‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 3)Chapitre 32 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

TRIBDT PAYÉ PAR NOTRESEIGNECR ET PAR SAINT PIERRE. — QUESTION DE LA PRÉSÉANCE PARMI LES DISCIPLES. '

Matth. XVII, 21-2G — XVIII, 1-5. — Marc, ix, 29-39. — Luc. ix, 44-50.

Toujours excités par la jalousie et la haine, Içs Juifs persévéraient dans leur projet déicide et n'attendaient que l'occasion de s'emparer de Jésus ; mais il ne voulut pas aller en Judée avant la fête de Pâques, parce que l'heure de sa mort n'était pas encore venue et aussi pour montrer qu'il est quelquefois permis à un Chrétien de fuir devant la persécution. Selon la remarque de saint Augustin (Tract, in Joan.), Jésus- Christ n'avait point perdu sa puissance suprême, mais il voulait rassurer notre faiblesse humaine, afin qu'on ne pût ensuite reprocher à ses disciples de se soustraire aux menaces des tyrans, puisque lui-même leur en avait donné l'exemple, en qualité de chef. 11 demeura donc en Galilée où il avait été conçu et élevé (Matth. xvir,

21). Toutefois, suivant saint Chrysostôme (Hom. 59 in Matlh.), de crainte que ses Apôtres ne demandassent pourquoi ils restaient si longtemps avec lui dans le même pays, il leur parla de nouveau de sa Passion, afin que, familiarisés d'avance avec la pensée de sa mort, ils fussent moins scandalisés quand le moment serait venu ; et pour ne pas les jeter dans le désespoir, il leur prédit aussi sa résurrection. Gravez bien dans vos cœurs ce que je vais vous dire, parce que le souvenir vous en sera très-utile (Luc ix, 44). Le Fils de l'homme doit être livré, à savoir : par l'amour extrême du Père éternel en faveur du genre humain, par sa propre soumission volontaire aux décrets éternels, par les suggestions iniques du démon, par la sordide avarice de Judas, par l'envie perfide des Juifs, par la pusillanimité indigne de Pilate (Matth. xvii, 21).// sera livré entre les mains des ho7nmes, c'est-à-dire au pouvoir des différents peuples, Juifs et Gentils, dominés par des sentiments tout humains : au pouvoir des divers états réunis contre lui, soldats, rois, Xjrinces, prêtres et simples sujets. Et ils le mettront à mort ; par. le plus infâme des crimes, les hommes feront périr le Dieu qui s'est fait homme pour les sauver euxmêmes. Mais, afin que ses disciples ne fussent pas trop accablés de cette effrayante prédiction, il ajouta pour les consoler : Et il ressuscitera le troisième jour (Matth. xvii,

Sans s'arrêter à ces dernières paroles du Sauveur, les Apôtres furent extrêmement affligés d'apprendre qu'ils allaient bientôt perdre sa jjrésence sensible, car sa divine société leur était si douce et jjleine de charmes. « Ils aimaient tellement leur bon Maître, dit saint Jérôme (in cap. xvii Matth.), qu'ils ne pouvaient entendre qu'il lui arrivât rien de fâcheux et d'humiliant ; l'annonce même de sa résurrection

ne put empêcher le sentiment de consternation que leur causait la pensée de sa mort. Néanmoins, pour tempérer les sujets de crainte par les motifs d'espérance, le Seigneur joignit la nouvelle des événements joyeux à celle des choses tiistes ; car, si les Apôtres avaient vu ces dernières accomplies soudainement, sans y avoir été préparés par avance, ils en auraient été terrifiés bien davantage. Les causes de joie et de tristesse doivent être de la sorte entremêlées dans le cours de notre existence ; car l'adversité nous serait insupportable si elle n'était interrompue ; la prospérité au contraire nous rendrait insolents si elle était continuelle. » Les disciples cependant ne comprenaient point ce que Jésus leur disait de sa Passion ; c'était pour eux un mystère qu'ils ne pouvaient concevoir (Luc. ix, 45). D'après le Vénérable Bède (in cap. ix Luc), il faut attribuer cet effet, non pas tant à la grossièreté de leur intelligence qu'à la tendresse de leur affection pour le Sauveur. Comme leur esprit encore charnel ne connaissait point la vertu de la croix, ils ne pouvaient croire que celui qu'ils regardaient comme vrai Dieu pût subir une mort ignominieuse, ni expliquer comment une même personne pouvait à la fois mourir et ne pas mourir. En prédisant sa Passion à ses disciples pendant qu'ils étaient encore dans la Galilée, dont le nom signifie transmigration ou lieu de passage, le Seigneur a voulu marquer par là que nous devons penser à sa mort comme aussi à la nôtre, pendant le pèlerinage de cette vie inconstante.

Lorsqu'ils furent arrivés à Gapharnaum, les percepteurs des impôts établis par l'empereur César s'approchèient de Pierre (Matth. xvii, 23) ; car, selon saint Jérôme, ils n'osaient s'adresser au Christ lui-même, à cause du respect que leur inspiraient pour sa personne les prodiges éclatants qu'il opérait. Us demandèrent donc à Pierre : Votre Maître ne

paie-t-il pas les deux drachmes? comme s'ils eussent dit : Avertissez-ie de payer. Ils ne parlent pas des autres Apôtres, parce que cette contribution n'était acquittée que par les chefs de maison. Capharnaiim, étant la principale ville de la Galilée, servait de résidence aux receveurs des deniers publics pour les Romains dont la Judée était tributaire, et chaque maître d'habitation devait verser deux drachmes, en disant : Je me reconnais sujet de l'Empereur romain. On exigeait de Jésus le cens à Capharnaiim même, parce qu'il avait été élevé à Nazareth dans la dépendance de cette capitale. Sachant ce que les agents du fisc avaient demandé à Pierre, Jésus lui ordonna d'aller aussitôt à la mer pour y jeter l'hameçon, et de tirer le premier poisson qu'il prendrait. En lui ouvrant la bouche, ajouta-t-il, vous y trouverez un statère que vous leur donnerez pour vous et pour moi (Matth. XVIII 26). Le statère ou sicle, équivalant à quatre drachmes, suffisaiù à payer le tribut réclamé pour deux personnes. Par cette connaissance certaine des futurs contingents, Notre-Seigneur manifestait d'une manière frappante sa divinité. Dans cô fait prodigieux, dit saint Jérôme (in cap. XVII, Matth.), je ne sais ce que je dois admirer d'abord ; est-ce la présence du sicle dans le poisson, conformément à la prédiction du Seigneur ? ou est-ce la puissance de ce même Seigneur, si par sa seule parole le sicle a été créé tout à coup dans le poisson ? — Selon le sens spirituel, ce poisson figure Jésus- Christ, la mer représente le monde, l'hameçon rappelle la mort, la pièce de monnaie dans la bouche du poisson marque le prix de notre rédemption annoncée par la bouche môme du Sauveur, et quand ce tribut a été payé sur la croix nous avons été délivrés.

Jésus sans doute n'était pas tenu de payer le cens, puisqu'il est fils de roi selon sa double nature, et que dans tout

royaume les fils des rois sont exempts des contributions publiques ; mais par condescendance il voulut se soumettre à la Loi, pour ne pas scandaliser ceux qui étaient chargés de percevoir les impôts, comme aussi pour nous apprendre à être humbles et h ne pas fournir aux autres une occasion de scandale. En payant le tribut pour saint Pierre comme pour lui-même, il désignait par là même cet Apôtre comme le chef des autres, puisque le cens n'était exigé que pour chaque maître de maison. La taxe fixée comprenait deux drachmes dont l'une représente les peines corporelles, telles que la faim, la soif, et l'autre signifie les peines spirituelles, comme la crainte, la tristesse. Chaque homme doit payer cette double drachme au souverain Monarque de tout l'univers, afin de satisfaire pour le péché de nos premiers parents, en souffrant avec patience les peines physiques et morales. Bien qu'il fût sans péché, le Christ a voulu pour le salut de tous acquitter la dette commune à tous les enfants d'Adam ; ainsi, comme Rédempteur de ceux dont il avait pris la nature, il a payé la double drachme, en donnant son âme et son corps ; par cette même rançon il a rendu l'Église libre et lui a donné saint Pierre pour chef visible. « Jésus-Christ s'étant revêtu de notre chair, quoiqu'il fût l'innocence même, dit saint Jérôme (loc. cit.), voulut cependant subir la loi du tribut, afin d'accomplir toute justice en sa propre personne, de même qu'il consentit à souffrir le supplice do la croix, en vertu de son immense charité, afin de nous délivrer ; mais nous, misérables créatures, à peine si nous daignons lui rendre quelque tribut d'honneur, de louange, d'amour et de reconnaissance, et nous nous en croyons dispensés comme des fils de roi. »

Le Seigneur, qui, lors de la discussion relative h l'usage des viandes, n'avait pas empêché les Pharisiens de se scan-

daliser, évite soignansemcnt. ici de scandaliser les collecteurs d'impôts ; c'est que les premiers étaient des savants et les seconds des gens simples, les uns agissaient par malice et les autres par ignorance. Si donc il faut mépriser le scandale que des témoins prennent par malice, il faut au contraire prévenir celui qu'ils prendraient par ignorance, pourvu qu'on puisse le faire sans blesser la vérité de quelque manière, à savoir: la justice, la morale ou la foi ; et c'est cette dernière sorte, de scandale que le Seigneur voulut ne pas occasionner dans la circonstance présente. Ceux qui recueillaient les impôts étaient des Gentils qui ne connaissaient ni la Loi ni les Prophètes ; ils ignoraient donc aussi et n'étaient point tenus de savoir que le Christ fût exempt de tout tribut, comme fils du Roi des rois par sa divinité et comme fils de David par son humanité. D'ailleurs, en payant l'impôt, il ne lésait d'aucune manière la vérité ; c'est pour cela qu'il daigna s'y soumettre. Le mot scandale signifie en latin obstacle; car, de même qu'un obstacle matériel mis sur la route peut être une occasion de chute corporelle pour les passants, ainsi une parole ou une action extérieure j^ent être pour autrui un sujet de ruine spirituelle, et c'est là ce qu'on appelle scandale en général. Or, il y a deux sortes d'obstacles qui font tomber les passants : les uns par la nature même des choses, telles que seraient des pierres ou des poutres placées sur un chemin ; les autres par la faute seule des personnes qui rencontreraient une fleur ou un caillou par exemple. De même aussi il y a deux sortes de scandales : l'un, que l'on dit actif, provient d'une chose opposée à la saine raison ; et l'autre, que l'on nomme passif, provient uniquement des m.auvaises dispositions des personnes qui sont témoins d'une chose bonne en elle-même ; dans le premier cas l'occasion de la

faute peut être un péché mortel et dans le second cas au contraire elle peut être un acte méritoire ; c'est ainsi que les enseignements salutaires de Notre-Seigneur furent pris en mauvaise part par les Pharisiens envieux. Autant que nous le pouvons sans péché, dit saint Grégoire (Hom. 7 in Ezech.), nous devons éviter de scandaliser le prochain ; mais s'il prend sujet de la vérité pour se porter au mal, mieux vaut permettre le scandale que de trahir la vérité elle-même.

Considérons ici comment le Seigneur Jésus, à qui tout appartient, se trouve dans un tel état de pauvreté qu'il ne possède pa? même en propre de quoi payer l'impôt. Judas, qui portait la bourse, avait bien quelque somme d'argent; mais le Seigneur ne voulait pas employer à son usage l'argent qui lui avait été donne pour assister les pauvres, et par cette conduite il nous laissait un salutaire exemple à suivre en pareille circonstance. Celui donc qui, vivant du patrimoine du Christ, c'est-à-dire des revenus ecclésiastiques, dépense inutilement les biens dos pauvres est tenu à restitution. Mais comment pourra-t-il rendre, s'il ne possède rien en propre ? 11 n'y a pour lui d'autre moyen de réparer ses torts que de travailler de ses mains, de retrancher même de son nécessaire, ou de recourir h des personnes charitables pour qu'elles lui viennent en aide h cet cITet.

En voyant leur Maître payer pour saint Pierre comme pour lui-même le tribut exigé pour les chefs seulement, les autres disciples présumèrent que cet Apôtre leur serait préféré et qu'il deviendrait leur chef. Leur conjecture était fondée en outre sur ce que Jésus avait promis de lui donner les clefs du royaume des cieux, de l'établir fondement de son Église, et de ce qu'il l'avait choisi conjointement avec Jacques et Jean pour être témoin de sa transfiguration sur

la montagne. En venant à Gapharnaùm, ils avaient déjà agité la question de la préséance et avaient examiné entre eux lequel serait supérieur aux autres (Luc. ix, 46). Mais pour déraciner de leur esprit une pensée vaine qui aurait pu engendrer la discorde, le Seigneur leur demanda de qaoi ils s'étaient entretenus sur la route (Marc, ix, 33). Voyant alors qu'il n'ignorait pas leur conversation relativement à la prééminence, ils s'approchèrent de lui, et au lieu de lui répondre directement ils l'interrogèrent en ces termes (Matth. xviii, 1) : Qui estimez-vous le plus grand dans le royaume des deux, c'est-à-dire dans l'assemblée des justes, soit dans l'Eglise militante par son mérite, soit dans l'Eglise triomphante par sa récompense ? Pour guérir leur ambition et leur inspirer l'humilité, le divin Maître répliqua (Marc. IX, 34) : Si quelqu'un veut être le premier en mérite ou en récompense, qu'il soit le dernier de tous dans sa propre opinion et le serviteur de tous par son humble obséquiosité. Saint Ambroise dit à ce propos (Serm. 10) : « Celui qui veut surpasser un jour son frère en gloire doit le surpasser d'abord en soumission ; et afin de l'emporter par la sainteté, il faut l'emporter par l'obéissance. Si votre frère ne vous a point lésé, vous devez lui rendre service pour lui témoigner votre amour ; mais si peut-être il vous a offensé, vous devez encore plus lui être utile, afin de gagner son affection. L'abrégé Sublime de toute la morale chrétienne consiste à nous chérir et à nous supporter les uns les autres ; de sorte que celui qui montrera plus de patience au milieu des injures obtiendra plus de crédit dans le royaume des cieux, »

D'après la Glose, la discussion qui s'était élevée parmi les disciples pouvait avoir pour principe l'humilité, parce qu'ils cherchaient à se prévenir mutuellement par des marques de respect; car, ajoute -t-elle, la cause de cette

contestation étant inconnue, on ne doit pas croire qu'ils se disputassent entre eux par rapport à la primauté. — Néanmoins saint Ghrysostôme (Hom. 59 in Matth.) attribue ce débat à un désir d'élévation. En se préoccupant ainsi de la supériorité, dit-il, les Apôtres montraient bien quelque faiblesse humaine, ils ne commettaient pas du moins un péché grave ; car il était question pour eux de biens ou d'honneurs -non point purement temporels et terrestres mais spirituels et célestes, comme le prouvent les paroles qu'ils adressèrent au Sauveur: Qui estimez-vous le plus grand dans le royaume des deux ? Cette demande témoigne de leur imperfection, ajoute le même saint Docteur ; mais, hélas ! nous ne sommes pas encore parvenus à ce simple degré d'imperfection ; car nous cherchons à savoir quel est le plus élevé, le plus riche, le plus puissant dans le royaume du monde et non point quel sera le plus digne, le plus heureux, le plus haut placé dans le royaume de Dieu.

Gomme dans les choses morales les faits font plus d'impression que les discours, Notre-Seigneur, pour réprimer les prétentions ambitieuses de ses disciples, leur présenta un exemple sensible de l'humilité qu'il désirait leur inspirer. Il appela un petit enfant qui l'était par l'âge et l'innocence (Matth. XVIII, 2). D'après une certaine tradition, c'était saint Mai tial que saint Pierre envoya plus tard dans les Gaules ; il prêcha la foi chrétienne à Limoges dont il fut le premier apôtre en môme temps que le premier évêque. II se distinguait entre tous par son extrême humilité et sa candide simplicité depuis ses premières années. Aussi le divin Maître, qui le discerna dans la foule, le plaça proche de lui (Luc. ix, 47), et le mit au milieu d'euœ {MMh, xviii, 2), afm que tous pussent voir et considérer attentivement le modèle qu'il allait proposer à leur imitation. Puis il Vem-

brassa (Marc.ix, 35), montrant par là que les humbles seuls sont dignes de ses caresses et de ses prédilections, en sorte qu'ils peuvent dire glorieusement avec l'Épouse sacrée des divins cantiques : U a soutenu ma tête de sa mahi gauche, et il m' G' embrassé de sa droite (Gant, ii, 6). Afin de rendre ses disciples plus modestes, il leur adressa sous forme de serment cette sévère monition (Matth. xviii, 3) : Je vous dis en vérité que si vous ne changez^ en renonçant à l'orgueil et à l'ambition, et si l'ous ne devenez par la grâce et la vertu comme les petits enfants sont par leur âge et leur nature, c'est-à-dire doux et innocents, simples et petits à leurs propres yeux, loin d'être jamais grands dans le royaume des cieux, vous n\j serez pns même admis. Ce n'est en effet que par l'humilité qu'on peut entrer soit dans l'Eglise militante pour y acquérir des mérites, soit dans l'Église triomphante pour y jouir de la récompense ; le Christ qui est la porte de l'une et de l'autre étant luimême doux et humble de cœur, il faut l'être pareillement pour y entrer. Cette déclaration ne doit-elle pas nous faire trembler ? car qu'ils sont rares aujourd'hui ceux qui ressemblent aux petits enfants ! Pensée triste et alarmante ! si l'Ange superbe a été chassé du ciel, à plus forte raison l'homme orgueilleux n'y sera pas introduit ; car, d'après un ancien proverbe, il est plus honteux d'être expulsé d'une maison que de n'y pas être admis.

Turpius ejicitur quam non admittitur hospes.

Par ce petit enfant, Jésus-Christ a voulu représenter l'homme vraiment humble, et c'est dans ce sens que le Seigneur avait dit à Saûl : Lorsque tu étais un petit enfant à tes yeux, n'es-tu pas devenu le chef de toutes les tribus d'Israël (I Reg. xv, 17) ? Ainsi donc, quand le Sauveur nous

exhorte à uous rendre semblables à de petits enfants, il désii'e que nous devenions comme des enfants sans malice, mais non sans prudence, de sorte qu'éclairés parla raison nous reproduisions en nous-mêmes, pour son amour, les qualités morales que possède l'enfant guidé par la nature ; car, selon la remarque de saint Ambroise (in cap, ix Luc), la vertu ne consiste pas dans l'impuissance de pécher, mais dans la volonté de ne point faire le mal. Saint Jérôme dit également (in cap. xviii Matth.): Le Seigneur n'ordonne pas à ses Apôtres d'avoir l'âge, mais 1 innocence des enfants, d'acquérir par leurs efforts les bonnes dispositions que ceuxci tiennent des années ; en d'autres termes de se faire petits pour le mal, mais de se montrer grands parla sagesse. C'est comme s'il leur disait : De même que l'enfant présenté à votre imitation ne persévère pas dans ses colères, ne se souvient pas des injures, ne se livre pas à de criminelles délectations à la vue d'objets séduisants, et ne parle pas autrement qu'il ne pense ; ainsi vous, à moins que vous n'ayez une innocence et une pureté d'àme semblables, vous n'entrerez jamais dans le royaume des cieux. Selon que le fait observer saint Léon (Serm. 7 Epiphan.), le Sauveur chérit l'enfance parce qu'elle est le parfait exemplaire de la candeur et de l'humilité ; il ne nous prescrit pas de conserver les légèretés et les défauts du premier âge, mais d'en retenir ce qui convient très-bien à l'âge mûr lui-même ; ainsi, d'après ce modèle, calmons promplement nos émotions, oublions les offenses, ne convoitons pas les dignités, aimons-nous les uns les autres et traitons-nous tous comme égaux par nature. Voici comment saint Hilaire dépeint les petits enfants (Can. 18 in Matth.) : « Ils suivent leur père, affectionnent leur mère, ne veulent de mal à personne, ne s'occupent pas des richesses, ils ne sont point arrogants.

haineux ou menteurs, ils croient simplement ce qu'on leur dit et regardent comme vrai ce qu'ils entendent. Efforçonsnous de les imiter dans ces louables habitudes, afin de parvenir sûrement au royaume des cieux ; et revenons à la simplicité de l'enfance, pour retracer en nous la plus gracieuse image de Notre-Seigneur. »

L'enfance, qui comprend les quatorze premières années de la vie, possède aussi les quatorze qualités ou vertus que doit réunir le Chrétien appelé à prendre place auprès de son divin Chef. 1» L'enfant se contente de peu ; en cela consiste la sobriété. 2° Il s'assied indifféremment où il se trouve, sur la terre ou sur la paille ; ainsi fait l'humilité. 3° Une ressent pas les mouvements déréglés de la chair ; tel est l'effet de la chasteté. 4'' Il donne volontiers de son pain à qui que ce soit ; voici la libéralité. 5» Il obéit promptement à ses parents; voilà l'obéissance véritable. 6" Il aime tous ses semblables ; ce qui constitue la charité fraternelle entre les hommes. !<> Il ne se confie pas en lui-même ; mais dans les auteurs de ses jours auxquels il a toujours recours dans ses chagrins ; nous devons ainsi témoigner constamment à Dieu une confiance fiUale comme à notre tendre Père. 8° L'enfant ne s'inquiète pas de l'avenir ; nous devons aussi placer en Dieu seul toute notre espérance. 9° Il parle avec ingénuité et sincérité ; nous devons également ne jamais blesser la vérité par quelque mensonge ou imposture. 10° Il s'apaise vite et facilement ; c'est ce que doivent produire en nous la douceur et la bonté envers tout le monde. 11° Il s'effraie à la vue des grands personnages ; c'est un signe du respect et de la vénération qu'il faut rendre aux supérieurs. \2° Il ne rougit pas de demander un morceau de pain ; il ne faut pas non plus que nous ayons honte de reconnaître et d'avouer nos faiblesses et nos misères. 13» Il n'emploie ni artifices ni

détours; ce qui marque la simplicité et l'innocence. 14° Enfin, il est habituellement gai ; la grâce divine nous maintient pareillement dans la joie. Telles sont les aimables qualités d'un enfant bien né : heureux le Chrétien qui les posséderait; le Christ, ami du jeune âge, le prendrait avec lui pour le placer à ses côtés.

Après avoir montré que le royaume des cieux n'est point destiné aux superbes et aux ambitieux, mais bien plutôt aux petits et aux humbles, le Seigneur répondit de la manière suivante à la question que les disciples lui avaient proposée (Matth. xviii, 4) : Quiconque donc s'humiliera comme ce petit enfant^ celui-là sera le plus grand dans le royaume des cieux. Comme s'il disait à chacun en particulier : Voulez-vous être le plus élevé dans la gloire, soyez maintenant le plus bas dans votre estime ; car, à proportion que vous vous serez abaissé sur la terre, vous serez exalté dans le ciel. En effet, comme le dit saint Jacques (iv, 6) : Dieu résiste aux superbes^ tandis qu'il donne aux humbles la grâce qui leur fait mériter la gloire. — Ce petit enfant que Jésus-Christ place au milieu de ses disciples figure l'homme vraiment humble qui est élevé en dignité pour servir de modèle, et pour éclairer les autres comme une lumière posée sur le chandelier ; plus il est honoré, plus il se croit indigne. Si ceux qui le voient ne cherchent pas à l'imiter dans le sentiment qu'il a de sa bassesse, ils n'entreront point dans le royaume des cieux qui est le royaume des humbles ; car la porte en est étroite, de telle sorte que les personnes bouffies d'orgueil ou enflées de vanité ne peuvent y passer.

Afin d'étouffer tout sentiment d'ambition et de jalousie dans le cœur des Apôtres, le Sauveur les engage à ne point chercher pour eux-mêmes les honneurs, mais à les rendre à ceux qui en sont vraiment dignes par la modestie et l'hu-

milité, en leur témoignant du respect et de la charité. Quiconque, dil-il (Mditih.. xviii, 5), recevra en mon nom et pour mon amour, un de ces petits qui me ressemblent par leur innocence et leur simplicité, i^e recevra moi-même ; car j'habite en eux par ma grâce. En même temps il recevra Celui qui 071 a envoyé, c'est-à-dire mon Père (Marc, ix, b6) ; parce que je suis dans inon Père et mon Père est en 'inoi (Joan. XIV, 18). « Ainsi, conclut saint Ambroise (in cap. ix

Luc), accueilhr l'imitateur de Jésus-Christ ou l'iuiage de Dieu, c'est accueillir Jésus-Christ et Dieu lui-même en personne. » Puisque les humbles et les pauvres sont les représentants de Notre-Seigneur sur la terre, nous devons les traiter avec déférence et atfection, en compatissant à leurs peines et les supportant dans leurs infirmités, en leur adressant des paroles consolantes et leur prodiguant de bons services. Voyez, dit saint Théophile, quel est le prix inestimable de l'humiUté ; elle mérite à celui qui la pratique de devenir la demeure du Père, du Fils et conséquemment aussi du Saint-Esprit. « Comme si Jésus-Christ leur disait, selon saint Chrysostôme : Vous obtiendrez une grande récompense, non-seulement si vous-mêmes devenez humbles et simples comme de petits enfants, mais encore si vous honorez à cause de moi ceux qui sont tels ; cette humilité et cette simplicité sont très-dignes d'éloge et de gloire. » D'après saint Jérôme (in cap. xviii Matth.), de peur que les Apôtres étant bien accueillis ne se crussent honorés euxmêmes, le Sauveur ajouta qu'ils devaient être reçus, non précisément pour leur mérite personnel, mais plutôt à cause de leur divin Maître ; car l'honneur se rapporte principalement à celui au nom et pour l'amour duquel on le rend.

De ces paroles du Seigneur : Celui qui reçoit en mon nom un de ces 'petits me reçoit moi-même, l'apôtre saint

Jean avait conclu qu'il ne fallait point recevoir ceux qui ne marchent pas sincèrement et parfaitement dans la voie de la vérité ; c'est pourquoi il lui dit (Luc. ix, 49) : Maître, nous avons vu quelqu'un chasser les démons en votre nom, et nous lui avons défendu de le faire en invoquant le nom de Jésus, parce qu'il ne vous suit j^as avec nous, d'esprit et de cœur, après avoir tout quitté. Celui-là ne doit pas être reçu en votre nom, semble-t-il ajouter. Gardez-vous de l'en enipêcher, répliqua Jésus (Ibid. 50), comme s'il eût dit: Vous ne devez pas vous opposer à celui qui accomplit ainsi des œuvres bonnes et môme miraculeuses, puisqu'il est avec moi. En effet, ajouta-t-il (Marc, ix, 38), il n'y a personne qui, opérant quelque prodige en mon nom, puisse aussitôt parler mal de moi; il n'oserait blasphémer sur-le-champ le nom dont il vient d'éprouver la puissance. D'ailleurs, qui n'est pas co7^tre vous entièrement et ouvertement est pour vous de quelque manière du moins, en tant qu'il n'attaque point vos personnes et ne contredit pas vos enseignements, bien qu'il n'imite pas votre conduite et ne partage point votre société (Ibid. 39). Quoique les thaumaturges soient quelquefois méprisés, comme le fut celui-ci, Dieu ne laisse pas d'être honoré des miracles qu'ils produisent par son invocation. D'après saint Théophile, en défendant à cet homme de chasser les démons, les disciples n'agissaient point par un sentiment de jalousie, mais de défiance ; ils suspectaient son pouvoir surnaturel, parce que le Seigneur ne l'avait pas envoyé comme eux, et qu'il n'accompagnait point Jésus partout, a Ils auraient dû plutôt penser, suivant saint Cyrille, que cet exorciste ne délivrait poiut les possédés par sa vertu propre, mais par la grâce du Christ dont il employait le nom. Les dons divins, qui sont multiples, sont aussi répartis diversement ; mais comme les Apôtres avaient reçu du Sau-

veui- le pouvoir de chasser les esprits immondes, ils se croyaient seuls en droit de l'exercer ; voilà pourquoi ils demandèrent s'il était permis à d'autres de faire de même. » En recommandant à ses disciples de laisser cet exorciste agir en son nom, quoiqu'il fût étranger à leur compagnie, Jésus-Christ voulait les maintenir dans l'humilité, afin qu'ils ne s'enorgueillissent pas de leur pouvoir comme s'ils l'avaient obtenu par leur mérite. Quoique cet homme ne fût pas encore assez parfait pour suivre en tout le Sauveur à l'exemple des Apôtres, il croyait en lui cependant ; aussi Jésus-Christ assure qu'il était pour eux et non point contre eux, car il ne blasphéuiait pas son nom, comme le faisaient les Juifs que le Sauveur a déclaré lui être contraires (Matth.

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