‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 4 sur 68 · CHAPITRE LXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVII

DtJ FRÈRE QUI DEMANDE LE PARTAGE DE SA SUCCESSION, ET DE l,' HOMME QUI VEUT AGRANDIR SES GRENIERS.

Luc. XII,, 13-21.

Un homme de la foule, sachant que Jésus était juste, lui dit (Luc. XII, 13) : Maître, dites à mon frère de partager avec moi la succession qui nous est échue. Assurément, cet homme n'expérimenta jamais combien il est avantageux ei agréable pour des frères de vivre ensemble dans la même demeure (Ps. cxxxii, 1). Sa demande était déplacée; ce n'était ni le temps ni le lieu de la faire. D'ailleurs, le Sauveur ne s'intéressait pas aux choses temporelles ; il enseignait au contraire à les mépriser. Aussi, il lui répondit de cette sorte (Luc. xii, 14) : Homme charnel et terrestre qui suivez des idées humaines et basses, qui donc m'a constitué

juge de vos contestations, et arbitre de vos partages? Puisque vous êtes frères, ce n'est pas la justice rigoureuse, mais l'affection mutuelle qui doit vider votre différend. Comme s'il disait : L'objet de ma mission ou de mon autorité est de régler ce qui concerne la possession non pas des biens temporels mais des biens éternels ; je ne, suis pas le Dieu des procès et des dissensions, mais de la paix et de la concorde; je suis venu réconcilier les hommes avec les Anges et avei'. leur Créateur, faire de l'humanité tout entière un seul cœur et une seule âme; je suis venu, non pour séparer, mais pour réunir les possessions en les rendant communes à tous par la charité, de telle sorte que personne ne soit dans l'indigence, et qu'on donne à chacun selon ses besoins. Celui qui n'amasse pas et ne recueille pas avec moi brise les liens de la fraternité et jette les semences de la discorde.

Le Vénérable Bède dit à ce sujet (in cap. xii Luc.) : a Celui qui veut remettre l'embarrassant partage des biens terrestres au divin Maître préconisant les délices ineffables de la paix d'en haut mérite simplement la qualification àliomme, conformément à ces paroles de l'Apôtre (I Cor. m, 3) : Puisqu'il ij a parmi vous des jalousies et des disputes, n'est-il pas évident que vous êtes des liommes^. » — « Cest bien justement, dit saint Ambroise (lib. vir in Luc), qu'il ne s'occupe pas des richesses matérielles, Celui qui était descendu du ciel pour nous communiquer les richesses spirituelles. Il refuse de s'établir juge des procès et arbitre des partages de succession, parce qu'il est le Juge des vivants et des morts, et l'Arbitre suprême des mérites. Nous ne devons donc pas considérer seulement l'objet de nos demandes, mais aussi la qualité des personnes auxquelles nous les adressons, ni charger d'affaires peu importantes ceux qui s'appliquent à des œuvres d'un ordre supérieur. Voilà pour-

quoi elle ne fut pas accueillie favorablement la requête de ce frère, qui engageait le souverain Dispensateur des biens éternels à s'occuper de biens périssables. » — Ce refus que fait le Sauveur d'intervenir dans le partage d'un héritage temporel apprend aux prédicateurs de l'Évangile et aux ministres de l'Église à ne point s'ingérer dans les occupations séculières qui les détourneraient de leurs fonctions sacrées. Ils doivent imiter les Apôtres qui, pour mieux vaquer à la prière et à la prédication, renoncèrent au soin du temporel (Act. VI, 2). Mais, hélas! aujourd'hui combien d'ecclésiastiques dominés par la cupidité s'immiscent dans des affaires litigieuses, au détriment des intérêts des âmes et au mépris de la loi de Dieu. A sa naissance, l'Église chrétienne se forma dans le sang des Martyrs ; puis elle se fortifia dans la persécution de îa part des hérétiques; et maintenant elle continue de se développer parmi la corruption des fauxfrères, l'embarras des procès, et d'autres difficultés sans profit. Assurément, le Seigneur pouvait résoudre le différend qu'on lui soumettait; mais il refusa de le faire, pour ne point mêler le temporel au spirituel, comme le font beaucoup de prêtres de nos jours; et aussi pour ne point paraître favoriser l'avarice du demandeur intéressé qui avait pour but de circonvenir son frère ; car sa supplique était inspirée par l'attachement aux biens de la terre plutôt que par l'amour du droit et des choses du ciel, comme cela arrive ordinairement aux hommes du monde, entre lesquels s'élève quelque contestation touchant un partage de succession.

Jésus profite de cette occasion pour attaquer la cupidité qui sépare de Dieu. Il recommande aux foules comme à ses disciples d'éviter avec soin cette sordide passion qui est un vice commun aux différentes classes de la société, aux clercs

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et aux laïques, aux religieux et aux séculiers, aux petits et aux grands. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. XII Luc), il s'empresse de prémunir ses auditeurs par les préceptes et par les exemi)les contre cette peste, la racine de tous les maux d'après saint Paul (I Tim. vi, 10). Gardezvous, dit le Sauveur, de toute avarice intérieure ou extérieure, qui consiste dans le désir d'acquérir et dans la ténacité à conserver les biens temporels (Luc. xii, 15). Suivant saint Cyrille, le Seigneur proscrit toute avarice, grande ou petite. En effet, comme lui-même le déclare ensuite : Ce n'est point dans l'abondance des 7^ichesses que se trouve la vie véritable, c'est-à-dire la vie spirituelle qui nous unit à Dieu; car l'homme ne vit pas seulement de pain; et d'ailleurs que de fois les biens matériels mettent en grand péril notre salut éternel ! Quant à la vie temporelle, les richesses, loin de la prolonger, l'abrègent souvent à cause qu'elles tourmentent l'âme par de nombreux soucis et qu'elles épuisent le corps par des délices énervantes. « Les voluptés, dit saint Chrysostôme, nuisent non pas seulement à l'âme, mais aussi au corps ; elles convertissent sa force en faiblesse, sa santé en maladie, son agilité en pesanteur, sa beauté en laideur, sa jeunesse en une vieillesse prématurée. » Ce qui fait dire à Sénèque : « La prévoyance peut prolonger la courte existence de notre misérable corps, si nous savons régler et modérer lès plaisirs qui le détruisent en partie. » Qu'est-ce qui le plus souvent accélère la mort? l'excès dans le boire et le manger; car beaucoup plus d'hommes meurent de débauche" que de faim. Aussi le célèbre Hippocrate assure que toutes les maladies trouvent leur source dans l'intempérance. « Ainsi, dit saint Théophile, les paroles du Seigneur ont pour but de renverser les faux prétextes des avares, qui s'efforcent d'accumuler des ri-

chesses, comme s'ils devaient vivre longtemps. Mais, insensés, croyez-vous que votre opulence retardera votre mort ? Hélas ! pourquoi vous condamnez- vous à souffrir présentement des maux réels dans l'espoir de jouir plus tard d'un repos incertain ? Car il est fort douteux si vous atteindrez à la vieillesse en vue de laquelle vous thésaurisez. ■»

Pour mieux démontrer que la cupidité est détestable et que l'opulence est incapable de prolonger la vie humaine, le divin Maître se sert de la parabole suivante (Luc. xii, 16) : Un homme avait un champ qui lui rapporta eortraordinairement, beaucoup plus que dans les années ordinaires. Et, comme l'abondance des biens entraîne une foule de préoccupations qui troublent l'âme au lieu de la rassasier, cet homme pensait et disait en lui-même, non pas à haute voix mais secrètement de peur d'être entendu ; car l'avare craint tout le monde. S'il voit un riche, il le prend pour un pillard, dit saint Augustin (Serm. 20 de Verbis Dom.j; et s'il rencontre un pauvre, il le croit un voleur. Il se disait donc (Ibid., 17) : Que ferai-je? car je n'ai point où serrer ma récolte. Le voilà très-embarrassé de son abondance; les biens dont il regorge le rendent déjà malheureux, en attendant qu'ils le rendent plus malheureux un jour ; à coup sûr, son champ ne lui avait jamais tant produit de biens qu'il lui cause maintenant d'angoisses. Ses inquiétudes et ses peines croissent en raison de sa cupidité et de sa richesse -extraordinaire. Eh bien ! voici ce que je ferai : j'abattrai mes greniers et j'en construirai de plus vastes (Ibid., 18). Riche aveugle, pourquoi agrandir tes greniers? N'en vois- tu pas de tout préparés, non loin de toi, dans la personne de ces pauvres affamés? Mais l'homme intéressé ne connaît point le sentiment de la compassion, et ne comprend point le langage de la nature ; il ne songe qu'à en-

tasser des biens temporels et non point les biens célestes dont les greniers sont les pauvres de Jésus-Christ. Et là, continue4-il, au lieu de les distribuer aux indigents, /«wi «5serai tous les fruits que won champ m'a rapportés, c'est-àdire produits par mon travail et pour mon profit, à moi seul (mihi). Quel égoïsme ! fy amasserai aussi tous mes biens (bona mea). Quelle illusion ! Il appelle sie7is des biens temporels et terrestres, sans savoir que les biens véritables et solides de l'homme sont spirituels et célestes, comme le fait remarquer saint Grégoire. « On ne doit pas regarder comme biens de l'homme les choses qu'il ne peut emporter au delà du tombeau; les œuvres de miséricorde seules nous accompagnent à la mort. » — Yoilà pourquoi un philosophe, échappé à un incendie qui avait consumé toutes ses possessions, disait tranquillement : Je n'ai rien perdu ; mes biens sont avec moi, je les porte dans mon âme et non sur mes épaules ; car nos vrais biens sont tout intérieurs. De là cette maxime de Sénèque : Le sage circonscrira tout son bien, tout son trésor au dedans de lui-même.

Et je dirai à ^nondwierpoursuit le riche de la parabole (Luc. xn, 19), à mon âme, c'est-à-dire à moi-même, en désignant riiomme entier par sa partie la plus noble qui le constitue être raisonnable : Mon âme, tu possèdes beaucoup de biens. (Quelle ironie ! n'est-ce i as elle plutôt qui est possédée par les biens ?) Ils sont là déposés en réserve, non pas pour les distribuer librement, mais pour les conserver précieusement; et tu en as pour plusieurs années. Ainsi, selon la remarque de saint Cyrille, le riche prépare ses greniers pour y j-ecueillir des biens non point permanents, mais caducs; et ce qui met le comble à sa folie, il se promet une longue existence. 0 riche, vous avez assurément des provisions considérables dans vos greniers ; mais les nombreuses années, comment

les obtiendrez-vous ? Cette simple observation montre combien repréhensible est la conduite de ceux qui, ayant des revenus suffisants, entassent pour plusieurs années des fruits qui se renouvellent chaque année. — Prends donc du repos, ajoute le riche s'adressant à son âme, afin de joindre la paresse à l'avarice ; puis mange^ voilà la gourmandise ; bois, voilà l'ivresse ; fais bonne chère, voilà la débauche, c'est-àdire la luxure et la volupté qui déploient un appareil splendide et superbe de plaisirs et de délices. Tels sont les quatre maux qu'engendre, comme une source de désordres, l'abondance des richesses. Suivant Ézéchiel (xvi, 49), ce sont ces mêmes vices qui corrompirent Sodome et Gomorrhe et attirèrent sur ces villes abominables le feu du ciel quMes réduisit en cendres. — On trouve, dit le Vénérable Bède, un semblable portrait dans Je livre de l'Ecclésiastique, où nous lisons (xi, 18-20) : Tel s'enrichit par de rudes privations ; et tout le dédommagement qu'il en retire est de dire: J'ai trouvé moyen de me reposer, et maintenant je pourrai tout seul manger mon bien, sans avoir besoin d'en demander à personne. Mais il ne considère pas que le temps passe, que la mort approche, et qu'il laissera tout aux autres, sans avoir pu jouir de ce qu'il avait acquis. Selon le même commentateur, le riche qui fait l'objet de la parabole évangélique est blâmé, rijDn pas de ce qu'il faisait valoir sa terre et voulait conserver sa récolte ; mais de ce qu'il concentrait tous ses soins et mettait toutes ses espérances dans l'abondance de ses richesses ; de ce qu'il rapportait à lui seul exclusivement tous ses biens et n'en destinait aucune portion aux indigents ; de ce qu'il prétendait garder pour l'avenir le superflu qu'il devait donner aux pauvres, conformément au précepte du Seigneur (Luc. xi, 41) : Faites l'aumône de ce qui vous reste.

Mais, remarque saint Basile (Hom. 6 in ditescentes), tandis que l'avare se parle à lui-même dans l'intérieur de sa conscience, le Juge suprême qui pèse ses paroles secrètes, lui répond aussitôt, en faisant tout le contraire de ce qu'il pensait; car, en Dieu, dire c'est faire, comme le Psalmiste l'indique par ces mots sublimes : Ipse diœit et facta sunt. Le Seigneur lui dit donc (Luc. xii, 20) : Insensé, qui ne penses point à la justice et à la providence de Dieu, cette nuit même, les démons, tes bourreaux, te redemanderont ton âme, comme leur appartenant et leur ayant été vendue et livrée par le péché ; et tu n'auras pas le temps de te corriger et de te racheter. De là cette maxime contenue dans le livre de l'Ecclésiastique (x, 10) : Rie7i déplus inique que l'amour de Vargent, parce qu'il porte Vhomme à vendre son âme. Tu te promettais, dit le Vénérable Bède (in cap. XII Luc), de longues années de jouissances, et la nuit suivante, foudroyé par la mort, tu laisseras à d'autres les biens que tu avais entassés. Par cet avertissement, Dieu a pour but d'empêcher les hommes de former de vains projets, en leur faisant craindre de terribles surprises. Car, comme un voleur qui survient durant le sommeil, la mort saisira les âmes des insensés pendant leurs rêves de l'avenir. « En effet, dit saint Grégoire (lib. xxii Moral. 2), cet homme dont parle l'Évangile a été enlevé, la même nuit où il se disposait à recueillir tous ses biens ; en faisant des préparatifs considérables, il espérait des jours nombreux, et il ne vécut pas même le jour suivant. Cette âme a été ravie pendant la nuit, c'est-à-dire pendant qu'elle était plongée dans l'obscurité du cœur, et qu'elle ne voulait pas considérer à la lumière de la réflexion le péril de sa damnation. ■» Et, continue le Sauveur, ces biens que vous avez réservés, pour qui seront-ils? Non pas pour vous, puisque vous ne

les emporterez point dans la tombe, car l'homme ne prend avec lui à la mort que le trésor de ses vertus. « Vous laisserez ici-bas tous les biens matériels, dit saint Chrysostôme (Hom. de Lazaro), non-seulement sans en avoir retiré aucun avantage, mais restant chargé des péchés très-graves qu'ils vous ont fait commettre ; souvent même ces biens que vous aviez péniblement accumulés, tomberont entre les mains de vos ennemis, tandis que vous seul devrez en rendre un compte sévère. » Aussi saint Ambroise dit l'Lib. vu in Luc.) : « C'est en vain que nous amassons des richesses, si nous ne savons pas en nser, et nous ne devons pas regarder comme nous appartenant celles que nous ne pouvons pas attirer avec nous dans l'autre vie. La vertu seule nous accompagne à notre sortie de ce monde, et la miséricorde seule précède le juste pour lui ouvrir la porte du ciel. » Cette question : Pour qui seront les biens que vous amasses ? pourrait très-bien s'adresser aux ecclésiastiques qui ne peuvent pas léguer à leurs héritiers les biens de l'Église ; et c'est à eux principalement qu'on doitappliquer ces paroles du Sage dans le livre de l'Ecclésiaste (iv, 8) : Te! est seul qui n'a point de second, ni enfant, ni frère, et qui cependant ne cesse de travailler ; ses yeux sont insatiables de richesses nouvelles.

Faisant l'application de sa parabole, Jésus ajoute (Luc. xii, 21): Tel est (sic est), c'est-à-dire il n'est pas moins insensé, il aura une fin semblable, il sera saisi pendant la nuit et traduità l'improviste aujugemnntde Dieu, Vhomme qui thésaurise pour lui-même exclusivement, sans rien donner aux pauvres pour qu'ils le reçoivent dans les demeures éternelles. Aussi, sera-t-il très-misérable à la mort celui qui thésaurise sans savoir pourquoi il amasse (Ps. xxxvni, 7), et si ses biens deviendront la pâture des vers ou la proie des voleurs,

s'ils seront pillés par les ennemis ou dévorés par les flammes. Cet homme n'est pas riche selon Dieu, parce qu'il a les mains vides de biens spirituels, qu'il n'a point recueilli . de mérites précieux, qu'il n a point mis sa confiance, ni cherché son bonheur en Dieu. Il est riche au contraire selon Dieu, celui qui, dédaignant les biens périssables, les distribue aux indigents, qui a placé dans le Seigneur toute son espérance et sa félicité, et dont les trésors ne sont point renfermés dans des coffres, ni enfouis dans les entrailles de la terre, mais cachés en Dieu qui les garde et les multiplie ; or, ces trésors incorruptibles et inestimables sont les vertus qui soutiennent et nourrissent l'homme spirituel. Le Vénérable Bède dit à ce propos (in cap. xii Luc.) : « D'après l'oracle du Seigneur, celui qui thésaurise pour lui-même n'est pas riche devant Dieu, mais est un insensé qui sera frappé de mort .pendant la nuit. Voulons-nous par conséquent être riches devant Dieu, ne thésaurisons pas pour nousmêmes, mais distribuons nos biens aux pauvres; nous mériterons ainsi de devenir sages et enfants de lumière. Aussi, après avoir dit de tout riche avare : C'est en vain quil se trouble ; car il thésaurise, sans savoir pour qui il amasse des trésors, le Prophète royal montre aussitôt où lui-même a placé le trésor de son cœur, lorsqu'il s'écrie : Et quelle est r)iaintenant mon attente? n'est-ce }>as le Seigneur? oui, tous mes biens sont en vous, 6 mon Dieu! (Ps. xxxviii, 8). » Ce riche dont parle Jésus Christ figure tout homme qui accumule et conserve des biens temporels pour vivre dans l'oisiveté et la mollesse ; mais il arrive souvent que ces insensés sont enlevés par une mort subite et frustrés de leur vaine espérance. Combien qui disent aujourd'hui en eux-mêmes comme notre avare : Faisons bonne chère , livrons-nous à la joie, abandonnons-nous au repos, profi-'

tons de notre abondance ; pourquoi nous inquiéter de ce qui arrivera quand nous ne serons plus ? contentons-nous de jouir de la paix et de l'opulence pendant que nous vivons encore. Ah! craignez, malheureux, que les démons ne viennent tout à coup traîner votre âme devant le tribunal du souverain Juge, pour la préciinter dans les flammes éternelles. Saint Augustin fait bien ressortir la folie de ces hommes par la comparaison suivante. « Le poisson, quand il n'aperçoit pas l'hameçon, dévore avec avidité l'appât qui le lui cache ; mais le pêcheur vient-il à le tirer de l'eau qui est son élément, l'animal frémit et palpite; bientôt l'aliment qui lui avait causé tant de plaisir le fait passer de la vie à la mort. Fidèle image de ces aveugles mortels qui croient trouver leur bonheur dans les biens temporels. Ils ont été saisis par l'hameçon qu'ils traînent partout avec eux, mais le temps viendra où ils sentiront les cruels tourments causés par ce qu'ils ont dévoré avec une si grande avidité. » Quel est l'homme qui, comprenant cette vérité, placera ses espérances dans les richesses, puisqu'elles nous échappent si facilement, et que nous disparaissons si promptement ? Cette considération bien méditée nous fera fuir sans aucune peine toute avarice ; car on dédaigne bien vite toutes choses à la pensée qu'il faudra mourir, dit saint Jérôme (ad Heliodor.). Si donc vous êtes dans l'abondance, n'y attachez pas votre cœur, nous recommande l'Esprit-saint (Ps. lxi, 11) ; mais si vous êtes dans l'indigence, ne vous mettez pas en peine pour acquérir des richesses, de peur que la maladie contagieuse de l'avarice ne souille votre âme. En effet, selon la remarque de saint Ambroise (lib. 7 in Luc), tous les hommes cupides sont couverts de lèpre comme Giézi, en possédant leurs richesses. Si vous devenez esclaves de l'avarice , ajoute saint Ghrysostôme , vous vous forgez de

lourdes chaînes ici-bas, et vous vous préparez aux flammes éternelles de l'autre vie. Les tourments des damnés dans l'enfer sont si insupportables que leur soif est inextinguible, et leur faim insatiable; or, les avares endurent pareilles peines dès cette vie ; car leur cupidité est si violente qu'ils désirent toujours davantage de richesses, et ils ne cessent de crier : Apporte, apporte! sans pouvoir jamais être saturés. C'est ce qui a fait dire à saint Basile parlant du riche de la parabole (Hom. 6 in ditescentes) : Ses greniers regorgeaient des biens qu'il y avait entassés, mais son âme était comme un gouffre que rien ne pouvait combler. Qui comprendra cette effrayante avidité de l'homme déchu? elle dépasse les limites dans lesquelles sont circonscrits les appétits grossiers de la brute la plus vorace ; celle-ci se jette sur sa proie, quand elle y est poussée par la faim ; mais lorsqu'elle n'en ressent pas le besoin, elle épargne du moins celle qui pouvait devenir sa victime. L'avarice au contraire est insatiable; il lui faut sans cesse un nouvel aliment; et pour l'assouvir, l'homme ne craint point Dieu, ne respecte point son semblable, ne ménage pas son père, ne reconnaît pas sa mère, n'écoute point son frère ; il viole la foi jurée à un ami, opprime la veuve et dépouille l'orphelin. Quelle extrême folie de perdre le ciel pour acquérir de l'or ! <c L'avare, dit saint Pierre Damien, est semblable à une vipère à deux têtes ; elle pique de son double dard et inocule en même temps son venin mortel, soit lorsqu'on cherche à ravir le bien d'autrui, soit lorsqu'on se délecte dans celui qu'on possède. » Or, selon saint Grégoire (Moral., lib. 15, c. 10), nous dérobons à nos frères ce qui leur appartient, quand nous usons de nos propres richesses au delà de ce qui nous est utile.

Pour montrer combien l'avarice est injuste, saint Basile

demande floc. cit.) : « Y a-t-il injustice de la part de Dieu dans le partage inégal des biens matériels? Pourquoi nagezvous dans l'abondance, tandis qu'nn autre est plongé dans la détresse? C'est là, répond le saint Docteur, une sage disposition de la Providence divine, pour que vous acquériez le mérite d'une bonne administration, en même temps que votre frère malheureux gagnera la récompense promise à la patience. Mais ne devenez-vous pas un vrai spoliateur, lorsque vous gardez comme appartenant à vous seul les biens que vous avez reçus pour les distribuer ? N'est-ce pas le pain de l'indigent que vous retenez entre vos mains, et le vêtement de celui qui est nu que vous conservez dans votre armoire ? Ne laissez-vous pas pourrir dans votre maison les chaussures de celui qui va nu-pieds ? Ne gardez-vous pas dans votre coffre l'argent du pauvre ? Ainsi, vos injustices sont en raison de tout ce que vous pourriez donner et dont vous ne voulez pas vous dessaisir. » — « Prêtez l'oreille, ajoute saint Bernard (Epist. 42), -entendez les cris déchirants de celui qui est nu et de celui qui a faim; leurs plaintes s'élèvent vers le riche et ils disent : Nous sommes transis de froid, épuisés d'inanition ; à quoi nous servent les ressources nombreuses et variées que vous tenez renfermées, ou que vous étalez pour satisfaire votre orgueil et votre luxe? C'est notre bien que vous prodiguez, et votre cruauté nous ravit ce que vous dépensez inutilement. Néanmoins , n'avons-nous pas été créés à l'image de Dieu et rachetés par le sang de Jésus- Christ? Nous sommes donc vos frères. Voyez par conséquent quelle monstruosité de repaître vos yeux de la portion de biens qui revient à des frères ; notre vie succombe sous la superfluité de vos richesses. Vous dérobez à nos besoins tout ce que vous consacrez à vos vanités. Enfin, de votre cupidité comme d'une racine cor-

rompue sort un double mal; vous périssez en vous livrant au luxe et vous nous faites périr en nous privant du nécessaire, » — « Ainsi, conclut saint Ghrysostôme (lib. l de Provid.), tous les biens que Dieu nous envoie, il les donne aux autres par notre intermédiaire et nous oblige d'en distribuer une partie à ceux qui en ont besoin. »

Prière.

Ne m'appelez pas. Seigneur, au milieu de ma carrière et ne permettez pas que je sois emporté par une mort imprévue ; mais accordez-moi le temps de produire les dignes fruits d'une pénitence qui vous soit agréable. Dans ce but, inspirez-moi un juste mépris des choses passagères et faites que j'expie mes péchés ici-bas jjar une satisfaction convenable, afin qu'en quittant la terre, je mérite de vous contempler sans obstacle ni retard et que je parvienne à vous posséder avec joie et sécurité. Car vous êtes. Seigneur, toute mon espérance et tout mon bien ; vous êtes la part qui m'est échue et vous-même me rendrez l'héritage qui m'est destiné (Ps. xv, 5). Alors, dans la glorieuse compagnie de mes frères, vos élus, je goûterai les douceurs du repos, je serai rassasié de délices par l'abondance de tous les biens, et ravi d'allégresse par la présence de votre gloire durant toute l'éternité. Ainsi soit-il.

PISCINE PROBâTIQUE ET PARALYTIQUE GUÉRI 57

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