‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 31 sur 68 · GUÉRISON D'UN LUNATIQUE · texte numérisé non relu

GUÉRISON D'UN LUNATIQUE

devons point calculer les mérites de nos travaux d'après la longueur du temps que nous avons consacré à son service, mais nous efforcer de plus en plus de croître en vertu par un généreux dévouement. En vérité , nous n'avons fait que ce que nous devions faire ; car Celui qui est venu sur la terre pour servir et non pour être lui-même servi nous a constitués ses débiteurs; c'est pourquoi ne comptons point sur nos œuvres, mais pensons toujours à ses jugements redoutables, en répétant avec le Prophète royal : Que rendrai-je au Seigneur en retour des bienfaits dont il m'a comblé (Psal. cxv) ? ))

Puisque quiconque fait seulement ce qu'il est obligé de faire doit être réputé un serviteur inutile, au témoignage même dudiAdn Maître, il s'ensuit que tout homme, à quelque haute perfection qu'il soit arrivé, doit toujours concevoir de bas sentiments de lui-même, et dire souvent à Dieu : Par moi-même je ne puis rien faire de bien, et sans vous je ne puis que vous mal servir; donnez-moi donc votre grâce, afin que je travaille efficacement à mon salut. Nous ne devons jamais nous relâcher dans la pratique de la vertu; car quelles que soient nos bonnes œuvres, elles seront toujours peu de chose en comparaison de la récompense éternelle qui en sera le prix. Voilà pourquoi le Psalmiste ne dit pas : C'est h. cause de vos mérites, mais c'est à cause de ses miséricordes que le Seigneur vous couronne (P^al. va\, 4). En effet, le même Dieu nous prévient par sa miséricorde pour que nous le servions avec humilité, et nous couronne ensuite par sa grâce pour que nous régnions avec lui dans la gloire; aussi saint Augustin a dit très-justement qu'en couronnant nos mérites, Dieu ne fait que couronner ses propres dons. Pénétré de ces pensées, saint Franrois d'Assise, malgré de grands et nombreux travaux entrepris

pour la gloire de Dieu, répétait souvent à ses religieux : « Mes frères, commençons maintenant tout de bon à servir le Seigneur, car jusqu'à présent nous n'avons fait pour lui que peu de chose. » Et si nous devons nous humilier, supposé même que nous ayons observé tous les commandements, à plus forte raison lorsque nous en avons négligé une grande partie. Si celui qui accomplit toute la Loi est un serviteur inutile, que dire de celui qui la viole? — a. Ne vous glorifiez pas de votre fidélité dans le service de Dieu, ajoute saint Ambroise (Lib. viii in Luc.) ; vous ne faites en cela que votre devoir, comme le soleil et la lune obéissent aux ordres du Créateur, comme les Anges font sa volonté dans le ciel. Saint Paul, ce vase d'élection, qui portait à toutes les nations les lumières de la foi, ne se croyait pas cependant digne d'être appelé Apôtre, parce qu'autrefois il avait persécuté l'Église de Dieu (I Cor. xv, 9) ; et bien qu'ensuite sa conscience ne lui reprochât aucune faute, il affu-mait qu'il n'était pas justifié pour cela même (I Cor. iv, 4). Ne cherchons donc point à être loués des hommes en ce monde ; ne prévenons pas la sentence de Dieu, laissons notre cause à son jugement qui sera rendu en temps convenable, selon les règles de la vérité. »

Il est bon de se tenir toujours en crainte et de ne jamais présumer en bien de soi-même ; car quelque avancé qu'il soit dans la vertu, nul ne sait absolument sHl est digne d'amour ou de haine (Eccl. ix, 1). « En vérité, dit saint Bernard (Serm. 54 in Cant.), je n'ai rien connu d'aussi efficace pour obtenir la grâce divine, la conserver ou la recouvrer, que de se maintenir partout en présence de Dieu dans les sentiments d'une humble appréhension, conformément à cette maxime du Sage : Heureux l'homme qui vit toujours dans la crainte du Seigneur (Prov. xxviii, 14). Si vous possédez

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la grâce, craignez de ne pas correspondre dignement à ses inspirations ; si vous l'avez perdue, craignez parce que vous êtes privé de votre soutien ; vous est-elle rendue, craignez encore plus, de peur qu'elle ne vous soit ravie de nouveau et qu'il ne vous arrive pire qu'auparavant. » Voilà pourquoi le grand Apôtre nous exhorte vivement à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu (II Cor, vi, 1). Or, il reçoit vainement ou sans profit ce don céleste, celui qui ne le fait pas fructifier par ses bonnes œuvres ; si donc nous voulons que ce secours surnaturel ne reste pas stérile en nous, il est nécessaire de nous exercer aux actes de vertu et de nous éloigner de toutes sortes de vices. Nous devons veiller à ce que toutes nos actions soient dirigées selon la volonté divine. Pour faire comprendre cette règle importante, saint Basile compare le Chrétien à un taillandier auquel on a commandé une hache ou autre outil tranchant. Cet ouvrier, pensant toujours à celui qui lui a confié l'ouvrage, n'oublie point les diverses conditions qui lui ont été déterminées pour la grandeur, la qualité, la forme de l'instrument, et quand il le forge, il s'applique à remplir toutes les intentions de celui qui l'a demandé. De même, nous devons mettre tous nos soins à réaliser le bon plaisir de Dieu dans les moindres détails comme dans l'ensemble de notre conduite ; c'est ainsi que nous pourrons accomplir cette recommandation de saint Paul : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez ou que vous fassiez autre chose ^ faites tout jjour la gloire de Dieu (ICor. X, 31).

Le Sauveur ajouta (Matth. xvir, 20) : Cette espèce de démons^ qui s'emparent à la fois de l'esprit et du corps, sont si opiniâtres qu'ils ne peuvent être chassés que par la prière qui délivre l'esprit et par le jeûne qui guérit le corps du possédé ; or le jeûne et la prière sont les fruits salutaires

d'une foi vive, animée d'une ardente charité. On pourrait conclure de là que le jeune lunatique était tombé en cet état par suite d'excès dans le boire et le manger. L'impuissance des disciples à le guérir pouvait encore tenir à une autre cause. Les démons, en effet, ne sont pas tous égaux en puissance naturelle, et conséquemment les uns sont plus difficiles à conjurer que les autres. Pour expulser celui dont il est ici question, il fallait dans l'exorciste que la chair fût soumise à l'esprit par la pratique du jeûne, et que l'esprit fût uni à Dieu par l'effet de la prière. Or les Apôtres ne se trouvaient pas encore dans ces deux conditions : d'abord ils ne jeûnaient pas, à cause de la présence de l'Époux ; ils n'étaient non plus unis intimement à Dieu, car ils restèrent rudes et imparfaits jusqu'au moment où ils furent remplis du Saint-Esprit après la résurrection de leur divin Maître.

On peut encore expliquer le passage ici rapporté en disant : Ce genre de démons ne peut être chassé par le ministère des exorcistes qu'à la condition de la prière et du jeûne, imposés aux démoniaques. Or c'est ce que ne firent point les Apôtres ; ils négligèrent le moyen nécessaire pour délivrer le lunatique. Plusieurs ministres commettent encore une erreur semblable, quand ils n'usent pas du pouvoir des clefs selon l'ordre convenable. D'après saint Jérôme (in cap. XIX Matth.), celui qui veut s'arroger d'une manière absolue un pouvoir divin ressemble aux Pharisiens superbes et à l'orgueilleux Lucifer qui, sans aucun mérite de sa part, prétendit élever son trône par delà tous les astres, à côté du Très-Haut.

Selon saint Chrysostôme, ce genre de démons quels qu'ils soient, lunatiques ou autres, ne séchasse que par la prière et le jeûne ; car le diable reste toujours maître du pécheur, tant que celui-ci ne revient pas à Dieu par la pénitence, et

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plus il diffère de se convertir, plus aussi il devient difficile de le délivrer, a En indiquant à ses Apôtres les armes propres à repousser les plus méchants esprits, Notre-Seigneur, dit saint Jérôme (in cap. xvn Matth.), nous apprend que, pour acquérir ou conserver la vie spirituelle, il faut surmonter par le jeûne et la prière les suggestions des démons comme les séductions des hommes, et que nous pouvons par ces mêmes moyens apaiser la colère de Dieu irrité par nos crimes. » Le jeûne, en effet, comme il a été dit plus haut, remédie aux maux du corps et la prière aux infirmités de l'âme, en sorte qu'avec ces deux ressources nous pouvons triompher de toutes les tentations. On peut entendre aussi parle jeûne l'abstention du mal et par la prière la pratique du bien ; car le jeûne pris ici dans son acception générale ne signifie pas seulement abstinence de nourriture corporelle, mais encore retranchement des plaisirs temporels et éloignement de tout vice ; c'est là toute la perfection du jeûne, au témoignage de saint Augustin (Tract. XVII in Joan.). « Si la bouche seule a péché, qu'elle seule jeûne et cela suffit, dit saint Bernard (Serm. 3 in Quadragesima) ; mais si les autres parties du corps ont participé au mal, pourquoi ne jeûneraient-elles pas de même ? Que les yeux jeûnent, en s'interdisant les regards curieux et sensuels, pour se punir de leurs libertés dangereuses ou coupables. Que les oreilles jeûnent, en se fermant aux vains bruits, aux discours oiseux qui n'intéressent pas le salut éternel. Que la langue jeûne, en s'abstenant de la détraction et du murmure, de toutes paroles inutiles ou bouffonnes, et quelquefois même de celles qui pourraient paraître nécessaires, si le silence n'était pas préférable. Que les mains jeûnent en s'abstenant des mouvements superflus et de tous les actes qui ne sont ni commandés ni conseillés. Mais sur-

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tout que l'âme jeûne, en renonçant à ses passions déréglées et à sa propre volonté ; sans cela, tous les autres jeûnes corporels sont réprouvés de Dieu, ainsi qu'il l'a déclaré luimême aux Juifs, en leur disant parla bouche d'Isaïe (lvui 3) qu'il n'agréait point leurs jeûnes, parce qu'ils cherchaient à y satisfaire leur propre volonté. Ne nous contentons pas d'éviter les choses illicites, privons-nous même des choses permises, si nous voulons obtenir le pardon dé nos excès passés. » Ainsi s'exprime saint Bernard. — Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. ix Marci), « de même que le jeûne dans sa signification la plus étendue consiste à s'abstenir non-seulement de la nourriture corporelle, mais aussi des voluptés charnelles et des actes vicieux ; ainsi la prière dans son sens le plus général ne consiste pas uniquement à invoquer par certaines formules la clémence de Dieu, mais encore à faire toutes nos actions par un sentiment de foi pour le service du Créateur ; c'est de la sorte que nous pourrons accomplir cette recommandation de l'Apôtre (I Thessal. v, 17) : Priez sans interrujption. » Nous prions effectivement sans relâche, lorsque nous ne cessons d'accomplir les œuvres qui seules peuvent nous mériter la grâce du Seigneur. En un mot, il prie toujours celui qui fait toujours bien sans se lasser jamais.

Prière.

Seigneur Jésus, qui, par vos discours et vos exemples, nous avez enseigné l'humilité, faites que cette vertu règle mes sentiments, mes paroles et ma conduite, de telle sorto que, loin de me glorifier jamais, je ne cesse de me mépriser profondément. Après m'avoir soustrait à la tyrannie des démons, protégez-moi contre leurs attaques réitérées, et dé-

fendez-moi contre tous les ennemis visibles et invisibles. 0 mon Sauveur et mon Dieu, faites que, convenablement appliqué au jeûne et à la prière, je puisse avec votre- secours triompher des tentations suscitées par les esprits immondes et par les hommes pervers ; que je mérite avec votre grâce d'être délivré des puissances nuisibles soit à l'âme, soit au corps ; et que je parvienne enfin au salut éternel. Ainsi soit-il.

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