‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 28 sur 68 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

EXHORTATION A SUIVRE JÉSUSCHRIST.

Matth. XVI, 24-28. - Marc, viii, 34-30. — Luc. ix, 23-27.

Après avoir prédit à ses seuls disciples le terrible mystère de sa Passion douloureuse, Jésus convoqua la foule ..qu'il invita à marcher sur ses traces dans le chemin des vertus pour arriver au royaume des cieux (Marc, viii, 34). Il disait donc à tous (Luc. ix, 23) : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive (Matth. xvi, 24). Pesons attentivement chacune des graves paroles que nous venons d'entendre, car elles sont aussi adressées à chacun de nous. Si quelqu'un, sans aucune distinction, veut, avec un plein consentement, venir, intérieurement par l'imitation, après moi, comme après son Sauveur et son Modèle. Amsi, bien qu'il appelle tout le monde, le divin Maître ne force personne, mais il laisse à chaque homme son entière liberté, afin que nous le servions d'une manière qui soit plus agréable pour lui et plus méritoire pour nous. « Admirons, dit saint Ghrysostôme (Hom. 5 in Matth.), combien Notre-Seigneur est doux et débonnaire ; il n'admet point à sa suite des esclaves qui lui soient assujétis par contrainte ou par nécessité, mais des serviteurs qui lui soient attachés i3ar l'amour et la reconnaissance ; c'est pourquoi il attire à lui tous les hommes de bonne volonté par ses exhortations et par ses bienfaits, en leur offrant non pas simplement de l'or ou de l'argent, mais des trésors célestes et des biens éternels, infiniment plus précieux que toutes les richesses de la terre. » Le Seigneur

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ajouta : Qu'il renonce à lui-même, c'est-à-dire iion-seulemeiit à ses biens et à ses proches, mais encore à ses idées et à ses inclinations, à son jugement individuel et à sa propre volonté ; qu'ensuite il porte sa croix par la pratique de la mortification, la compassion à l'égard du prochain, et, s'il est nécessaire, par l'acceptation du martyre ; puis alors qu'il me suive, ou en d'autres termes : Qu'il me considère comme le but de ses intentions, afin de ne point ambitionner les faveurs humaines ; qu'il me prenne pour le guide de ses actions, afin d'éviter les séductions diaboliques ; qu'il me désire comme la récompense de ses mérites, afin de mépriser les avantages temporels.

Par son péché, l'homme coupable avait perdu les trois dons excellents que le Créateur lui avait octroyés primitivement dans le paradis terrestre, à savoir : la liberté, la félicité et la dignité. Or, le Rédempteur indique ici à l'homme pénitent les trois moyens nécessaires pour recouvrer ces anciennes prérogatives : Qu'il se renonce lui-même, pour racheter sa liberté ; qu'il porte sa croix, pour reconquérir sa félicité ; et qu'il me suive \}0\iv retrouver sa dignité première. Ou encore : Qu'Use renonce lui-même dans la prospérité, en évitant le mal ; qu'il porte sa croix dans l'adversité, en accomplissant le bien ; et qu'il me suive par la conformité de sa vie avec la mienne, en rapportant tout à Dieu, Par ces mûmes paroles, le divin Maître exclut comme fausses et inutiles six espèces de pénitences : 1° la pénitence forcée, puisqu'il demande une conversion volontaire {Si quisvult) ; 2» la pénitence tronquée de ceux i^ui donnent leurs biens au Seigneur et se donnent eux-mêmes au monde, car il exige l'abnégation personnelle {abncget semetipsum) ; 3° la pénitence délicate do ceux qui nu voudraient 'ressentir aucune peine, tandis qu'il rucommande de [)orter la croix [tollat

crucem) ; 4° la pénitence empruntée de ceux qui se prévalent des mérites de leurs proches sans imiter leurs vertus, au lieu qu'il ordonne de porter sa propre croix et non celle des autres {,suam)\ 5" la pénitence passagère de ceux qui, après s'être sevrés des plaisirs l'espace d'un jour, s'y livrent le reste du temps, quoiqu'ils dussent porter leur croix tous les jours [quotidie], comme il est marqué en saint Luc (ix 23) ; 6° la pénitence simulée des hypocrites qui recherchent l'honneur mondain, bien loin de suivre Jésus-Christ {et sequatur me).

Toute la perfection de la vie chrétienne est comprise en ces trois choses : se renoncer soi-même, porter sa croix et suivre Jésus-Christ ; car c'est là tout ce que le divin Maître exige de celui qui veut être son disciple. — Quant au premier point, l'abnégation de nous-mêmes implique d'abord le renoncement aux personnes qui nous sont les plus chères, et aux choses qui nous sont les plus utiles temporellement. Jésus dit, en effet : Si quelquun venant à moi ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, sa vie môme, il ne peut être mon disciple (Luc, XIV, 26). Puis il ajoute : Quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne saurait être mon disciple (Ibid. 33). Mais il ne suffit pas de renoncer à nos biens, à nos proches, à tout ce que nous avons extérieurement, si nous ne renonçons en outre à nos sentiments, à nos affections, à tout ce que nous sommes ; c'est ce que le Seigneur a déclaré par ces paroles : Si quelqu'un veut venir après moi^ quHl se renonce lui-même. Or, pour se renoncer soi-même, il faut cesser d'être ce qu'on était et devenir ce qu'on n'était pas auparavant ; en d'autres termes, il faut dépouiller le vieil homme et revêtir l'homme nouveau, c'est-à-dire quitter ses habitudes vicieuses pour en adopter de vertueuses. Que ser-

virait d'abandonner toute sa fortune, dit saint Prosper, si l'on n'abandonnait pas sa propre volonté ? Ce dernier sacrifice est plus excellent et plus nécessaire, mais aussi plus difficile et plus méritoire que tout autre. Cette parfaite immolation de soi-même consiste à combattre toutes les convoitises charnelles et toutes les concupiscences mondaines, comme aussi à ne jamais rechercher sa propre satisfaction ou la faveur humaine dans le bien que l'on opère, mais à se proposer uniquement la gloire divine, en sorte que l'on puisse vraiment dire avec Jésus-Christ : Je suis venu, non pour faire ma volonté, mais pour accomplir la volonté de Celui qui m'a envoyé (Joan. vi, 38).

La seconde condition de la vie chrétienne, c'est de porter sa croix, en s'adonnant aux travaux de la pénitence, en compatissant aux misères d'autrui et en se résignant aux tourments du martyre. D'après saint Maxime, il y a deux manières de porter sa croix par la mortification, l'une corporelle et l'autre spirituelle : par la première on se prive généreusement de toutes les jouissances extérieures qui pourraient séduire les sens, et on s'éloigne courageusement de toutes les occasions dangereuses qui pourraient entraîner au mal ; par la seconde, qui est plus noble et plus sublime, on s'applique à régler les mouvements de l'âme, à calmer les troubles de l'esprit, à modérer les passions et à réprimer les vices, en leur livrant une guerre continuelle comme à des ennemis domestiques, pour les soumettre à la saine raison et à la véritable foi. Suivant une autre explication, par la croix corporelle on entend toutes les espèces de martyres ou ■de morts physiques, de peines ou de périls auxquels on s'expose volontairement pour Jésus-Christ. De même aussi, par la croix spirituelle on entend cette mort intérieure et ce martyre moral qu'endurent les âmes religieuses et parfaites.

Ainsi le grand Apôtre ne craignait pasde dire (Galat. vi, 1 4) : Pour moi le monde est crucifié, et moi je suis crucifié pour le monde ; en d'autres termes, selon la Glose : Je méprise le monde, et lui de son côté me méprise ; il n'a plus d'empire sur moi, tandis que j'en ai beaucoup, contre lui. D'après saint Grégoire (Moral, lib. 22, 2), c'est à bon droit que saint Paul signalait ce double et réciproque crucifiement ; car il ne cherchait point sa gloire dans le monde, et le monde ne mettait point en lui sa gloire. Mais il arrive assez souvent qu'un Chrétien, détaché du' siècle par ses affections, y est cependant retenu par ses occupations ; et le siècle, auquel il est déjà mort, le recherche néanmoins comme s'il était encore vivant, parce qu'il réclame ses services quoiqu'il ne possède plus ses pensées. — Or, dans le monde régnent trois vices principaux pour lesquels nous devons être crucifiés, et qui doivent être crucifiés pour nous : saint Jean les nomme concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie (I Ep. ii, 16). Le crucifiement de ces trois funestes passions s'accomplit par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance ; de sorte que les religieux fidèles à leurs engagements sacrés sont vraiment des martyrs spirituels. Ils endurent, en effet, un triple martyre moral : le premier consiste à se dépouiller généreusement des biens temporels ; le second à résister courageusement aux délectations sensuelles, de façon que plus la lutte aura été constante, plus aussi la victoire sera glorieuse ; le troisième, enfin, consiste dans l'abnégation totale de sa propre volonté. Par l'obéissance, dit saint Grégoire (in cap. xv, I Reg.), on immole sa propre volonté, tandis que par le sacrifice on offre une victime étrangère ; c'est pourquoi le Seigneur a déclaré par la bouche du prophète Samuel que Vobéissance est préférable au sacrifice (I Reg. xv, 22).

Quant à la troisième condition de la vie chrétienne, nous devons suivre ou imiter le Sauveur dans la triple voie où il nous a précédés sur la terre. En effet, à son entrée dans le monde, il nous a donné le modèle de la ijIus rigoureuse pauvreté ; puis dans le cours de son pèlerinage il nous a offert le type de la plus profonde humilité ; et à la fin de sa carrière il nous a laissé l'exemple de la plus héroïque patience. Parce que nous devons lui ressembler sous ces trois rapports, il nous invite à garder un souvenir continuel de ces trois grandes vertus, en nous disant par la bouche de Jérémie (Jerem. m, 10) : Souvenez-vous de mon indigence, de ma misère, de l'absinthe et du fiel dont j'ai été abreuvé. Afin de se conformer exactement à leur divin Maître, les sectateurs fervents de la perfection évangélique doivent quitter poiu' Dieu même les trois sortes de biens qu'ils ont reçus de sa providence, savoir ceux du monde ou de la fortune, ceux du corps et ceux de l'âme. Il faut d'abord qu'ils abandonnent le monde avec toutes les richesses terrestres, en se débarrassant des occupations séculières et des sollicitudes temporelles; ils y parviendront par la pauvreté volontaire que le Sauveur a pratiquée de la façon la plus complète pendant toute sa vie mortelle. Il faut ensuite qu'ils délaissent leur corps, et cela de trois manières : soit en macérant leurs sens par les veilles, les jeûnes et les oraisons, de peur que la chair insolente ne se révolte contre l'esprit; soit en rejetant les commodités, les douceurs et les satisfactions naturelles, car celvi qui traite trop délicatement son serviteur le trouvera plus tard rebelle (Prov. xxix, 21); soit en supportant volontiers les travaux, les fatigues et les douleurs, comme les Apôtres et les Martyrs ont tout enduré pour Jésus-Christ qui leur en avait donné l'admirable exemple. 11 faut enfin que les parfaits disciples sacrifient leur âme,

en immolant leur iDropre volonté pour la rendre conforme au bon plaisir de Dieu que le Sauveur lui-même avait pris pour règle de sa conduite ; par conséquent, en tous leurs actes et leurs désirs, ils ne doivent avoir d'autre- but et d'autre ambition que de voir Dieu toujours plus glorifié en , eux et dans toutes les autres créatures.

Sachons aussi que personne ne peut vivre comme Jésus- Christ, s'il ne meurt également comme Jésus-Christ. De même que, par un effet de son excessive charité, le Verbe divin s'est anéanti jusqu'à s'unir à notre faible nature, de manière à mourir en quelque sorte à cette splendeur souveraine qui le rend consubstantiel au Père éternel; ainsi, tout Chrétien qui aspire à une semblable perfection doit mourir à lui-même par une sincère humilité qui le porte à s'abaisser jusqu'au néant dans sa propre opinion afin de vivre pour Dieu seul. Il doit donc regarder comme rien tout ce qui vient de lui-même, mais estimer beaucoup tout ce qui vient du Très-Haut, et conserver avec soin les dons divins qui le rendent conforme à Jésus-Christ; de la sorte, il pourra dire justement avec l'Apôtre : Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi (Galat. ir, 20). Parlant des Chrétiens ainsi morts à eux-mêmes, le même Apôtre disait: Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ (Colos. m, 3). Cette vie surnaturelle qui consiste dans l'union de l'âme avec Dieu est maintenant cachée sur la terre, parce que les exigences nombreuses de la vie corporelle empêchent notre amour d'être continuel ; mais elle se manifestera pleinement dans la céleste patrie, où notre amour ne sera jamais interrompu, parce que nous y contemplerons éternellement l'essence divine qui fera notre suprême béatitude. Aussi saint Paul ajoute : Mais lorsque paraîtra le Christ qui est votre vie, vous

paraîtrez également avec lui dam- la gloire (Ibid, 4). Cette mort mystique par laquelle, en se méprisant, on cesse de vivre à soi-même, se prépare peu à peu et se consomme par degrés. Ainsi l'homme humble commence par reconnaître sincèrement en son cœur et par confesser ouvertement de bouche qu'il est le plus vil de tous les êtres ; puis il tâche de souffrir patiemment que les autres parlent de lui avec dédain et le traitent avec mépris ; bien loin de s'attrister des injures et des outrages, il en vient même jusqu'à s'en réjouir. Le Sauveur est parvenu à ce comble de l'humilité où nous devons tendre. Ne suivons pas les suggestions du diable comme font les ambitieux et les superbes; ni les convoitises du monde, ainsi que font les hommes cupides et avares ; ni les appétits de la chair, à l'imitation des voluptueux et des incontinents; mais suivons les exemples de notre divin Chef ; autrement, il ne nous servirait de rien de nous renoncer nous-mêmes et de porter notre croix. Voulez-vous marcher sur les traces du Rédempteur? Soyez soumis à Dieu et charitables envers le prochain ; soyez disposés à tout entreprendre et à tout endurer pour le Seigneur ; gardez-vous du péché, et exercez-vous à la vertu : telle est la voie que Jésus-Christ nous a frayée ; passons par le même chemin, si nous voulons imiter sa conduite pendant le présent pèlerinage et partager sa gloire dans l'éternelle patrie. « Mais, hélas ! s'écrie saint Bernard (Serm. 21 in Cant.), combien peu de Chrétiens consentent à marcher après vous, Seigneur, quoique beaucoup désirent parvenir jusqu'à vous ! La plupart voudraient participer à votre règne, mais non point à votre Passion ; ils souhaitent de vous trouver, et cependant ils négligent de vous chercher; ils aspirent à vous posséder, mais ils refusent de vous suivre; ils demandent à mourir heureusement comme les justes,

et ils ne s'appliquent point à vivre saintement comme eux. Après avoir exhorté ses disciples à supporter même le martyre, le Sauveur signale les trois obstacles qui empêchent cette courageuse confession de la foi chrétienne, savoir : l'égoïsme, la cupidité et le respect humain. Au premier obstacle, il oppose cette sentence (Matth, xvi, 25) : Celui qui voudra sauver sa vie la perdra ; c'est-à-dire, il encourra la mort éternelle, l'homme qui, pour éviter la mort temporelle, fuira le martyre ou repoussera la pénitence, préférant ainsi offenser Dieu et ménager son corps. Mais au contraire celui qui perdra sa vie pour moi la retrouvera, déclare le Sauveur; en d'autres termes, il obtiendra une vie bienheureuse l'homme qui exposera ou sacrifiera cette vie misérable, non point par vanité, désespoir ou opiniâtreté ; mais pour mon amour, mon honneur et ma loi ; soit parce qu'il préfère mourir que de m'offenser, soit parce qu'il préfère m'apaiser en se mortifiant que de m'irriter davantage en s'épargnant trop. D'après saint Grégoire (Hom. 32 in Evang.), cette sentence du Seigneur est analogue à la déclaration qu'on ferait à uil agriculteur, en lui disant : Si vous gardez le froment dans votre grenier, vous le perdrez sans retour ; mais si vous le jetez en tei're, vous le retrouverez avec avantage. Malheur à la chair qui n'aura pas été affligée et domptée dans le temps, dit Gassien ; celle au contraire qui aura été immolée sur la terre sera couronnée dans le ciel. — « N'estil pas plus prudent, dit saint Bernard (Serm. 30 in Gant.}, de perdre sa vie en ce monde, afin de la conserver dans l'autre, que de la conserver momentanément ici-bas pour la perdre éternellement? A cet oracle de la Sagesse incarnée que pouvez-vous répliquer, vous qui estimez la bonne chère plus que la bonne morale ? Hippocrate et ses partisans enseignent comment il faut conserver sa vie en ce monde ; le

Christ et ses discii^les, au contraire, enseignent qu'il faut la perdre. De ces deux écoles laquelle voulez-vous suivre ? celle du Maître ou celle du serviteur? Épicure vante surtout les jjlaisirs des sens et Galien recommande la santé du corps, mon divin Maître prêche le mépris de toutes ces choses, lorsqu'il fait retentir ces paroles mémorables (Joan. xn, 25) : Quiconque aime sa propre vie la perdra ; il la perdra, soit en la sacrifiant par le martyre, soit en l'affligeant par la pénitence. Réprimer par l'esprit les désirs de la chair est un genre de martyre moins cruel et conséquemment moins homble, mais plus long et par suite plus pénible que celui où les membres tombent sous le fer meurtrier des bourreaux. »

Le second obstacle à la parfaite profession de la vie chrétienne est la cupidité que Jésus-Christ combat par la maxime suivante (Matth. xvi, 26) : Que sert à un homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âme? car en mourant, il n'emportera rien, sinon le péché qu'il a commis; il méritera d'autant plus les tourments de l'enfer qu'il aura recherché davantage les biens de la terre. Aussi est-il écrit dans l'Apocalypse (xvin, 7) : Livrez-la aux supplices et auœ douleurs à •proportion qu'elle s'est abandonnée à l'orgueil et à la volupté. Être privée de la gloire céleste et condamnée à la peine éternelle, voilà le dommage irréparable que subira l'âme perdue pour toujours. Par conséquent , Jésus-Christ semble dire : La possession des richesses de l'univers est non-seulement inutile, mais fci'ès-préjudiciaijle à celui dont elle cause la perte de l'âme ; car cette substance immortelle et raisonnable que la sainte Trinité a créée à sa propre image doit être préférée à toutes les choses corruptibles et matérielles, comme étant plus précieuse que tous les trésors du monde. Insensé donc celui qui aime l'or et

l'argent jjIus que son âme et que celle des autres, puisque, pour satisfaire cette folle passion, il s'expose à un malheur sans fin. L'avare est pire même que le démon; car Satan estime plus une seule âme que l'univers entier ; lui-même l'a prouvé clairement, lorsque, pour tenter Jésus-Christ, il lui montj-a tous les royaumes avec leur magnificence en lui disant : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes pour m adorer (Mattli. iv, 9). D'où il siiit, conclut Origène (Tract. 2 in Matth.), que, si nous avions à choisir entre gagner le monde et sauver notre âme, nous devrions, sans hésiter un instant, perdre celui-là plutôt que celle-ci. Gardons-nous donc, ajoute saint Ambroise, de négliger le salut de notre âme pour courir après les richesses et les plaisirs ; car que nous servirait d'avoir joui des biens temporels, si nous venions à être privés des biens éternels ? Saint Chrysostôme rend cette vérité sensible par la comparaison suivante (Hom. 56 in Matth.) : a Si, pendant que vous seriez réduit à la plus extrême indigence, vous aperceviez de loin vos serviteurs se livrer aux délices de la bonne chère, quel avantage vous reviendrait-il d'être appelé leur seigneur et leur maître? De même aussi, quelle consolation peuvent procurer à l'âme les jouissances de cette vie, lorsqu'elle n'a en perspective que les abîmes de l'enfer où elle sera précipitée, à cause de ces mêmes biens? » — D'après saint Augustin, les paroles précédentes de Jésus- Christ s'adressent aussi à ceux qui négligent de sauver leurs propres âmes, en voulant sauver .celles des autres. Selon saint Chrysostôme, ces hommes imprudents ressemblent aux malheureux ouvriers qui trouvent la mort dans les mines d'où ils s'efforcent d'extraire les métaux précieux. Comme quelqu'un pourrait faussement objecter : Supposez que je perde mon âme, je la rachèterai au moyen de tout

ce que je gagnerai, le Seigneur ajoute aussitôt : Que donnera l'homme en échange de son âme ? Comme s'il disait : Le monde entier ne suffirait pas pour délivrer une seule âme de la mort éternelle ; c'est pourquoi l'homme ne saurait compenser la ruine de son âme par la conquête du monde luimême. Celui qui perd sa fortune peut s'en dédommager par l'acquisition de richesses nouvelles, et celui qui perd la vie présente peut s'en consoler par l'espérance de la résurrection future ; mais si vous perdez votre âme par le péché, vous n'en trouverez pas une autre pour la remplacer et aucune créature ne pourra lui rendre la vie éternelle. Dans l'impuissance absolue où nous étions réduits par rapport à notre salut, Dieu, touché d'une miséricordieuse compassion, a livré le sang précieux de son propre Fils pour notre rédemption. Nous devons en retour sacrifier la vie présente pour son amour, au lieu de la conserver simplement pour quelque • intérêt temporel. A des biens fugitifs qu'il nous faudra nécessairement quitter un jour, sachons préférer les biens éternels, dit saint Augustin. Si l'on vous faisait cette proposition : Pendant ce mois, soyez riche et puissant, faites tout ce que vous voudrez, et jouissez, comme il vous plaira, de toutes les délices -, mais, après ce laps de temps, on vous arrachera les yeux, on vous refusera tout soulagement, et vous serez condamné à passer le reste de votre vie dans les douleurs de la faim et de la soif, dans toutes sortes de misères et de tourments ; accepteriez-vous de pareilles conditions ? Et pourtant qu'est-ce que notre vie présente, quelque longue qu'elle soit ? Moins qu'un mois, moins qu'un jour, moins qu'une heure en comparaison de l'éternité malheureuse à laquelle sera condamnée l'âme pécheresse pour y endurer des supplices sans terme comme sans exemple. Lors même que vous pourriez réunir en vous seul, dit

feaint Isidore, toute la sagesse de Salomon, la beauté d'Absalon, la force de Samson, la longévité d'Enoch, la fortune de Crésus ; à quoi vous serviraient tous ces avantages, si, après les avoir possédés, votre corps devait être abandonné aux vers et votre âme livrée aux démons afin d'être tourmentée sans relâche comme celle du mauvais riche dans les flammes de l'enfer? — Par conséquent, si nous vivons au" temps de la persécution, soyons prêts à subir tous les maux et la mort même plutôt que de renier la foi chrétienne ; mais si nous vivons au temps de la paix, réprimons les désirs terrestres et méprisons les biens temporels pour ne pas violer la loi divine. Ne nous laissons point abattre par l'adversité, ni corrompre par la prospérité, ni séduire par aucun artifice ; veillons constamment sur nous-mêmes, afin que rien ne nous sépare de Jésus-Christ ; en toutes occasions et de toutes manières, tâchons de lui plaire et craignons de l'offenser.

Le troisième obstacle à la confession courageuse de la foi chrétienne est le respect humain. Souvent, dit saint Grégoire (Hom. 32 in Evang.), une mauvaise honte nous retient et nous empêche de manifester extérieurement les bons sentiments dont nous sommes animés intérieurement ; et plus nous redoutons la présence des hommes ennemis de la justice, moins nous appréhendons le regard de Dieu vengeur de cette même justice. Plusieurs disent bien qu'ils ne rougissent pas de se déclarer ouvertement chrétiens. Mais, comme ajoute le même saint Docteur, la confession orale de la foi catholique ne suffit pas, si Ton craint d'encourir le mépris du monde par la pratique de la religion, si l'on ne veut pas supporter les injures, et si, dans les différends qui surviennent, on refuse de faire les premières démarches pour ménager une prompte réconciliation. A ce

premier vice du respect humain le Seigneur oppose des menaces et des promesses ; car il déclare que, dans son second avènement, il reconnaîtra devant son Père céleste ceux qui l'auront reconnu devant les hommes, tandis qu'il reniera ceux qui l'auront renié (Matth. x, 32, 33). Si quelqu'un rougit de moi et de mes paroles, dit-il, le Fils de l'homme rougira pareillement de lui, lorsqu'il viendra dans sa majesté, celle de son Père et de ses Anges (Luc. ix, 2G). 11 s'appelle lui-même Fils de lliomme, en signe d'humilité, comme aussi pour attester la réalité de la chair qu'il s'est unie miséricordieusement, et pour indiquer l'intégrité ou pureté parfaite de la Vierge qui le conçut et l'enfanta miraculeusement. Ainsi Jésus-Christ qui est venu jadis dans la pauvreté, l'abjection et la douleur poui- racheter le monde, viendra de nouveau pour le juger, dans la compagnie bienheureuse des esprits célestes, dans la gloire de son humanité. Mais comme les trois personnes de l'adorable Trinité concourent inséparablement à toutes les actions extérieures que Dieu produit hors de lui-même, le jugement dernier du genre humain sera l'œuvre commune du Père, du Fils et du Saint-Esprit; il sera néanmoins l'œuvre plus particulière du "Verbe incarné qui s'y montrera seul sous la forme visible de sa nature humaine. D'ailleurs, bien que la puissance et la Jjonté doivent s'exercer dans cette action suprême, la sagesse que l'on attribue spécialement au Verbe éternel doit y présider surtout au discernement nécessaire pour observer les règles de l'équité, en considérant ce qui est dû à chacun.

Gomme Juge souverain des vivants et des morts, IHomme- Dieu rassemblera toutes les générations autour de son tribunal redoutable. Alors^ sans plus accorder aucune remise de temps, comme aussi sans faire aucune acception de per-

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sonnes, i/ rendra à chacun selon ses œuvres^ suivant ses mérites ou démérites (Matth. xvi, 27) ; il récompensera les justes et châtiera les pécheurs, en décernant aux premiers une double gloire et en infligeant aux seconds une double peine, à savoir pour le corps et ^jour l'âme. Aujourd'hui, c'est le temps de travailler et de semer ; alors, ce sera le temps de percevoir la rémunération et de recueillir la moisson. Marchons avec ardeur pendant que nous jouissons de la lumière, de peur qu'étant surpris tout à coup par les ténèbres nous ne puissions plus produire aucune œuvre de salut. Consentons à perdre cette vie temporelle, et nous mériterons de recevoir en échange la vie éternelle. Ne nous laissons point abattre; la joie ne tardera pas à remplacer pour toujours la tristesse. Si la mort vous épouvante, contemplez la gloire du Sauveur triomphant ; et si la croix vous effraie, considérez la béatitude des chœurs angéliques auxquels vous serez bientôt associés. Rappelez-vous, dit saint Bernard (Serm. de quadruplici debito), ce que vous devez à Jésus-Christ; vous lui devez la vie, puisqu'il a donné la sienne pour racheter la vôtre. Ne craignez donc point de confesser votre divin Sauveur parmi les rigueurs mêmes de la persécution ; plutôt que de le renier, soyez prêts à sacrifier tous les biens et tous les avantages temporels, à endurer tous les supplices et tous les opprobres, à verser jusqu'à la dernière goutte de votre sang. Parmi les douceurs de la paix qui ne sont pas sans dangers pour la vertu, ne rougissez pas non plus d'imiter votre divin Modèle ; appliquez-voQS spécialement à mortifier vos sens et à pardonner les injures. En tout temps comme en tout lieu, montrezvous chrétiens véritables par votre langage et votre conduite ; Jésus-Christ à son tour vous reconnaîtra pour ses fidèles disciples, devant son Père céleste et devant le monde en-

lier au grand jour de la manifestation et de la rétribution. De peur que les Apôtres, encore faibles et imparfaits, ne doutassent de son dernier avènement et ne se rebutassent d'une longue attente, leur bon Maître confirma leur foi et soutint leur courage par la promesse suivante dont l'accomplissement n'était pas éloigné (Matth. xvi, 28). Afin que vous soyez assurés de mes paroles précédentes, je vous le dis en vérité : Quelques-uns de ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Fils de l'homme venant en son règne, c'est-à-dire dans l'éclat avec lequel il apparaîtra comme Roi de l'univers, au jour du jugement ; car ils le contempleront bientôt tel qu'il se découvrira plus tard à tous les hommes ressuscites. Le Sauveur voulait ainsi donner ici-bas à ses amis un échantillon de la gloire dont il revêtira dans le ciel les corps des élus qui le confessent maintenant sur la terre. Selon la Glose, il montra à ses Apôtres dans son corps mortel une clarté semblable à celle que son corps ressuscité devait posséder; et de cette manière ils virent une image de la splendeur que produira le règne de Dieu dans l'Église triomphante. En disant qw'ils ne goûteront pas la mort auparavant, le Seigneur nous fait entendre, par cette expression remarquable, que la mort temporelle cause une bien légère amertume en comparaison de la mort éternelle, et que, avant de parvenir à la vie éternelle, les bons ne font que passer rapidement par la mort temporelle. Ceux qui supportent patiemment les afflictions pour Jésus-Christ demeurent ici-bas avec lui en état de grâce, et ils ne goûtent point l'amertume affreuse de la mort spirituelle du péché ou de l'enfer ; mais ils vont avec leur divin Chef posséder la céleste béatitude. Le Sauveur fit à ses chers disciples cette consolante promesse pour les fortifier contre les adversités passagères de ce monde, en leur

montrant les joies permanentes de la résurrecLion glorieuse. Mais il différa quelques jours encore de leur accorder cette vision magnifique, afin qu'ils la désirassent avec plus d'ardeur, la reçussent avec plus de reconnaissance, et qu'elle leur fût ainsi plus agréable et plus profitable.

Prière.

Seigneur Jésus, apprenez-moi à me renoncer moi-même, de façon que, dans la prospérité comme dans l'usage ordinaire des choses temporelles, je m'abstienne de tout mal et je me propose votre seul honneur ; qu'abandonnant ma propre volonté, je me soumette à votre bon plaisir ainsi qu'à toute créature pour votre amour. Aidez-moi aussi à porter ma croix, de sorte que j'embrasse volontiers la pénitence et la mortification, que je souffre patiemment les peines et les afflictions de la part d'autrui, que je sache compatir anx nécessités et aux misères du prochain, que je ne cesse d'accomplir le bien malgré les difficultés et les contradictions. Enfin accordez-moi de vous suivre, en imitant vos exemples, de manière que, par la conformité de ma vie avec la vôtre, je parvienne sur vos traces à la céleste patrie. Ainsi soit-il.

CHAPITBE m

Mattli. xvii, 1-9. — Marc, ix, 1-8. — Liic.jx, 28-3G.

Le Sauveur ne différa pas beaucoup d'accomplir la promesse qu'il venait de faire à ses Apôtres réunis, en leur

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disant que quelques-uns d'entre eux ne mourraient pas sans avoir vu le Fils de l'homme dans la majesté de son règne. Siœ jours après, disent saint Matthieu et saint Marc, qui ne comptent pas les deux jours extrêmes, celui de la promesse et celui de sa réalisation, ou selon saint Luc qui comprend l'un et l'autre, huit jours après environ, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena à Vécart, pour prier avec cuor sur une montagne qui est le Thabor, distant de quatre milles de Nazareth, du côté de l'orient. Les six jours, mentionnés par les deux premiers Évangélistes, signifient qu'après le sixième âge du monde les âmes des Saints se reposeront en paix de leurs travaux dans l'attente de la résurrection ; les huit jours marqués par saint Luc indiquent que dans la huitième époque les corps des Saints, quittant la poussière du tombeau, se réuniront à leurs âmes bienheureuses pour partager avec elles la gloire de l'immortalité. Suivant la Glose et saint Jérôme (in cap. xvii Matth.), ces différents nombres sont en harmonie avec le mystère présent : car, de même que notre divin Rédempteur, après le sixième jour de la semaine où il fut élevé sur la croix et le septième où il fut déposé dans le sépulcre, sortit vivant du tombeau le huitième ; ainsi après les six âges du monde pendant- lesquels nous travaillons et nous souffrons pour le Seigneur, et après lo septiètne qui est celui du repos provisoire des âmes séparées de leurs corps dans l'autre vie, nous ressusciterons tous dans la huitième époque. "Voilà pourquoi au luiitième jour s'opéra le miracle de la Transfiguration, par lequel le Sauveur voulait montrer à ses disciples comme une esquisse de la gloire de la résurrection future. Le Seigneur prit avec lui trois de ses Apôtres, afin que le prodige fût prouvé par la déclaration de trois témoins ; c'était aussi pour signifier que ceux qui croiront fermement

à l'adorable Trinité jouiront à jamais delà vision béatifique. Il choisit les trois qu'il affectionnait spécialement, pour donner à entendre que quiconque désire contempler la gloire de Dieu doit confesser sa foi comme saint Pierre, triompher des vices ainsi que saint Jacques, et à l'exemple de saint Jean posséder la grâce nécessaire pour l'exécution des bonnes œuvres ; car tout mérite proprement dit consiste à croire le vrai, à fuir le mal et à pratiquer le bien. Le divin Maître voulait encore insinuer par là qu'il agrée les divers états compris dans l'Église : saint Pierre y représente les gens mariés et aussi les prélats ; saint Jacques figure les pénitents et ceux qui sont appliqués à la vie active ; saint Jean rappelle les vierges et les contemplatifs. Afin de manifester aux yeux de ses trois amis privilégiés un brillant reflet de la gloire future, il les emmena à V écart, dans un lieu désert et solitaire, pour nous faire comprendi-e que, si nous voulons participer au triomphe de sa résurrection , nous devons nous arracher à la société des méchants et aux embarras du siècle. // les conduisit sur une montagne et non dans une vallée ; car on ne peut mériter de le voir et de le posséder dans sa splendeur et sa félicité, si l'on ne détache de la terre ses propres pensées et ses affections pour les porter sans cesse vers le ciel où l'on doit habiter en es^jr-it. Il s'éleva sur une très-haute montagne afin d'y prier, nous insinuant par cette ascension sublime que, pour bien faire oraison, il faut marcher de vertu en vertu jusqu'au sommet de la perfection, fouler aux pieds les choses de la terre et aspirer de tout son cœur aux jouissances de la patrie. Par rapport au prodige dont il s'agit, ce mont est justement appelé Thabor, qui signifie l'approcJie de la lumière ; ca.r toute manifestation se produit an moyen de la lumière. L'effet qui accompagna iui.iison du Sauveur montra

bien qu'il demandait à son Père de manifester à ses Apôtres la gloire de la résurrection future; car tandis qu'il priait, son visage parut tout autre (Luc. ix, 29), et il fut transfiguré devant eux (Matth. xvii, 2). La ferveur et la dévotion dans la prière disposent à l'extase ou à la transformation de l'âme, comme le prouva plus tard l'exemple de saint Pierre (Act. x). Pour indiquer ici l'action commune de la Trinité tout entière sur la nature humaine de Jésus-Christ, l'Évangile déclare non pas qu'il se transfigura, mais qu'il fut transfiguré. Sa fixée devint brillante comme le soleil et même plus encore, mais l'écrivain sacré ne trouvait point un terme suffisant de comparaison ; ses vêtements devinrent blancs comme la neige, parce qu'ils étaient environnés d'une vive lumière. Selon saint Augustin (de Mirabil. sac. Scri[ t.), la blancheur éclatante des vêtements provenait de la splendeur merveilleuse de la face, en sorte que le changement réel s'opéra dans le visage et non dans les habits du Sauveur. Toutefois il ne perdit rien de sa substance véritable, mais il y ajouta un éclat extraordinaire, et ses traits restèrent les mêmes tout en devenant plus majestueux ; aussi saint Luc ne marque pas que sa figure était autre, mais seulement qu'elle paraissait autre {facta est spccies vultus ejus altéra). Le Seigneur ne prit néanmoins que la ressemblance et non point la (jualitc même de la clarté céleste ; car, comme le dit saint Léon (Serm. de Transfig.), les disciples encore revêtus de leurs corps mortels n'auraient pu supporter cette vue ineffable et inaccessible de la divinité, dont la jouissance est réservée pour la vie éternelle à ceux qui ont le cœur pur. Le Sauveur voulut alors montrer dans sa chair passible un spécimen de la gloire qui devait suivre sa résurrection et la nôtre, comme il l'avait annoncé et promis. Quel gage magnifique il nous

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a donné dans son admirable Transfiguration ! elle était le prélude sublime du dernier avènement où Jésus-Glirist avec ses bienheureux élus l'emportera en clarté sur l'astre du jour. Celle de sa nature divine a été figurée par la splendeur de son nsage, tandis que celle de sa nature humaine l'a été par la blancheur de ses vêtements. La clarté qu'il devait posséder comme notre Chef suprême a été aussi représentée par la splendeur de son visage, comme celle qu'il doit communiquer aux Saints triomphants l'a été par la blancheur de ses vêtements ; mais la clarté des disci£)les s'efîacera devant celle de leur Maitre, de même que la couleur éblouissante de la neige est surpassée par la lumière étincelante du soleil.

Avant d'être transfiguré, le Seigneur fit trois choses remarquables qui doivent nous servir d'exemples : il prit avec lui trois Apôtres, gravit avec eux une montagne fort élevée et se mit en prière. Ces différentes circonstances nous montrent que personne ne peut atteindre à la gloire céleste s'il ne s'entoure de vertus excellentes, ne s'élève à une vie surnaturelle et ne se livre à une fervente oraison. Heureux d'abord celui qui se fait accompagner des vertus représentées par les disciples privilégiés ! Ainsi, dans un sens spirituel, prenons avec nous saint Pierre dont le nom signifie connaissant, c'est-à-dire possédons la triple connaissance de Dieu, do nous-mêmes et du prochain : la première engendre la charité et chasse la crainte ; la seconde fait naître l'humilité et fuir la jjrésomption ; la troisième produit la compassion et bannit la dureté. Prenons aussi saint Jacques dont le nom signifie lutteur ou supplantateur ; c'est-àdire embrassons la triple mortification qui consiste à repousser et à surmonter les concuijiscences de la chair, les séductions du monde et les suggestions perfides du démon ;

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car, selon la parole de saint Paul (II Tim ii, 5), // ;«'// aura de couronné que celui qui aura dignement combattu'^ aussi le patriarche Jacob ne fut béni qu'après avoir lutté constamment. Prenons encore saint Jean dont le nom signifie grâce; c'est-à-dire recevons le secours divin qui nous est nécessaire pour bien commencer^ progresser et persévérer. Le grand Docteur des Gentils disait en conséquence (ICor. XV, 10) : Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu; voilà la première grâce: et cette grâce n'a pas été infructueuse en moi ; voila la seconde : mais avec elle j'ai plus travaillé que tous les autres; voilà la troisième. Saint Jean eut aussi le privilège d'aimer Dieu tout particulièrement , à son imitation, le Chrétien doit chérir le bien suprême par-dessus toute chose, de manière à n'attacher son cœur à rien de ce qui passe. — De plus, saint Pierre appelé autrement Simon, c'est-à-dire docile^ figure l'obéissance, saint Jean la pureté et saint Jacques la pauvreté volontaire; telles sont les trois vertus qui conduisent à la claire vision de Dieu, comme les trois Apôtres précédents virent la Transfiguration. Heureux encore celui qui arrive sur cette montagne sacrée d'une vie surnaturelle ! mais pour atteindre à cette sublime hauteur, il faut s'y élever par trois degrés : l'abnégation de sa volonté, la mortification de la chair et le mépris du monde ; ce sont là les trois conditions de la vie parfaite à laquelle nous exhorte Jésus- Christ en disant (Matth. xvi, 24): Celui qui veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix ci me suive. Heureux enfin celui qui s'applique à la prière avec foi, dévotion et persévérance, jusqu'à ce qu'apparaisse la gloire du Sauveur ! La splendeur de son visage est l'emblème des clercs qui, comme des soleils, brillent par la science, brûlent par la charité, éclairent xmr leurs enseigne-

ments et leurs exemples. La blancheur de ses vêtements est le symbole des laïcs qui reluisent comme la neige par la pureté du cœur, la chasteté du corps et la droiture des œuvres. Tout à coup apparurent deux hommes qui s'entretenaient avec Jésus ; c'étaient Moïse et Elle (Luc. ix, 30) : le premier était revêtu d'un corps emprunté, comme il arrive également pour les Anges qui se manifestent sous une forme sensible ; le second était présent avec son propre corps qu'il avait conservé dans le paradis. Ces deux illustres personnages, dont l'un était mort depuis longtemps et l'autre encore vivant, parurent sur le Thabor avec le Sauveur de préférence à tous les autres, pour plusieurs raisons. C'était pour montrer d'abord que le Christ est le Maître des vivants et des morts, et l'Arbitre de la vie et de la mort ; qu'à la fin des siècles, tous les justes, ceux qui seront morts et ceux qui seront encore vivants, figurés ici les uns par Moïse et les autres par ÉUe, se réuniront afin de régner conjointement avec lui dans sa gloire; que lui-môme devait mourir et ressusciter ensuite,, que nous aussi nous devons mourir au monde et vivre pour Dieu. C'était encore pour signifier que Jésus était véritablement le Messie promis et annoncé par la Loi et les Prophètes, que sa doctrine ne diffère pas de la leur, qu'il en est le complément et la fin par sa prédication et sa gloire, ' qu'il est même au-dessus de la Loi et des Prophètes; car, comme Moïse représente la Loi dont il fut le promulgateur, Élie les Prophètes dont il fut un des principaux, Jésus-Christ représente l'Évangile dont il est l'auteur ; aussi se tient-il entre Moïse et Élie pour indiquer par là que son Evangile recevait le témoignage de la Loi et des Prophètes. Le Sauveur voulut recevoir alors de toutes parts des témoignages en faveur de sa divinité : du ciel, par la voix du Père qui retentit ; de l'air, par la nuée lumineuse qui l'enveloppa ;

du paradis, par la présence d'Élie qui en était sorti; de la terre, par la présence des trois Apôtres ; et même des limbes, par celle de Moïse.

Les deux grands personnages de l'Ancien Testament , apparaissant avec majesté, parlaient de la f.n qu' il devait avoir à Jérusalem (Luc. ix, 31); c'est-à-dire de sa mort dans laquelle il devait manifester l'excès de son amour, de sa douleur et de son humilité. Ils prouvaient par cet entretien que la Loi et les Prophètes avaient prédit et figuré la grâce future de la rédemption par le Christ. S'ils conversaient avec Jésus touchant une semblable matière, ce n'était pas pour l'instruire de quelque chose qu'il ignorât, mais plutôt pour adorer les mystères de son Incarnation et de sa Passion qu'ils avaient annoncés et qui allaient bientôt obtenir en sa personne leur parfait accomplissement. Ils se réjouissaient 'de voir approcher le jour tant désiré du salut pour eux comme pour tout le genre humain ; néanmoins ils s'attristaient, en pensant que Celui qui brillait à leurs yeux d'un si vif éclat allait être trahi, conspué, jugé et attaché à une croix par des hommes jaloux et envieux de sa gloire. Les trois Apôtres et les deux Prophètes étaient émerveillés et heureux, non-seulement d'être spectateurs de la Transfiguration du Christ, mais encore, selon la remarque de saint Ephrem, de se voir réunis dans le même lieu ; car les princes des deux Testaments se trouvaient assemblés avec le Dieu d'Abraham. Moïse, conducteur du peuple hébreu, considérait avec joie saint Pierre qui devait être le chef du monde clirétien ; le chaste Élie admirait la pureté angélique de saint Jean, ce disciple vierge; et tous deux louaient en saint Jacques l'inestimable prérogative du martyre.

Cependant Pierre et les deux autres qui étaient avec lui étaient accablés de sommeil, tant ils étaient éblouis par la

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