ce que j'ai appris de mon Père (Joan. xv, 15), qui dites-vous que je suis (Matth. XVI, 15)? Il semble leur dire : Si les autres se trompent à mon sujet, vous ne devez pas vous méprendre également, vous qui vivez depuis si longtemps avec moi, qui avez entendu mes enseignements et avez observé mes miracles. Alors, reconnaissant par une lumière supérieure les deux natures unies en la personne de son Maître, Pierre répondit pour lui-même et pour les autres (Ibid. 16): Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Oui, vous êtes le Christ, c'est-à-dire vrai homme, consacré par l'onction de la grâce d'une manière plus excellente que tous vos associés : a'Ous êtes aussi Fils de Dieu, non par adoption comme tous les autres hommes, mais par nature comme étant consubstantiel au Père céleste ; et ce Dieu dont vous êtes eugendré est vivant, c'est-à-dire immuable, éternel ; il ne ressemble pas aux faux dieux de ces Païens qui adorent des hommes niQrts ou des simulacres inanimés, des créatures mortelles ou insensibles. En coufessant ainsi tout enseniljle l'humanité et la divinité du Sauveur, Pierre exprimait sans doute ce que savaient et pensaient comme lui tous les autres Apôtres; s'il se faisait l'interprète de leurs sentiments, c'est qu'il était le chef de leur compagnie, et qu'il les sur^jassait en Age comme en dignité. Celui qui devait présider et conduire tous les autres ne devait-il pas aussi parler et répondre avant eux et en leur nom ? D'où il suit (ju'au Souverain-Pontife, successeur de saint Pierre,
appartient le droit suprême déjuger d'une manière certaine toutes les controverses relatives à la foi.
Pour récompenser Pierre d'avoir confessé la foi vérita])le , Jésus lui dit et en sa personne aux autres Apôtres (Matth. XVI, 17) : Tu es heureux, Simon Barjona, c'est-à-dire fils de Jona, Joanna ou Jean. Le Sauveur appelle ici saint Pierre par son nom de famille, pour montrer, selon saint Ghrysostôme (Hom. 55 in Matth.), que le Christ est naturellement Fils de Dieu, comme Simon est fils de Jean, et c^uil a la même substance que Celui qui engendre éternellement. Tu es heureux, dis-je, d'avoir proclamé la grande vérité dont la croyance conduit à la béatitude céleste ; car ce mystère si sublime ne Va pas été révélé par la chair et le sang, c'e&t-à-dire par un simple mortel ou par une science humaine, mais bien par mon Père qui est dans le ciel, et en conséquence par la Trinité tout entière dont les opérations sont communes aux trois personnes divines. D'après saint Chrysostôme (loc. cit.), ce langage du Sauveur au Prince des Apôtres convient à chacun des Chrétiens auquel on peut dire aussi: Vous êtes heureux, parce que ce n'est ni la chair, ni le sang qui vous on t inspiré la vraie foi dont vous faites profession. — Tu dis vrai, Simon ; je suis en effet le Christ, Fils du Dieu vivant. Et moi^ qui suis la vérité immuable, pour qui dire c'est faire, je te dis (Matth. xvi, 18) : T^i es Pierre ainsi que je le suis moi-même, parce que tu m'as proclamé comme étant le Christ, et parce que tu as montré une foi solide et confessé une doctrine inébranlable. Simon a mérité par là de recevoir du Seigneur lui-même le nom de Pierre, Petrus qui vient de Petra^ pour représenter l'Église ou le peuple chrétien qui vient du Christ. Voilà pourquoi le Seigneur ajoute : Et sur cette pierre, c'est-à-dire sur moi-même, que tu viens de reconnaître et
d'établir comme base de la foi, j'édifierai mon Église. D'après saint Paul (I Cor. x, 4), le Christ est en effet la 'pierre par excellence ; aussi, selon que le même Apôtre le déclare (I Cor. ni, 11) : Personne ne ijcut 2^lacer un autre fondement que celui qui a été posé, savoir le Christ Jésus. — Ou bien encore : Sur cette pierre, c'est-à-dire sur la foi ferme que tu as professée ou sur la yérité constante que tu as attestée, comme sur un fondement indestructible, je bàfirai onon Église ; et contre elle ne prévaudroiU point les portes de l'enfer, c'est-à-dire les efforts des démons, les attraits des vices, les faussetés des hérétiques, les tortures et les caresses des persécuteurs, les actes, les discours et les exemples pernicieux des méchants, qui ouvrent le chemin de la perdition et conduisent ^dans les abîmes éternels : toutes ces portes de l'enfer ne pourront séparer l'Église de son divin fondateur, auquel elle est unie par la foi et la
charité (1).
Comme le Chef des Apôtres avait pris la parole au nom de tous, le Seigneur lui adressa en faveur de tous cette promesse solennelle (Matth. xvi, 19) : ^4 toi qui as cru le premier en moi, je donnerai les clefs du royaume des deux, c'est-à-dire le pouvoir judiciaire dans l'Église de la terre afin d'ouvrir ou de fermer le royaume des deux. Le Vénérable Bède dit à ce sujet (in cap. vni Marc.) : « Les clefs du royaume céleste ne furent pas alors données, mais promises à saint Pierre ; car elles n'avaient pas encore été forgées sur l'enclume de la croix, ni trempées dans le sang du Christ. Le Sauveur semble lui dire ici : C'est moi qui le premier dois en faire usage ; lorsqu'elles auront été façonnées dans la fournaise ardente de ma Passion, je commencerai
(1) Voir la note 1 ii lu lin du volume. T IV iG'
par ouvrir le paradis à un larron, à un homicide, afin qu'à mon exemple tu y fasses entrer les publicains et les femmes de mauvaise vie ; car c'est sur ceux qui confesseront leurs péchés avec la résolution de les expier par la pénitence que tu exerceras ta juridiction. A cette fin je te donnerai comme clefs l'autorité pour connaître les fautes et la puissance pour en absoudre. Ainsi le pouvoir qu'on appelle des clefs consiste en celui d'examiner et de discerner, de pardonner ou de retenir les péchés des hommes ; il est un radi- . calement quoique multiple dans ses effets, de même que la vertu propre au soleil de dissoudre et de durcir les objets est une en son principe et double dans ses effets. Ce pouvoir judiciaire ne s'exerce que dans le for spirituel, sur les âmes et non sur les corps ; il n'est point inné ou acquis, mais surnaturellement communiqué et infus par Dieu. Saint Bernard dit à ce sujet (Serm. 6 in Cantic.) : Pierre a reçu d'en haut les clefs de la science et de la puissance ; savoir la juridiction indispensable afin d'ouvrir ou de fermer le ciel, et l'autorité nécessaire pour juger de ceux qui doivent y être admis ou en être exclus.
Jésus dit encore à Pierre (Matth. xvi, 19): Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel ; c'est-à-dire que la cour céleste approuvera et confirmera toute sentence que tu porteras pendant ta vie terrestre. Ou bien, selon la Glose : Tout pécheur que tu jugeras digne ou indigne de pardon tandis qu'il est en ce monde sera jugé par Dieu de la môme manière. Or ce double pouvoir de lier et de délier les consciences a été donné non-seulement à Pierre, mais aussi aux autres Apôtres, et dans leurs personnes à tous les évêques et à tous les prêtres de l'Église catholique. Cependant, la puissance d'autorité absolue réside, comme dans
sa source première, en Dieu seul qui ouvre le ciel par l'infusion de sa grâce ; là puissance d'excellence ou de mérite appartient à Jésus-Christ, qui l'ouvre par la vertu de sa Passion ; la puissance de ministère ou d'application a été conférée aux supérieurs ecclésiastiques, qui l'ouvrent par l'administration des sacrements. Mais les clefs du royaume des cieux ont été spécialement confiées à saint Pierre avec la primauté de juridiction, pour faire comprendre à tous les Chrétiens de l'univers qu'ils doivent lui être unis dans une môme foi et une môme société, de sorte que quiconque s'en sépare de quelque manière ne saurait être délivré de ses fautes ni admis dans les cieux. Selon la Glose, le Seigneur accorda spécialement à saint Pierre le pouvoir des clefs, afin de resserrer entre nous les liens de l'unité. Il l'établit prince des Apôtres, pour avoir sur la terre un seul vicaire de sa souveraineté, auquel les divers membres de son Eglise dussent recourir dans toutes leurs controverses ; car s'il y avait plusieurs chefs indépendants les uns des autres, l'unité serait bientôt rompue. Ici donc saint Pierre fut choisi pour devenir le chef principal de l'Église ; mais le pouvoir de lier et de délier qui lui était promis, il ne le reçut qu'après la Résurrection avec les autres Apôtres, lorsque le Seigneur souillant sur eux leur dit à tous : Recevez le Saint- Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez^ et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Joan. XX, 22). Par ces paroles solennelles tous les Apôtres furent ordonnés évoques; mais saint Pierre fut constitué leur prince, le pasteur de toute l'Église et le vicaire de Jésus-Christ par ces autres paroles du divin Maître : Paissez mes agneaux y paissez mes brebis (Joan. xxi, 16, 17).
<v>ue les prélats et les prêtres se réjouissent, mais ne s'e-
norgueillissent pas des privilèges que Dieu leur a départis. Si, comme saint Pierre, ils peuvent lier ou délier les consciences, qu'ils s'efforcent de l'imiter dans sa discrétion et sa justice. Les paroles qui confèrent ce pouvoir prodigieux ont été adressées d'abord à Pierre seul, afin que tous les autres supérieurs ecclésiastiques le regardent comme leur modèle, en vivant et agissant comme lui, de manière à conserver la paix et la concorde. Que dans l'accomplissement de leur ministère ils se rappellent la maxime de l'Apôtre : Nous ne pouvons rien contre la vérité, mais seulement pour la vérité (II Cor. xiii, 8). Suivant Origène (Tract. 1 in Matth.), celui qui lie ou délie les autres devrait mener sur la terre une conduile tellement irréprochable qu'il fût digne d'exercer même dans le ciel sa puissance sublime. Ainsi, tout ce que le prêtre, en usant bien des clefs qu'il a reçues, aura lié ou délié ici-bas à bon droit, sera lié ou délié là-haut ; mais si sa sentence est injuste, quoiqu'elle ait son effet dans l'Église militante, elle ne sera point ratifiée dans l'Église triomphante. Au reste quelle que soit la sentence prononcée par le pasteur, elle doit toujours être respectée par le fidèle ; car si ce dernier ne mérite pas d'être condamné ou puni pour une faute supposée, il peut l'avoir mérité par une autre véritable. En tous cas, que les inférieurs évitent de blâmer d'une manière téméraire le jugement des supérieurs, de crainte que, s'ils sont innocents de fait, ils ne deviennent coupables d'orgueil, par l'arrogance de leurs critiques. Tel est l'enseignement de saint Grégoire (Hom. 26 in Evang.). Après la gloriôuse confession de foi que les disciples venaient de prononcer par la bouche de Pierre ^ en disant : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, Jésus leur défendit expressément de publier qu'il était le Christ (Matth. XVI, 20). Cette prohibition du Sauveur n'était pas simple-
ment un effet de son liumilité; elle avait aussi pour motif de ne pas mettre obstacle à sa Passion, car si les Juifs l'eussent reconnu pour le Messie, ils ne l'auraient point crucifié ; c'était encore pour ne pas scandaliser les faibles dans la foi, qui n'auraient pu concilier les droits et les prérogatives de sa majesté avec les ignominies et les tourments de sa mort. Saint Chrysostôme dit également (Hom. 55 in Matth.): « Si le Sauveur eût été manifestement reconnu comme Fils de Dieu, personne n'aurait osé porter la main sur lui; il n'eût point été attaché à la croix, il ne serait point ressuscité d'entre les morts, et le prince des ténèbres régnerait encore sur le monde entier. )> Saint Ambroise ajoute (in cap. ix Luc.) : « Le Seigneur ordonne à ses disciples de garder le secret touchant sa divinité, pour plusieurs raisons : pour tromper l'infernal ennemi du genre humain, éviter toute apparence de vaine gloire et nous enseigner l'humilité, comme aussi pour épargner à ses Apôtres encore grossiers et imparfaits la charge trop lourde d'une prédication suJ^lime. Il leur défend donc maintenant de l'annoacer comme Fils de Dieu, afin que plus tard ils le prêchent comme un Dieu crucifié. La croix du Christ est en effet la gloire du Chrétien qui comprend bien ce mystère. Cette croix m'est seule salutaire; sans elle, toutes les autres me sont inutiles. Par elle je suis crucifié au monde et le monde est crucifié pour moi (Galat. vi, 14). Considérant le monde comme un corps mort, comme une ombre passagère, comme un cadavre infect, je n'ai plus pour lui ni affection ni désir, je le fuis et je l'abandonne parce ([u'il est corrompu et corrupteur.
Pour que les Apôtres gardassent mieux le secret relativement à sa divinité, comme aussi pour les fortifier contre la crainte de la moit [lar l'espérance de la gloire, le Sau-
veur leur prédit rignominie de sa Passion et le triomphe de sa résurrection (Mattli. xvi, 21). Il leur annonça donc que suivant le décret éternel de Dieu le Père, le FUs de l'homme devait aller à Jérusalem pour y accomplir le grand mystère de notre rédemption. 11 est remarquable qu'en parlant de sa Passion, le Sauveur ne se désignait jamais que sous le nom de Fils de l'homme, et non point sous le titre de Fils de Dieu; il indiquait par , là, qu'il la subirait en tant qu'homme et non en tant que Dieu. Décrivant la manière dont s'accomplirait le salut du monde, il déclara qui/ devait souffrir heaucowp. Il devait être en effet garrotté, souffleté, couvert de crachats, accablé de calomnies et d'opprobres, dépouillé de ses vêtements, couronné d'épines, flagellé et réprouvé de la 'part des sénateurs, des scribes et des princes des jwêtres, c'est-à-dire de la part de ceux qui semblaient supérieurs par l'âge, la sagesse, la science, la puissance et la dignité. Enfin, après avoir été condamné au supplice et livré au gouverneur par les Juifs ses compatriotes, '// devait être mis à mort par les Gentils qui le crucifieraient de leurs propres mains. Craignant toutefois de trop affliger ses disciples, Jésus ajouta pour ranimer leur confiance qu'il ressusciterait le troisième jour, en sortant glorieux du tombeau par sa propre vertu. D'après saint Jérôme, c'est comme s'il disait (in cap.' xvi Matth.) : Vous puljlierez ma divinité, lorsque j'aurai subi ma Passion ; car à quoi servirait d'annoncer maintenant aux peuples la grandeur et la majesté du Christ, lorsque bientôt ils le verront flagellé et crucifié? Ce serait pour eux un sujet de scandale.
Étonné de la triste prédiction qu'il venait d'entendre, Pierre ne put s'imaginer que Celui auquel il avait rendu un si ■ magnifique témoignage j)ût endurer une mort si humi-
liante et si douloureuse. Poussé par la vive affection qu'il portait à son bon Maître, il le prit en jjarticulicr, comme s'il n'avait osé le reprendre devant les autres Apôtres, et lui dit par forme de reproche : Qu'il n'en soit pas ainsi de vous. Seigneur ; non^ cela ne vous arrivera pas (Matth. XVI, 22). Le Fils de Dieu pourrait-il être traité aussi indignement et périr sous les coups de ses ennemis ? En parlant de la sorte, saint Pierre ne consultait que son ardent amour ; et en tirant le Seigneur à part, il nous montrait qu'un inférieur ne doit jamais réprimander son supérieur en public. Mais Jésus, qui précédait Pierre, se tourna vers lui, pour lui faire mieux sentir par l'expression du regard la force de cette correction : Marche après moi, en suivant ma volonté au lieu de la contrarier, Satan, c'est-àdire adversaire, toi qui t'opposes au dessein de Dieu pour le salut du monde (Ibid. 23). En d'autres termes: N'essaie pas d'empêcher ma Passion, mais plutôt tâche d'imiter mon exemple et marche sur mes traces : « Heureux, s'écrie Origène (Tract. 1 in Matth.), celui vers lequel Jésus seretourne, même pour le blâmer et le corriger ! » Tu es pour moi un scandale, ajouta le Sauveur, tu me fais obstacle, en voulant me dissuader d'obéir à mon Père ; parce que sur ce sujet tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais de l' homme ; tu ne comprends pas les dispositions de la Providence à mon égard, et tu ne désires pour moi que les avantages de cette vie présente. Efforçons-nous donc de concevoir, d'estimer et de rechercher toujours non pas les choses humaines, charnelles et terrestres, mais les choses divines, spirituelles et célestes. Selon la remarque d'Origène (loc. cit.), le Seigneur considère comme un scandale pour lui tout disciple avec lequel il n'est pas d'accord ; après avoir loué Pierre de sa foi, il le traite maintenant de Satan, parce que,
conduit par une affection toute charnelle, celui-ci voulait le détourner de sa Passion.
Saint Pierre, en effet, aimait tendrement et fortement son divin Maître. Aussi, nous lisons dans l'Itinéraire de saint Clément qu'après l'Ascension du Seigneur, chaque fois que le Prince des Apôtres se rappelait les charmes de sa présence et les douceurs de sa conversation, il fondait en larmes à tel point que ses pleurs presque continuels avaient sillonné et creusé ses joues. Mais son zèle fut inconsidéré lorsqu'il essaya d'empêcher la Passion ordonnée par Dieu pour le salut de l'humanité ; c'est pourquoi il mérita une réprimande énergique de la part du Sauveur, à la volonté duquel il prétendait mettre des entraves. A l'exemple de Notre-Seigneur, nous devons regarder comme des adversaires tous ceux qui, sous prétexte de nous procurer quelque consolation ou quelque avantage temporel, cherchent à nous détourner d'une bonne action ou d'un exercice spirituel. Pierre approuvé d'abord, puis blâmé par Jésus- Christ, nous montre que nul, malgré tout le bien qu'il a pu faire précédemment, n'est exempt de reproche s'il vient à se mal conduire ensuite. Apprenons aussi à ne pas rougir de la croix du Sauveur, mais plutôt à nous en glorifier, Xjarce qu'elle est l'instrument de notre salut et le principe de tout bien. Portons toujours sur nous la croix de Jésus comme une précieuse couronne, dit saint Chrysostôme (Hom. 55 in Matth.). C'est elle qui produit et perfectionne en nous toutes les grâces excellentes ; aussi elle est présente partout, elle concourt à tout ce que nous faisons, elle se trouve spécialement dans l'administration du baptême et dans la consécration de l'Eucharistie. Ce symbole de victoire, ce gage de rédemption, gardons-le respectueusement dans nos maisons, appliquons-le, traçons-le sur nos murs
el sur nos portes, imprimons-le sur notre front, gravons-le dans notre cœur. Quand nous formons sur nous-mêmes ce signe sacré, rappelons-nous la Passion du Sauveur avec les effets merveilleux dont elle a été pour nous la cause méritoire ; ne le faisons pas simplement avec les doigts de la main, mais surtout avec les sentiments d'une foi vive. Cette marque puissante suffit pour mettre en fuite les esprits immondes ; car ils reconnaissent dans la croix l'arme victorieuse que le Christ a employée pour briser leur force et triompher de leur puissance.
Prière.
Seigneur Jésus que le bienheureux apôtre Pierre a proclamé vrai Fils du Dieu vivant, bien que je sois un misérable pécheur, je confesse aussi moi de cœur et de bouche la même vérité ; je vous en supplie, Sauveur très-clément, accordez-moi de vous rendre également témoignage par mes œuvres, en sorte que ma conduite ne démente point ma croyance, afin d'être béni par vous comme saint Pierre et de demeurer ferme dans la même foi pratique. 0 vous, qui êtes mon Maître et mon Dieu, donnez-moi de vous suivre et de vous obéir en accomplissant tout ce qui vous est agréable et en évitant tout ce qui peut vous déplaire ; faites qu'ainsi, par votre grâce et votre secours, je persévère jusqu'à la fin dans votre service et votre amour. Ainsi soit-il.