CHAPITRE XIV
Matlh. XIX, 30 — XX, 1-16.
Parce qu'il ne suffit pas de tout quitter, mais qu'il faut persévérer toujours sans se lasser jamais, le Seigneur ajouta les paroles suivantes pour préserver de la torpeur ceux qui commencent avec zèle : Beaucoup de premiers qu'ils étaient deviendroat les derniers] et beaucoup qui étaient les derniers deviendront les premiers (Matth. xix, 30). Plusieurs, en effet, montent et descendent d'un étatdans un autre, tantôt meilleur, tantôt pire; il y en a de fervents qui sejefroidissent ensuite, et il y en a de froids qui s'enflamment tout à coup. Il en est qui débutent avec un élan extraordinaire dans la voie de la perfection, de manière à surpasser les autres par un grand nombre d'oeuvres excellentes ; mais peu à peu ils se relâchent et s'arrêtent dans la carrière de la vertu, ou même ils glissent et tombent enfin dans l'abîme du vice, parce qu'ils ont laissé le fende l'amour divin s'affaiblir et s'éteindre dans leur âme. D'autres, au contraire, qui avaient commencé tard et avec tiédeur à faire le bien, s'y adonnent ensuite avec tant d'ardeur qu'ils l'emportent par leurs mérites sur ceux qui semblaient les avoir devancés. L'Écriture sainte nous offre des exemples remarquables de ces divers changements : ainsi, Judas d'Apôtre qu'il était devient apostat, tandis que le voleur en croix devient confesseur du Christ; les Juifs qui ont été les premiers appelés seront les derniers convertis, au lieu que les Gentils appelés les derniers ont été
convertis les premiers. De même aussi, les deruiers par l'humilité deviennent les premiers en gloire, et les premiers par la superbe deviennent les derniers par l'abjection où ils sont enfin précipités ; car plusieurs qui sont méprisés en ce monde seront glorifiés en l'autre, et plusieurs qui sont applaudis par les hommes seront condamnés par Dieu.
Jésus confirma la maxime précédente en proposant une parabole, dans laquelle il nous apprend à fuir l'oisiveté et nous engage à embrasser le travail. Cette parabole s'adressait spécialement aux disciples, parce qu'il convient surtout aux prélats de travailler dans le champ du Maître. Pour mieux découvrir les utiles enseignements qu'elle renferme, il faut y noter six choses. 1° L'homme père de famille, c'est Dieu lui-même que sa tendre affection pour nous rend humain de quelque façon, c'est-à-dire bienveillant, doux et miséricordieux envers les hommes. Il est justement appelé fère de famille en sa qualité de Créateur ; car par sa Providence dirige tout dans l'univers comme un père de famille gouverne tout dans sa maison. 2° Les ouvriers, ce sont ceux qui annoncent et pratiquent la vraie doctrine ; mais, hélas ! aujourd'hui il y a beaucoup de beaux parleurs et peu de bons travailleurs, car ils enseignent et ils n'agissent point (Matth. xxiii, 3). 3" Le denier, c'est la vie éternelle prouiise aux ouvriers du Seigneur. 4° La vigne, c'est l'Église, selon saint Grégoire (Hom. 19 in Evang.); ou l'àme, selon saint Basile (in cap. v fs.); ou bien encore, d'après saii?t Chrysostôme (Hom. 54 Oper. imp.), c'est la justice prise en général. 5° Les heures marquent les différentes époques du monde ou môme les divers âges de chaque homme. 6" L'intendant de la vigne, c'est Jésus-Christ en tant qu'homme ; mais en tant que Dieu il est aussi le père de famille conjointement avec son Père, parce qu'ils ont tous deux avec
le Saint-Esprit une seule et même nature inséparable et indivisiiDle.
Le Sauveur dit donc à ses disciples (Matth. xx, 1) : Le royaume des deux est semblable à un père de famille ; c'est-à-dire, dans l'administration et la composition de son Eglise, ou dans la vocation et la rémunération des justes qui doivent former le royaume des cieux, Dieu, auteur et maître de l'univers, se comporte à peu près comme un père de famille qui sortit de grand matin afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Dieu sort pour ainsi dire de lui-même, quand il agit au dehors en révélant et exerçant sabonté ; car, ainsi que le remarque saint Grégoire (Hom. 19 in Evang.), il demeure comme renfermé dans son intérieur, tant qu'il reste inconnu aux créatures; mais quand il se découvre à elles, il se produit de quelque façon à l'extérieur; d'où il résulte que plus il se manifeste souvent, plus il sort fréquemment. Ainsi donc, Dieu sortit dès le point du jour, lorsqu'il se manifesta dans le premier âge du monde à partir d'Adam jusqu'à Noé. Son but était de louer des ouvriers pour sa vigne, c'est-à-dire de trouver des hommes fidèles à le servir et capables de le faire connaître dans l'Église militante, qui a pour rameaux tous les croyants depuis Abel, le premier des justes, jusqu'au dernier des élus. — D'après saint Chrysostôme (loc. cit ), le Seigneur loue des ouvriers pour sa vigne, lorsqu'il détermine les bons à cultiver les œuvres de la justice ; elle a pour branches les différentes vertus et pour fruits des mérites excellents. Selon saint Basile (loc. cit.), la vigne où Dieu nous engage à travailler, c'est l'âme ou la conscience, de laquelle nous devons retrancher les pousses luxuriantes de la concupiscence charnelle, enlever les pierres de la superbe, et extirper les épines de l'avarice. Ou bien encore, la pénitence est la vigne oîi
les pécheurs sont sollicités de se rendre à diverses heures ; car les uns se convertissent dès l'enfance, les autres dans la jeunesse, d'autres enfin dans la vieillesse. — A quelque heure que le Seigneur nous ait appelés, ne négligeons pas de travailler dans la vigne où il nous a placés ; autrement nous serions traités comme Adam qui fut expulsé du paradis terrestre et comme le peuple juif qui a été banni de la Terre promise. Que les châtiments terribles des devanciers servent d'instructions salutaires pour leurs successeurs !
Or étant convenu avec les ouvriers de leur donner un denier par jour, il les envoya à sa vigne (Matth. xx, 2). Le Seigneur, en effet, dès le ^commencement du monde, suscita des Prophètes pour prêcher la foi au Rédempteur futur, et il invita les hommes à observer la justice en accomplissant des œuvres bonnes. La convention qu'il fit d'un denier comme salaire n'est autre que la promesse de la vie éternelle; car le denier est le symbole de la vie éternelle pour plusieurs raisons : soit à cause du nom et de la forme qu'il a, soit à cause de l'image et de l'inscription qu'il porte. En effet, 1° le denier tire son nom du nombre dix, parce que. dans l'origine, cette pièce d'argent valait dix as, autremeni dix sous de monnaie en cuivre ; elle figure ainsi le prix du royaume céleste qui est promis cà l'observatiOii du Décalogue. 2" Le denier, ayant la forme ronde, n'offre pas de point extrême que l'on puisse regarder comme le premier ouïe dernier; de cette manière il marque l'éternité bienheureuse dont la possession n'a point eu de commencement pour Dieu, et qui pour nous aussi n'aura point de fin. 3° Le denier, sur lequel est gravée l'effigie royale, représente l'exacte conformité de l'âme avec Dieu ; car il imprime sa res.~,emblance parfaite dans les Bienheureux qu'il transforme pour ainsi dire en lui-même. 4° Le denier,
par l'inscription qu'il porte, désigne la plénitude de la scienca et la connaissance de la vérité dont jouiront les Saints glorifiés. — De plus, la vie éternelle est, sous plusieurs rapports, comme le denier de la journée : elle est, en effet, la rétribution promise pour la vie présente, considérée comme un seul jour pendant lequel nous devons faire continuellement le bien ; elle n'est accordée qu'à l'homme qui a travaillé pendant le jour de la grâce, et non point pendant la nuit du péché ; enfin elle ne sera donnée qu'au jour suprême de la gloire céleste.
Étant sorti de nouveau vers la troisième heure, il vit d'autres ouvriers qui demeuraient inoccupés sur la place publique. Il leur dit : Allez aussi vous autres à ma vigne et je vous donnerai un juste salaire. Et ils y allèrent (Matth. XX, 3, 4) (1). Cette troisième heure est l'époque pendant laquelle la miséricorde divine se manifesta plus distinctement depuis le temps de Noé jusqu'à celui d'Abraham. Selon l'interprétation de saint Chrysostôme (loc. cit.), « le forum ou la place publique c'est le monde avec ses calomnies, ses injustices, ses procès, ses embarras continuels d'affaires tumultueuses. Là tout est exposé à l'encan et les âmes elles-mêmes y sont mises à prix ; deux marchands s'y rencontrent. Dieu et le démon. Il y a des hommes tellement aveuglés qu'ils vendent au démon leur âme propre pour un vil prix : ainsi les voluptueux et les gourmands la livrent pour une délectation et quelques plaisirs d'un moment ; les superbes et les ambitieux pour les honneurs et la gloire du inonde; les avares et les voleurs, pour les richesses et les
({) Les Juifs ainsi que les Romains comptaient; depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, douze heures de jour; de même qu'ils comptaient douze heures de nuit, depuis le coucher jusqu'au lever du soleil : les douze heures, tant du jour que de la nuit, étaient subdivisées en quatre parties, dont chacune comprenait trois heures.
biens de la fortune. Gardons-nous de faire un pareil marché, et offrons plutôt notre âme à Jésus -Christ qui nous a rachetés par son sang précieux. » — L'oisiveté à laquelle ces ouvriers étaient abandonnés, c'est l'état de désœuvrement où se trouvent les 'hommes qui négligent leurs devoirs. Selon saint Ghrysostôme également (loc. cit.), « les pécheurs sont morts et non pas simplement oisifs aux yeux du Seigneur : ainsi celui qui subit le joug de Satan est mort, mais celui qui ne fait pas l'œuvre de Dieu est oisif. Vous montrez que vous êtes animé de l'esprit de charité, si vous donnez l'aumône en même temps que vous pratiquez le jeûne; mais si vous jeûnez sans rien donner à l'indigent, vous perdez le temps et restez inactif. »
// sortit encore vers la siœième, puis vers la neuvième heure, et il fit la même chose (Matth. xx, 5) ; c'est-à-dire le Seigneur se manifesta de plus en plus clairement depuis Abraham jusqu'à Moïse, et ensuite depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ ; époques pendant lesquelles il réitéra ses invitations et ses promesses. Enfin il sortit vers la onzième heure, et se manifesta d'une façon beaucoup plus merveilleuse dans la dernière époque qui s'étend depuis l'Incarnation du Sauveur jusqu'à la fin du monde (Ibid. 6). Il en trouva d'autres qui se tenaient là debout, sans s'avancer ni s'humilier ; c'étaient les Gentils. Pourquoi, leur dit-il, demeurez-vous ici toute la journée ainsi désœuvrés ? En d'autres termes : Pourquoi restez-vous en un état si périlleux, si peu durable et très-nuisible ? Parce que la vie est courte, la route longue et la vertu faible, vous devriez marcher pendant que vous avez le temps suffisant, l'occasion favorable, la promesse certaine d'une grande récompense. Vous ne devriez point vous arrêter de la sorte sans profiter à vousmêmes, ni subvenir à votre prochain, ni résister à vos en-
nemis, ni pourvoir à l'avenir ; car Voisiveté enseigne beaucoup de mal (Eccli. xxxiii, 29), Gomme si le Seigneur disait à ces hommes oisifs : Pourquoi négligez-vous si longtemps de travailler à votre salut? Ils luirépo7iclirent{Md.tih.xx, 7) : Parce que personne ne nous a engages à travailler, c'està-dire parce que nul prophète ou docteur n'est venu nous instruire. Vous aussi, leur dit-il, allez à ma vigne ; -c'està-dire, vous Gentils, joignez-vous aux Juifs afin d'entrer avec eux dans mon Église. Il faut pour cela embrasser, confesser et pratiquer la foi, afin de glorifier le Seigneur par vos sentiments, vos paroles et vos œuvres ; car, d'après saint Ghrysostôme (loc. cit.), celui qui ne se livre point au travail en cette vie ne s'assoira point en l'autre au banquet céleste ; parce que le jour présent est celui de l'action, tandis que le suivant sera celui du repos et de la rétribution.
Cette pai aboie s'entend principalement et communément de la vocation à la foi selon les diverses époques du monde ; mais on peut aussi moralement l'entendre de la vocation à la grâce selon les divers âges de la vie pour chaque homme. Ainsi ' la première heure ou le matin, c'est l'enfance ; la troisième, c'est l'adolescence ; la sixième, la jeunesse ou l'âge viril ; la neuvième, la vieillesse ; et la onzième, la décrépitude. L'homme qui néglige de faire de bonnes œuvres pendant ces divers âges reste oisif pendant tout le jour de la vie présente. En tout temps et à tout âge Dieu appelle les hommes à la grâce et à la gloire, parce qu'il y en a toujours qui réforment leur conduite et méritent la récompense ; car un repentir sincère n'arrive jamais trop tard. — Supposons ici un homme qui s'adresse à lui-même cet avertissement ou ce reproche : Déjà te voilà parvenu à ta neuvième heure, pourquoi restes-tu oisif ? Tu touches maintenant à taon-
LE DENIER DE LA JOURNÉE 'l97
zième heure, pourquoi t'arrêter ? Qu'attends-tu donc encore ? il est temps de travailler à ton salut ; l'homme qui veut servir Dieu sera miséricordieu sèment admis, même à la dernière heure.
Or, sur le soir, c'est-à-dire lorsque l'ouvrage étant terminé, la fin du monde ou de cette vie fut arrivée, le Maître de la vigne, Dieu le Père, le Seigneur tout-puissant, dit à son intendant, à Jésus-Christ, entre les mains duquel il a remis tout pouvoir (Joan. ni, 35) : Appelez les travailleurs et non point les oisifs devant votre tribunal, et donnez-leur le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers (Matth. xx, 8). Comme s'il disait : Appelez vos serviteurs du travail au repos, de la tristesse à la joie, de la guerre à la paix. Cette rémunération n'a lieu qu'au soir et non pas dès le matin, pour marquer, dit saint Chrysostôme ('loc. cit.j, que Dieu rétribue seulement les serviteurs fidèles et persévérants jusqu'à la mort. Quoique la récompense soit distribuée à tous en même temps, comme saint Augustin l'explique (Serm. 9 de Verbis Domini) , ceux qui la reçoivent après une heure ou deux de travail sont censés l'obtenir plus tôt que ceux qui ne la reçoivent qu'après plusieurs heures d'attente. Afin de remplir sa promesse, ajoute saint Chrysostôme (Hom. 34 Oper. imp.), le père de famille donna le salaire aux différents ouvriers ; mais il paya d'abord les derniers pour exercer la miséricorde à leur égard, sans toutefois blesser la justice à l'égard des premiers qu'il paya pareillement ensuite. Car le Seigneur, qui doit être juste envers tous, rend à chacun ce qui lui revient; mais, comme il n'est pas tenu d'être miséricordieux envers tous également, il favorise davantage ceux qu'il lui plaît sans tenir compte de leur rang.
Ainsi, selon l'ordre librement établi parle Maître, les der-
niers venus, comme les premiers, reçurent le denier qui avait été fixé préalablement d'un commun accord (Matth, xx, 9, 10). Ce même salaire donné aux différents ouvriers, comme saint Augustin le fait remarquer (de sacr. Virg. c. 26), c'est la même vie éternelle qui est accordée aux différents Saints, égale pour tous, ni plus longue ni plus courte pour l'un que pour l'autre ; car les bienheureux citoyens du ciel ne se distinguent point entre eux par la durée de leur existence, mais par l'éclat de leurs mérites. Ainsi, quant au fond, la vie éternelle est essentiellement la même pour tous les élus, quoique, dans ses degrés, elle soit accidentellement différente pour chacun, selon ses mérites parti(;uliers. — Les ouvriers reçurent donc tous la même rétribution, bien qu'ils n'eussent pas tous supporté la même fatigue; c'était pour montrer que nous ne sommes pas sauvés ou justifiés par nos propres œuvres, comme saint Pauirenseigne(Galat. ii). Le Seigneur, en effet, décerne ses récompenses d'après l'intention et la charité des travailleurs, plutôt que d'après le nombre et la grandeur de leurs travaux ; car il considère principalement pour quel motif et avec quelle ardeur on agit; en celui qu'elle trouve fervent et bien disposé, sa grâce supplée à ce qui manque sous le rapport du temps et de l'exécution. De là cette confiance qui faisait dire à saint Bernard : « Exagérez vos mérites et vantez vos labeurs autant qu'il vous plaira, la miséricorde de Dieu vaut encore mieux que des vies employées tout entières à faire le bien (Ps. lxii,4) ; car elle m'aide à réparer promptement et amplement ce qu'il y a de défectueux et d'incomplet dans mes œuvres. »
De ce qui précède, concluez qu'une pénitence, quoique tardive, sielle est sincère, nenous empêche point d'obtenir un entier pardon et même des grâces abondantes. Mais en voyant les derniers venus récompensés autant que les pre-
miers, n'allez pas follement dilférer votre conversion jusqu'à la onzième heure et jusqu'au dernier moment. Craignez plutôt qu'étant alors enchaîné par de coupables habitudes, votre cœur impénitent ne devienne incapable de recevoir la rémission de ses fautes invétérées ; ou que, si vous êtes vraiment contrit, vous ne soyez contraint d'expier vos nombreux péchés par des peines très -graves sur la terre ou dans le purgatoire. Si néanmoins vous avez retardé votre amendement jusqu'à la onzième heure, alors ne vous abaïKlonnez pas à la paresse, mais armez-vous de courage ; car il ne vous reste que peu de temps pour éviter le péril imminent de la damnation éternelle. Dans la vieillesse, comme le fait observer Gicéron (I de Offic), le corps ne peut supporter de pénibles travaux, mais l'âme doit redoubler ses vertueux efforts; car rien de plus funeste pour les vieillards que de tomber dans la torpeur et l'apathie.
En recevant leur salaire, les premiers ne laissaient pas de murmurer contre le Père de famille : Ces derniers, disaient-ils^ n'ont travaillé qu'une heure et vous les avez rétribués autant que nous autres qui avons porté le poids de la journée ainsi que de la chaleur (M atth. xx, It, 12). Les Gentils et les pécheurs tardivement ramenés vers le Sauveur, comme aussi les martyrs et les justes prématurément moissonnés par la mort, n'ont travaillé que peu de temps dans la vigne du Seigneur ou dans l'Église catholique ; mais ils ont compensé la brièveté du temps par le dévouement de la volonté qui leur a valu une participation plus spéciale aux mérites infinis du divin Rédempteur. Voilà pourquoi ils ont obtenu la môme récompense que les autres serviteurs qui, pendant longtemps, avaient accompli les préceptes onéreux de la Loi ou de la morale, et avaient surmonté les périlleuses ardeurs de la tentation, en résistant
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aux attaques du démon, aux séductions du monde et aux attraits de la concupiscence. — Remarquons à cette occasion deux sortes de murmures tout opposés : les uns sont des plaintes causées par le mécontentement, la haine et la jalousie ; tels furent les murmures odieux des Juifs à l'égard des Gentils appelés comme eux à la foi et au ciel : les autres sont des applaudissements excités parla joie, l'étonnement et l'admiration ; tels sont les murmures approbateurs des Saints à l'égard de leurs collègues particulièrement favorisés de la grâce ou de la gloire. En voyant les nouveaux convertis traités comme les anciens serviteurs de Dieu, les élus sont agréablement surpris d'en reconnaître parmi leurs rangs plusieurs qui ont acquis d'un seul coup et presque sans effort la couronne d'immortalité; s'ils murmurent alors, ce n'est pas assurément pour blâmer et critiquer, mais au contraire pour bénir et louer la libéralité du Seigneur envers leurs frères privilégiés. C'est de. la sorte que l'apôtre saint Pierre a pu murmurer en voyant le bon larron parvenir avant lui au royaume céleste.
Le Maître, répondant à l'un des travailleurs, dit en sa personne à tous les autres qui avaient pris le même sujet de miu'murer (Matth. xx, 13) : Mon ami^ je ne te fais point de tort ; car en accordant une pure grâce à quelqu'un, je ne cause point en cela môme d'injustice à quelqu'autre. N'estu pas convenu avec moi dès le commencement d'un denier pour salaire ? Prends ce qui te revient ; je suis prêt à te récompenser selon Ion mérite; puis va (Ibid. 14), prends part à la joie de ton Maître (Matth. xxv, 21). Or je veii.r donner à ce dernier autant qu'à toi ; ne nt'est-il pas permis de faire ce que je veux ? Comme si Dieu lui-même, qui parle ici, ajoufait : Oui, sans doute ; car ma volonté sou-
LU DKNIKII l)K I.A JOIIHNI'îK .'jOI
vrr.'iiiMMisI, loiiifiiii'S (lrr)it,(!, (il, (•(! f|ii(', j(! vimix nsl iif)ii-S(!iil(!iii(;iit, licilc, mais vau-oiv très-liljf'îral, Pourf/uoi donc ion œil n'cst-il pas /nnnveillaht comme ]>• la suis, moi que l.i l)onl/; i)orl-(! par iiaLiirc à comniiiiii(iii'T mes liiciis avoc aboiulaiicr; (11(1(1,15; 'l Va\ H(î laisanl, ainsi coiiiiaitrr, luimrinc plus |iair;iilciiiciil, .'i, ses (idèlcs scivii.fiirs, Dimi iciiiappri'iKl à mieux apprécier les liltéraliléK ^raliiiP;;-; «loiil, la vue causai!, leiii' éloiiiieiiieiil,, parce qu'ils (•f)iisi<'lérai<'iil pln- Lôt sa JiiHlice (pu; sa, îrlis(^t•i(•/)r(l(; iiiliiiie. S.iiiil. (iré^'oire dit, ;'i c(! propos (llrjiii. j'.) in Kvan^.j : Il y a. l'olii! à, s'élev(!r (•onl,r(! la lionl.édf; Dien ; s'il ne donnait, pas ce (pn e;J du, on poma-ait se pl;iiiidre ; m;iis f)n ne |ienl- le l.ni-e, s'il donne cefpii n'esl, poinl du. Saint < llirysoslôme dit aussi : On ne sanr;iiLse pl;iindre jusleUKinL d(! celui douL les l'avtairH d(if)assei)l, nos di'sirs (Ilf)m. .V( Opei-. imp.j.
JéHiis conclu!, la p.ar.diole (hi c,(!S !,eiines (Matlli.xx, Kl : Ainsi (-(Mix (pn éiaienl, les dc/ndcrs scrorU, les premiers^ et ceux qui élaieul, /r.y /irciiiicrs .scrotil les dernicis ; en soile (pi(! le lem|)S delà vo<-a!ion ou du lr;iv;iil n'élalilira poin!. un»! dill'éroïKMî de mi''iile ou de ri'l.riliulJon poiu' les uns vX 1(!S autres. SoiiV(ud(;n ell'et ceux «pii se converiissent à la, (hîrnièri! Ikîuj'c; sont i écom])eiisés plus tôt (|ue ceux qui sei'vent l(! Se-if^nenr dès la [)remièi'e heure, iiia,is qui meurent |ilus !;ird (pie les antres. Souvent aiis^.i ceux (pii viennent à. la pi'iiitenee apr(!S les autr(!S les (Jé|)asHeiit lueiitôt [lar l;i, lei-venr ; cai- ils l'ont comme l(!s vftyaf^eui'H attardés (pii ont coutume d(' liâter leur marche pour ref^af^Mcr le t(!in|)H [jcrdii. On [teiit encor(! donner à la maxime prô("édeiit(! les exjtlications suivantes : Les deriiierH à hîui's jjrojires yeux sont les |iremiers aux yeux du Sisif^imiir, ei ré(/ij»rorjU(!meii! ■ on liien : Les derniers an iu;.',em(!nt doH hoinnies i-ont lié(juen)nieii! les [ircniierK au jiigcnicnl de
Dieu qui ne consulte pas les apparences des sens, mais qui considère le fond du cœur. Si, dans cette parabole, les différents ouvriers ont reçu chacun leur denier, n'allez pas conclure que dans la réalité tous les Chrétiens soient sauvés; car le Sauveur ajoute immédiatement cette terrible sentence : Beaucoup, en effet, sont appelés à différentes heures, à la première, à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la dernière, pour embrasser la foi et acquérir quelque mérite, mais parmi ce grand nombre peu sont élus, pour posséder la récompense de la béatitude et la gloire du ciel. Beaucoup sont membres de l'Eglise militante, et ne feront jamais partie de l'Église triomphante, comme l'enseigne saint Grégoire (Hom. 19). Cette triste vérité a été figurée dans le peuple hébreu, dont une immense multitude partit de l'Egypte pour habiter la Terre promise qu'un petit nombre seulement parvint à occuper. Pareillement, entre plusieurs mille soldats qu'il avait convoqués au combat, Gédéon en choisit seulement trois cents qu'il emmena avec lui, selon l'ordre du Seigneur. Or, s'il y a peu d'hommes sauvés, c'est que, comme le divin Maître l'a déclaré précédemment (Matth. vu, 13, \i): Large est la porte, et spacieuse est la voie qui conduit à la perdition ; aussi beaucoup passent par là. Mais au contraire, qu'elle est petite cette porte, qu'elle est étroite cette voie qui coiiduit à la vie; et combien peu la trouvent !
Dieu nous appelle à deux choses toutes différentes : au travail pendant la vie présente, au repos dans la vie future. Il faut par conséquent que quiconque désire se reposer un jour ne refuse pas de travailler maintenant ; car ceux qui remplissent hdèlement leur tâche pour Dieu obtiendront heureusement de lui leur récompense, lorsqu'ils l'entendront prononcer ces paroles consolantes (Matth. xi, 28 ) :
LE DliNIEH DE LA JOURNÉE ÔOIÎ
Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de j^eines et de fatigues, et je vous restaurerai. La récompense sera d'autant plus considérable que le labeur aura été plus grand: Chacun recevra le salaire qui lui convient^ comme l'Apôtre l'atteste (I Cor. m, 8). Nous savons que nous sommes tous appelés, mais nous ignorons si nous serons élus ; c'est pourquoi nous devons être d'autant plus empressés à faire le bien que nous sommes certains de connaître notre vocation. « Deux choses doivent surtout attirer notre attention, dit saint Grégoire (loc. cit.) : en premier lieu, que nul ne présume trop de lui-môme ; car bien qu'il soit appelé à la foi chrétienne, tout homme ignore s'il est digne du bonheur éternel. En second lieu, que personne ne désespère absolument de son prochain, bien qu'il le voie plongé dans l'abîme du vice; car aucun mortel n'a pénétré dans le trésor de la miséricorde divine. Si nous voyons ce qu'est aujourd'hui tel pécheur, nous ne savons pas ce qu'il sera demain. Souvent, en eflet, celui que nous paraissions précéder dans la voie de la justice ne tarde pas à nous dépasser par l'activité de son zèle; et demain nous pourrons à peine suivre celui que nous semblons devancer aujourd'hui. » Selon saint Ghrysostôme (Hom. 6 in Matth.), cette parabole est destinée à prévenir le découragement et à provoquer l'ardeur de ceux qui commencent tard leur conversion ; elle montre que, pendant le cours de notre pèlerinage ici-bas, il n'est point de pénitence si tardive, qui, par le progrès de sa ferveur, ne puisse surpasser en mérite toute autre pénitence plus ancienne qui n'a pas été continuée avec autant de ferveur. 11 ne reste donc au pécheur aucun sujet de se désespérer ou de s'excuser, puisque Dieu ne refuse point de l'accueillir favorablement à tout âge et à toute heure : En quelque temps qu'il se convertisse et se refcnlc, le pécheur sera
oO'l LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CtIRIST
sauvé et ne sera point condamné, dit Ezéchiel (xvni, 21). Parceque nous ne savons ni à quel âge ni à quelle heure le Seigneur nous appellera, soyons toujours disposés à faire le bien, de peur que, si nous ne voulons pas le pratiquer quand nous le pouvons, nous ne commencions à le vouloir quand nous ne le pourrons plus. Vivons chaque jour comme si nous devions mourir au jour présent, de cette manière nous pourrons attendre avec sécurité notre dernier moment. Un ancien philosophe dit à ce sujet (Senec. Epist. 23) : « Nous devons régler chaque jour comme s'il devait être témoin de notre suprême agonie et mettre un terme à notre carrière ici-bas. Celui-là est heureux et tranquille possesseur de luimême qui voit venir le lendemain sans crainte ni impatience. Entre autres travers, l'insensé a cela de particulier qu'il vit toujours comme s'il commençait actuellement. Quoi de plus honteux pour un vieillard que de se conduire comme un enfant? Mais, au contraire, quoi de plus beau que de rendre sa vie parfaite avant de la voir tranchée, en sorte qu'on puisse passer le reste de ses jours sans appréhension de l'avenir?» A ces réflexions judicieuses de Sénèque, ajoutons que le souvenir habituel de la mort est un frein puissant pour réprimer notre penchant au mal ; de là cette maxime salutaire du Sage : Dans toutes vos actions, rappelez-vous vos fins dernières, et vous 'ne pécherez jamais (Eccli. VII, 40.) Selon saint Grégoire (Moral, c. 31), point de remède plus efficace pour dompter les passions de la chair, que de penser à la dissolution des corps. D'après saint Bernard, un excellent moyen de conversion parfaite, c'est de se représenter notre tréjjas imminent. 11 importe beaucoup aussi, pour sortir de notre langueur et de notre paresse, de considérer le divin Modèle'et ses généreux imitateurs ; nous y verrous des exemples admirables qui nous animeront
l'intendant infidèle mais prudent 505
d'une sainte émulation, afin de progresser dans la vie spirituelle.
Prière.
Seigneur Jésus, souverain père de famille, vous m'avez loué de grand malin pour travailler à votre vigne ; car dès ma première jeunesse vous avez daigné m'appeler à la foi chrétienne et à votre service spécial, et vous êtes convenu de me donner le denier de la vie éternelle comme salaire d'une vie laborieuse. Mais, hélas ! misérable que je suis, je suis resté oisif toute la journée ; car jusqu'à présent j'ai négligé de remplir ma tâche. Puisque vous êtes un Maître miséricordieux et débonnaire, faites que du moins, à cette onzième heure de mon existence, je revienne à résipiscence et que je produise les dignes fruits d'une pénitence salutaire, pour mériter et obtenir de vous quelque petite récompense. Ainsi soit-il.