CHAPITRE XIII
DIFFICULTÉ DU SALUT POUR LES RICHES; RÉCOMPENSE DE CEUX QUI ABANDONNENT TOUT POUU SUIVRE LE CHRIST.
Matth. XIX, 23-29.
Voyant que le jeune homme riche s'était éloigné tout chagrin d'avoir reçu le conseil de pauvreté, Jésus en prit occasion de signaler à ses disciples le danger des richesses, afin de les affermir dans la vie parfaite qu'ils avaient embrassée. Et pour leur apprendre combien il est avantageux de tout quitter afin de le suivre, il montra comment les biens terrestres empêchent d'atteindre la perfection et même d'obtenir le salut. En vérité, je vous l'assure, dit-il, il est di/]icile pour un riche d'entrer dans le royaume des deux qui est le royaume des pauvres (Matth. .xix, 23) ; car s'il n'est pas absolument impossible, il est du moins très-difTicile de posséder les richesses sans les aimer outre mesure. D'après saint Augustin (Epist. 34), les biens terrestres, quand nous les possédons, nous sont plus chers que quand nous les ambitionnons ; car autre chose de convoiter ceux qui ne nous appartiennent pas encore, et autre chose de perdre ceux qui nous appartiennent déjà ; nous repu lions les premiers sans trop de peine comme nous étant étrangers, mais nous abandonnons les derniers avec autant de douleur que si l'on amputait nos propres membres. » — « L'acquisition des richesses ne fait qu'en accroître la passion, ajoute saint Chrysostôme (Hom. 64 in Matth.); et le feu qu'elles allument s'augmente d'autant plus qu'elles-mêmes se multiplient davantage. » — Aussi est-ce un phénomène
très-rare d'obtenir les biens du monde sans adopter les vices du monde, qu'ils ont coutume de produire ou d'entretenir. Telles sont les épines et les ronces qui étouffent la semence divine, comme Jésus-Christ même l'a déclaré précédemment (Matth. XIII). Voilcà pourquoi il est bon de ne point posséder et de ne pas aimer les richesses ; car ceux qui travaillent assidûment à les accumuler dédaignent de rechercher les ioies d'une autre vie, ainsi que le Vénérable Bède le fait remarquer (in cap. x Marc). « Superflu est assurément le soin des biens périssables, dit aussi saint Jérôme (in cap. xiii Matth.); on ne les acquiert point sans beaucoup de labeur, on ne les possède que peu de temps, on ne les garde point sans une inquiétude continuelle, on ne les quitte qu'avec un extrême chagrin ; et ce qui est pis encore, elles s'opposent le plus souvent à notre bonheur éternel. »
La difficulté pour le riche d'opérer son salut est si grande, qu'elle équivaut à une impossibilité morale, comme le Sauveui- le démontre en ajoutant (Matth. xix, ?4) : // est plus aisé à un chameau de passer par le chas cV une aiguille, quà un riche d'entrer dans le royaume des cieux^ c'est-àdire de passer par la porte étroite et basse qui conduit à la vie éternelle. Parole vraiment terrible pour les riches qui n'ont pas plus de bien dans le ciel que les pauvres n'en ont sur la terre ! « Ce n'est, dit saint Ambroise (Serm. 10), qu'après avoir déposé nos vêtements que nous avons été purifiés dans le bain de la régénération, afin de mieux courir ainsi dépouillés vers la porte du ciel. Or n'est-il pas inconvenant et absurde qu'après être entré tout nu d'abord dans le monde et puis dans l'Église, quelque homme ait la prétention d'entrer chargé de richesses dans le ciel même ? »
Observons ici qu'il y a différentes sortes de riches. Les
uns désirent ou conservent les richesses sans les prendre pour leur fin dernière et sans y mettre toute leur espérance; ils en jouissent avec plaisir, les possèdent avec affection sans toutefois les préférer à Dieu ni abandonner Jésus- Christ, mais de façon qu'elles les empêchent d'aimer le Seigneur parfaitement et de suivre librement le Sauveur ; pour ceux-ci le salut est difficile et comme moralement impossible. D'autres se confient et se reposent dans les richesses comme dans leur fin et leur félicité suprêmes, de manière qu'elles servent à satisfaire leur orgueil et leur vanité ; ils les recherchent avec avidité, les serrent avec avarice sans les communiquer aux indigents, en un mot ils y sont plus attachés qu'à Dieu même ; pom- ces derniers le salut n'est pas simplement difficile, il est absolument impossible. — Si cependant un certain nombre de riches sont entrés dans le royaume des cieux, c'est que, cédant à l'inspiration de la grâce, ils n'ont point fait cas de lem'S richesses. Le saint roi David se confiait-il en ses trésors, quand il disait de luimême : Je ne suis qu'un pauvre misérable ? (Ps. lxix, 6.) Aussi exhortait-il les autres à suivre son exemple par les paroles suivantes : Si vous regorgez de biens, n'y appliquez pas vos cœurs (Ps. lxi, 11). « Dans ce passage de l'Évangile, ditsaint Augustin (de Qusestion. evang. c. 26), le riche dont parle Jésus-Christ, c'est l'homme avide des choses temporelles dont il s'enorgueillit ; de tels hommes sont le contraire des pauvres de cœur auxquels appartient le royaume des cieux. » Autre chose est de posséder et autre chose d'aimer les richesses : quelques-uns les possèdent sans les aimer ; beaucoup les aiment sans les posséder ; plusieurs les possèdent et les aiment tout à la fois ; mais les moins nombreux et les plus prudents sont ceux qui s'applaudissent de ne point les posséder et de iie point les aimer, ils peuvent
dire vraiment avec l'Apôtre : Pour moi le monde est comme crucifié et moi je suis comme crucifié pour /ta{Galat.vi, 14). Un philosophe a dit justement : On peut être pauvre parmi les richesses ; et ils ont tous deux le même mérite, celui qui estime sa vaisselle de terre autant que si elle était d'argent, et celui qui . ne fait pas plus de cas de sa vaisselle d'ai-gent que si elle était de terre.
Les commentateurs apportent diverses explications des paroles évangéliques que nous venons de citer. Le mot latin camelus qui est ici employé signifie «?i chameau, d'après la plupart, ou un câble, d'après plusieurs autres; mais quelle que soit l'interprétation qu'on donne à ce mot, la Comparaison a toujours la même portée. En effet, rien ne s'oppose à ce que Dieu puisse introduire un chameau comme un câble parle trou d'une aiguille, mais sa justice s'oppose absolument à ce qu'il veuille admettre à la participation de sa gloire un avare, désigné en ce même endroit par le nom de riche ; car pour parvenir à la jouissance des biens éternels il faut renoncer à l'amour excessif des biens temporels. — D'ailleurs, on pourrait faire passer de quelque manière par le chas d'une aiguille soit un câble, soit un chameau, en les divisant par petites parties ; mais un avare ne pourrait d'aucune manière entrer dans le royaume des cieux avec sa passion des richesses. — Suivant une autre explication, on dit qu'il y avait à Jérusalem une porte basse, appelée l'Aiguille; un chameau ne pouvait passer par cette ouverture qu'en fléchissant les genoux, après avoir déposé sa charge ; de même un riche ne peut entrer par la porte étroite du ciel qu'après avoir déposé ses richesses, en les lejetant avec mépris, ou du moins en ne les aimant pas avec excès. — On dit encore que le chameau, sfjécialement employé à porter les plus lourds fardeaux, figure ici les hommes accablés par
le poids des plus énormes péchés : or il est plus facile à ces grands coupables de passer par la voie étroite de la pénitence qu'aux riches cupides d'entrer dans le royaume des cieux ; car les premiers renoncent moins difficilement à leurs vices que les seconds à leurs trésors.
Ce qui prouve que le Sauveur avait voulu parlermoins des possesseurs que des amateurs de richesses, c'est l'étonnement de ses disciples, tout pauvres qu'ils étaient ; touchés d'une charitable compassion pour tant d'hommes qui devaient être condamnés de la sorte, ils s'écrièrent avec une douloureuse surprise: Qui pourra donc être sauvél car tous ambitionnent d'être riches (Matth. xix, 25). Ils comprenaient, dit saint Augustin (Lib. 2 de Qtuest. evang. c. 47), qu'il fallait compter au nombre des riches tous ceux qui aiment et recherchent les richesses, bien qu'ils en soient dépourvus et qu'ils ne puissent même les acquérir. Ainsi, quant au désir et à l'affection, il y a beaucoup plus de riches que de pauvres ; mais au contraire, quant à l'effet et à la réalité, il y a beaucoup plus de pauvres que de riches. Par conséquent, le plus grand nombre des hommes aurait pu se sauver, si les paroles de Jésus-Christ avaient dû s'appliquer seulement aux possesseurs de richesses; mais ce n'était point là le vrai sens, tel que les Apôtres l'avaient saisi. Aussi/^'^w^, les regardai^t ayechonté, tempéra par la douceur de sa réponse la sévérité de la sentence qu'il venait de prononcer; et il s'empressa de les rassurer par cette explication consolante : Cela est impossible aux hommes, mais tout est possible à Dieu (Ibid. 26). Naturellement capables de tomber et incapables de se relever par eux-mêmes, les hommes ne peuvent renoncer à la concupiscence et arriver au ciel par leur seule force, mais bien avec le secours divin ; car, par sa grâce souveraine, le Seigneur peut arracher de leur cœur l'amour des biens temporels pour
y siibstituercelui des biens célestes. Il ne faut pas croire que le riche puisse arriver au ciel sans renoncer à la concupiscence; afin de le sauver. Dieu commence parle convertir, en le délivrant de la cupidité et de l'orgueil pour lui donner l'humilité et la charité qui sont les dispositions nécessaires au salut éternel.
a Après avoir entendu la déclaration du Seigneur, dit saint Chrysostôme (Hom. 64 in Matth.), ne restez pas les bras croisés sans rien faire, en alléguant votre impuissance; mais plutôt conjurez instamment le Dieu très-bon de vous aider, en considérant vous-mêmes sa toute-puissance. » Assistés par la grâce d'en haut, fuyons cette pernicieuse avarice qui nous abaisse vers la terre et nous éloigne du ciel pour toujours. « Pourquoi, ajoute le même illustre Docteur (Hom. 9 in Matth.), pourquoi soupirons-nous avec des désirs insatiables après des richesses passagères qui ne peuvent nous conduire au bonheur éternel? N'entendons-nous pas le Roi du ciel nous crier et répéter que, si nous ne les distribuons pas toutes, il nous est difficile d'entrer avec elles dans le royaume de sa gloire ? Mais comment est-il possible d'y entrer, demandez-vous ? En introduisant dans votre cœur un amour tout autre, celui des biens célestes ; car l'homme qui aspire à leur jouissance n'aura pas de peine à mépriser l'avarice, et une fois devenu serviteur du Christ. Il ne sera plus l'esclave mais au contraire le maître de l'argent. Brisons donc les liens funestes qui nous tiennent asservis aux objets inférieurs ; si nous ne nous aûranchissons pas de ces choses matérielles, comment pouvons-nous triompher des puissances spirituelles telles que les démons ? Que ces pensées sérieusement méditées nous portent à fuir avec horreur la maladie mortelle de la cupidité, et guérissons-nous piompten)ent des morsures venimeuses que T. IV 27.
nous a causées l'hydre affreux de l'avarice. » Ainsi parle saint Chry SOS tome.
Gomme le Seigneur avait consaillé au jeune homme de tout laisser s'il voulait être parfait, Pierre, prenant la parole pour- lui-même et pour les autres Apôtres, dit au divin Maître : Voilà que nous avons tout quitté^ et, comme le renoncement aux créatures ne suffit pas pour être parfait si l'on n'y joint pas le dévouement au Créateur, 7ious vous avons suivi T^av Idi foi et la charité, en recevant votre doctrine et imitant votre vie. A l'égard du riche qui n'a pas voulu observer votre conseil, nous avons entendu ce que vous avez dit ; mais que dites-vous de nous autres qui avons accompli votre recommandation ? Quelle sera donc notre récompense ? Que ce jeune homme garde pour sa part le monde ; moi je désire savoir si la nôtre ne sera pas Dieu même (Matth. xix, 27). Pierre effectivement avait abandonné tous les biens dont le Sage a dit : Vanité des vanités, et tout est vanité (Eccles. i, 2) ; mais il avait retenu tous ceux dont le Docteur des nations a dit : Dieu est tout en toutes choses (I Cor. XV, 28). Quoique Pierre ne possédât pas tout et même qu'il possédât très-peu de choses, il laissa cependant tout parce qu'il ne se réserva rien. Il ne conserva pas même la liberté ou simplement la volonté de posséder quelque chose ; car afin de pratiquer la plus parfaite pauvreté, il renonça nonseulement à ce qu'il avait alors, mais encore à ce qu'il pouvait acquérir un jour et de plus à ce qu'il pouvait jamais désirer. Or s'il n'y a personne qui puisse tout avoir et tout acquérir, il n'y a du moins personne qui ne puisse tout désirer ; car le simple désir s'étend jusqu'à l'impossible. Si donc Pierre était pauvre en réalité avant de suivre le Sauveur, il ne l'était pas alors en capacité ; et comme cette capacité sans borne embi-assait tout de quelque faron, il a
dit avec raison, en l'abandonnant, qu'il avait tout abandonné, parce qu'il n'avait gardé aucun désir possible de quelque chose temporelle.
Pierre n'a point parlé de la sorte afin de se glorifier, mais afin de nous instruire, pour inspirer plus de confiance aux pauvres et plus de modestie aux riches. En efTet, que les riches, seuls en position d'abandonner leurs biens, ne s'estiment point seuls capables d'atteindre la perfection ; les pauvres eux-mêmes, qui ne possèdent rien actuellement, peuvent également l'atteindre s'ils renoncent à toute volonté de jamais rien posséder ; car il est plus méritoire de renoncer à cette volonté qu'à la possession même. « En effet, dit saint Augustin (in Psal. cxlii), le monde est mort pour plusieurs qui ne sont pas morts pour lui ; car ils aiment et désirent aes biens qu'ils ne possèdent point et ne posséderont jamais. » Les paroles de saint Pierre doivent non- seulement relever le courage des pauvres, mais encore réprimer l'orgueil des riches, afin quaprès avoir abandonné leur fortune ils n'abandonnent pas aussi l'humilité, en se préférant aux autres et s'estimant plus parfaits qu'eux. On doit rogai'der comme plus parfait non pas celui qui se dépouille de biens plus considérables, mais celui qui s'attache à Jésus-Christ avec un plus grand amour, après avoir tout (]uitté pour le suivre. On peut conclure de là que saint Pierre comptait plus sur la vivacité de son affection et la pureté de son intentign que sur la quantité et la valeur de ses biens, lorsqu'il disait avec confiance : Voilà que nous avons tout quitté et que nous vous avons suivi. « Quoique Pierre et son frère André n'eussent pas renoncé à des choses considérables, comme le fait ol)server Origène (Tract. 9 in Matth.), leur sacrifice fut cependant précieux devant le Seigneur qui considère toujours plus le motif que la matière de l'offrande ; car il voyait
les deux Apôtres quitter leur petit avoir avec une si complète générosité qu'ils auraient également abandonné toutes leurs possessions, si elles avaient été plus étendues. » Remarquons enfin que le prince des Apôtres ne parlait pas pour lui seul, mais pour ses collègues réunis, lorsqu'il demandait au Sauveur : Qu'en sera-t-il donc de nous ? Il posait cette question, afin que tous, entendant la promesse de la récompense, fussent animés d'une nouvelle ardeur pour tendre à la perfection sur les traces de Jésus-Christ.
Écoutons saint Bernard commenter cette déclaration faite au divin Maître par le Chef même de ses disciples (Serm. de verbis evang. Ecce nos reliquimus omnia) : Nous avons tout quitté, et nous vous avons- suivi. « Telle eb\,la parole qui a répandu sur la face de la terre le mépris du monde, ot, persuadant à une foule d'hommes d'embrasser la pauvreté volontaire ; c'est elle qui remplit les cloîtres de moines et les déserts d'anachorètes ; c'est elle qui dépouille l'Egypte ou le siècle et lui enlève ses plus précieux trésors. Voilà cette parole vive et efficace qui convertit les âmes, en les animant d'une heureuse émulation pour la sainteté, et en les soutenant par une ferme espérance de la rétribution promise. Nous aussi, à l'exemple des Apôtres, quittons tout, non-seulement nos biens, mais encore nos désirs ; car la cupidité nous est plus nuisible que la fortune. Aussi, le motif principal de fuir les richesses, c'est que rarement ou même jamais nous ne les possédons sans les aimer ; le cœur de l'homme s'attache à toutes les choses du monde au milieu desquelles il vit habituellement, il s'y enfonce et s'y colle comme si toutes ces matières étaient molles et gluantes. Prenez donc courage, vous qui êtes disposé à tout quitter ; et n'ouljliez pas de vous compter parmi les choses qu'il vous faut abandonner ; bien plus, vous devez surtout et principalement
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rendncer à vous-même, si vous voulez suivre celui qui s'est anéanti pour vous. Débarrassez-vous du poids qui vous accable davantage, affranchissez-vous du joug que vous chérissez follement ; car si vous ne délivrez votre âme de la sensualité qui la tient asservie à votre corps, vous ne pourrez suivre l'Époux céleste qui vous invite à des noces spirituelles. » Ainsi parle saint Bernard.
Le Seigneur, répondant à Pierre, signala la triple récompense réservée à ceux qui laissent tout pour marcher sur ses traces. La première, c'est que conjointement avec le Seigneur ils jugeront le monde. En vérité, je vous l'assure, dit-il, vous qui, après avoir tout abandonné, m'avez suivi en imitant ma vie, au temps de la régénération, lorsque le Fils de l'homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez également assis sur douze trônes, jugeant les douze Irihus d'Israël (Matth. xix, 28). Ce jugement solennel aura lieu au f'rmps de la régénération universelle. C'est pourquoi il faut distingu^^.. \Qi deux régénérations successives : l'une particulière est celle q^<. âmes, qui se produit pour chaque Chrétien au jour de son bapic^ne, quand il renaît à la vie spirituelle ; l'autre universelle est ccILo (ies corps, qui se produira pour tous les hommes réunis au jour a.o \-^ résurrection générale, quand ils renaîtront à la vie immortelle. >^ cette dernière époque de rénovation, Jésus-Christ viendra, en tant que Fils de l'homme, juger le monde ; car il convient qu'il exerce le jugement en cette même nature humaine en laquelle il l'a subi lui-même autrefois. A son premier avènement, il s'était assis sur le siège de l'humilité, en cachant sa gloire ; mais à son second avènement. Usera assis sur le trône de sa majesté, en faisant éclater sa puissance. Avec lui siégeront sur des trônes tous les parfaits qui Sauront suivi constamment, après avoir tout quitté. L'universalité
de ceux qui seront ainsi juges avec Jésus-Christ est signifiée par les douze Apôtres auxquels il parlait -, comme aussi l'universalité de ceux qui seront alors jugés, soit bons, soit méchants, est représentée par les douze tribus d'Israël au milieu desquelles il vivait. «Heureuse pauvreté volontaire de ceux qui abandonnent tout afin de s'attacher à vous, ô Seigneur Jésus! s'écrie saint Grégoire : elle est heureuse, parce qu'elle les sauve et les glorifie, même dans ce choc suprême des divers éléments, dans cet examen redoutable de nos mérites et dans ce discernement irrévocable de nos destinées. » Ceux qui, pendant leur vie mortelle, auront surpassé l'état commun des justes ordinaires, en observant non-seulement les préceptes, mais encore les conseils, jouiront d'un privilège spécial dans des grandes assises où comparaîtra le genre humain. « Ainsi par une digne et juste distribution, dit le Vénérable Bède (in cap. x Marc), ceux qui auront méprisé toute la gloire du monde pour l'honneur du Christ deviendront ses associés et ses assesseurs pour juger avec lui et comme lui la conduite de ce monde, et ceux que rien sur la terre n'a pu séparer de son amour parviendront avec leur divin Maître jusqu'au faîte du pouvoir judiciaire. » Remarquons qu'il y aura plusieurs sortes de jugements : celui d'autorité principale, exercé par la très-sainte Trinité tout entière ; celui de promulgation solennelle par l'humanité sacrée de Jésus-Christ qui prononcera la sentence définitive ; celui d'autorité assessoriale parles saints zélateurs de la perfection évangélique qui siégeront dans un lieu éminent comme adjoints au souverain Juge. En outre, il y aura le jugement d'approbation, par lequel tous les élus, en condamnant par leur exemple les pécheurs obstinés, acquiesceront à la sentence de Jésus-Christ ; et le jugement de comparaison, en vertu duquel les moins coupables confondront
par leur propre conduite ceux qui le sont davantage; ainsi les Ninivites qui firent pénitence à la voix de Jonas s'élèveront contre les Juifs qui refusèrent d'écouter la prédication du Sauveur (Matth. xii, 41). Il existe aussi un jugement de disposition, par lequel les incrédules sont déjà condamnés avant même d'être examinés, comme le déclare la Vérité elle-même (Joan. ni, 18). Enfin le jugement de rétribution consistera dans le discernement des bons et des méchants. — Par conséquent, ceux qui maintenant sont aux pieds des juges superbes et pécheurs seront eux-mêmes un jour assis comme juges sur des trônes glorieux ; parce que là ont été établis les tribunaux "pour rendre la justice, dit le Prophète royal (Psal. cxxi, 5). Alors les premiers deviendront les derniers, et les derniers deviendront les premiers, comme le Seigneur l'a annoncé (Matth. xx, 16) ; et ce changement sera produitpar la droite du Très-Haut (Psal. lxxvi, 11). « Que maintenant les esclaves de l'orgueil jugent et président avec leur roi, dit saint Bernard (loc. cit.) ; qu'ils siègent à côté de celui qui s'est placé dans les hauteurs de l'aquilon ; qu'ils s'exaltent et s'élèvent comme le cèdre du Liban ; nous ne ferons que passer et ils auront déjà disparu. Qu'ils oppriment maintenant ceux qu'ils tiennent en leur pouvoir, qu'ils multiplient leurs blasphèmes et leurs malédictions; quant à vous autres, réjouissez-vous d'être accablés d'outrages par les ennemis du Christ, parce qn'une copieuse récompense vous attend au ciel. »
La seconde récompense de ceux qui suivent le Sauveur sera d'obtenir dès ici-bas le centuple de leurs sacrifices, comme lui-même nous l'assure par ces paroles formelles (Matth. XIX, 29) ; Et quiconque aura quitté sa maison, ou ses frères et ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ùu ses enfants, ou ses champs, à. cause de mo)i nom, rece-
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vra le centuple. Uomarquons que trois sortes de saorificps sont ici indiquées suivant leur degré de perfection : ainsi, quitter sa propre maison, c'est renoncer h sa domination personnelle ; quitter ses proches ou consanguins , c'est renoncera la parenté charnelle ; et quitter ses champs, c'est renoncer à sa possession temporelle. Or il est plus difficile d'abandonner sa domination personnelle que sa parenté charnelle et d'abandonner l'une ou l'aulre que sa possession temporelle. Afin que ces différents sacrifices deviennent louables et méritoires, Jésus-Christ exige qu'ils soient faits pour lui, pour l'Évangile (Marc, x, 29), pour son nom (Matth. XIX, 29) ; c'est-h-dire pour lui témoigner notre amour et notre foi, propager sa. connaissance et sa doctrine, observer ses préceptes ou ses conseils. Mais il serait inutile et même nuisible d'entreprendre de semblables sacrifices par quelque motif de vanité comme font les hypocrites et les philosophes, on dans un but de cupidité à l'exemple des ambitieux et des avares. ■ En quoi consiste le centuple promis à l'abnégation chrétienne dès la vie présente, sinon dans la possession des biens spirituels, dans l'acquisition des grâces célestes etla jouissance des consolations divines, qu'on apprécie beaucoup mieux par l'expérience que [xir la spéculation ? En effet, une fois que l"âme a ressenti les pai-fums, cueilli les fleurs, et goûté les fruits suaves de la généreuse pauvreté, de l'angélique chasteté, de la patience énergique et des autîes vertus excellentes, elle y t:ouv(^ un contentement si supérieur à toutes les satisfactions mondaines, qu'elle croit avoir obtenu déjà le centuple. Et si elle monte plus haut dans la prat'upie du dévouement jusqu'à mériter la visile de rE[iOux, jusiju'/i rire favorisée de sa ])résence intime et de sa convei'sation familière, u'a-t-elle pas reru dès lois mille fois plus que tout ce qu'elle a quitté pour lui '/
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près saint Augustin (De Givit, lib. xx, c. 7), « l'Apôtre semble expliquer la parole du Sauveur, lorsque, parlant des ministres évangéliques qui avaient embrassé la pauvreté parfaite, il dit qu'on les considère comme n'ayant rien, quoiqu'ils possèdent tout (II Cor. vi, 10) ; ainsi le centuple dans la bouche du Maître, a la même signification que tout dans le sens de l'Apôtre. »
Selon saint Cyrille, « celui qui, pour suivre le Sauveur, quittera sa maison, son père, sa mère, son frère,sa femme et ses enfants, trouvera une maison dans le ciel,unpèreenDieu,un frère en Jésus-Christ, une épouse dans la Sagesse divine qui lui procurera des fruits spirituels, une mère dans la Jérusalem céleste dont saint Paul a dit qu'elle est notremère (Galat. iv, 26).» — Pour compléter cette interprétation de saint Cyrille, on pourrait ajouter qu'au lieu de quelques amis charnels il en recevra un grand nombre d'autres tout spirituels ; comme aussi à la place de quelques biens temporels il en obtiendra une quantité d'autres plus considérables, conformément à ce que le livre des Actes des Apôtres dit des premiers fidèles : Toutes choses leur étaient communes (Act. iv, 32). L'abbé Abraham, dont Cassien rapporte les paroles, dit également (Collât, xxiv, 26) : « Comme il est facile de s'en convaincre, l'homme qui, pour suivre le conseil du Christ, renonce aux personnes et aux choses qui dans le monde lui étaient chères et utiles, reçoit, dès cette vie même, le centuple pour l'affection et les services de la part de ceux qui lui sont unis dans la religion par des liens tout spirituels. Si donc vous quittez une famille pour l'amour du divin Maître, lui-même vous en donnera une autre beaucoup plus nombreuse, composée de ses plus dévoués serviteurs ; pour quelques parents et amis que vous laissez, vous trouverez une foule d'autres pères et frères qui vous seront
attachés par des sentiments beaucoup plus purs et plus désintéressés. Pour une terre ou une maison que vous abandonnez, vous en acquerrez, comme par droit de succession, une multitude d'autres plus étendues que vous pourrez dire vôtres ; car sur quelque point du globe que vous portiez vos pas, vous rencontrerez des monastères où vous serez accueilli avec des soins empressés, comme si vous en étiez possesseur. »
La troisième récompense promise à ceux qui laissent tout afin de suivre le Christ, c'est que, comme lui-même le déclare, ils posséderont la vie éternelle, dans le monde futur (Matth. XIX, 29). « Parce que les hommes qui sont sur la terre aiment surtout à vivre, le ^auveur leur a promis la vie, dit saint Augustin (in Psal. 6?); et parce qu'ils craignent surtout de mourir, il leur a garanti l'éternité. Par cette double assurance, la bonté divine a voulu remédier suffisamment à l'infirmité humaine. Soupirons donc après la vie éternelle, et pour comprendre avec quelle ardeur nous devons* la rechercher, considérons comment les mondains s'efforcent de conserver la vie présente qu'ils ne tarderont pas de perdre, et comment ils travaillent à retarder la mort imminente qu'ils ne peuvent éviter. » Heureuse pauvreté ! devons-nous dire ; car celui qui l'embrasse recevra le centuple dans ce monde et possédera dans l'autre la vie éternelle. « De ces deux récompenses, dit saint Bernard (loc. cit.), la première sera décernée pendant le pèlerinage d'ici-bas, la seconde à l'arrivée dans la patrie ; l'une sera la consolation du labeur présent, et l'autre, la consommation du bonheur futur. C'est ainsi que dans le monde on fournit aux mercenaires la nourriture pendant la journée, et qu'on leur réserve le salaire pour la soirée ; c'est ainsi que pendant la guerre on distribue aux militaires la solde nécessaire pour
les besoins du moment, et qu'on leur garde pour la fin de la campagne la rémunération complète de leur service ; c'est ainsi que Dieu sustenta avec la manne les Israélites dans le désert, jusqu'à ce qu'il les introduisit enfin dans la Terre promise. Aussi, en récitant la prière que son divin Fondateur lui a laissée, l'Église réclame chaque jour le pain quotidien dont elle a besoin, après avoir appelé de ses vœux les plus ardents la venue du royaume céleste. »
Ne cessez donc point de considérer attentivement la triple récompense qui vous est prdmise, afin d'y trouver un juste motif de joie continuelle. Remerciez Dieu qui vous met à même de faire un commerce si lucratif, où vous pouvez gagner cent pour un de profit actuel, et mériter en outre la vie éternelle comme rétribution suprême. Pénétrez souvent par la pensée et par le désir en ce paradis, où vous pouvez arriver effectivement par l'oraison et l'humilité. Quelle extrême folie n'est-ce donc pas d'hésiter à sacrifier de simples unités pour des avantages centuplés, et une existence passagère pour une éternité bienheureuse ? Puisque les Saints ont dédaigné toutes les choses de ce monde, faisons comme eux si nous voulons être saints, ou ainsi que disent les Grecs, àytot, sans terre ; et pour être vraiment détachés de la terre, élevons nos pensées vers le ciel. Les Apôtres faisaient apporter et déposera leurs pieds l'or et l'argent (Act. 4), afin de montrer aux premiers fidèles que ces trésors matériels n'étaient pas dignes de leur estime et de leur attention. Nous aussi rejetons les richesses et les vanités du monde, à l'exemple des principaux disciples du Seigneur qui sesontdistingués surtout par leur généreuse abnégation. « Qu'est-ce donc, en effet, qui a rendu les Apôtres grands et illustres ? demande saint Chrysostôme. N'est-ce pas le mépris des biens et des honneurs temporels, ainsi que le renoncement à toutes
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les allaires et convoitises séculières? Si les Apôtres n'avaient pas été animés de ces nobles sentiments, s'ils avaient été esclaves des passions contraires, ils n'auraient point converti les nations, mais plutôt ils auraient été regardés comme des séducteurs, lors même qu'ils auraient ressuscité dix mille morts. Ainsi, c'est par la sainteté de la vie qu'on obtient une gloire durable, et c'est par l'esprit de désintéressement qu'on s'attire la considération générale ; mais les prodiges nuisent beaucoup plus qu'ils ne profitent à ceux qui les opèrent, si eux-mCmes ne veillent à leur propre conduite. N'ambitionnons par conséquent que les vertus qui ont illustré les Apôtres ; sans avoir aucun souci de cette vie périssable, appliquons-nous au service de Jésus-Christ et nous participerons au sort de ses bienheureux disciples. » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
Prière.
Seigneur Jésus, malgré ma misère et mon indignité, apprenez-moi à quitter à cause de vous, pour l'amour de votre divine personne et pour la gloire de votre nom adorable, tous les biens de ce monde, ses richesses, ses délices et ses pompes ; aidez-moi principalement à me quitter moi-même, afin que renonçant à tout le reste je m'attache à vous seul. Faites aussi que, selon mon faible pouvoir, je vous suive en imitant de quelque manière votre admirable vie ; que vous prenant pour modèle et pour guide, je mérite d'échapper aux embûches et aux pièges de tous mes ennemis visibles et invisibles ; que votre bonté miséricordieuse m'accorde enfin les récompenses magnifiques, promises à ceux qui abandonnent tout pour vous servir uniquement. Ainsi soit-il.
49 ) LA GlUNDE VIE DB JÉSUS-CHRIST