‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 4)Chapitre 19 sur 33 · A. SES DISCIPLES · texte numérisé non relu

A. SES DISCIPLES

Matth. xm, 1-52. — Marc, iv, 3-34. — Luc. vin, 4-15. xm, 18-21.

Ensuite le Seigneur Jésus alla vers la mer, pour y prendre, dans les filets de la prédication les hommes qui se trouvaient sur la terre ; et comme il était entouré d'une foule nom-

LE SEIGNEUR ADRESSE AUX FOULES QUATRE PARABOLES, ETC. 3i3

breuse, il monta sur une barque avec ses disciples ; s'y étant assis, il enseignait de là le simple peuple que la dévotion avait assemblé sur le rivage (Matth. xni, 1 et 2). Selon saint Ghrysostôme (Hom. 45 in Matth.), « Jésus monta sur une barque, pour ne laisser personne derrière lui et avoir tous ses auditeurs en face, afin que le peuple l'entendît et le vît, que sa vue le fît écouter avec plaisir et que sa parole attirât l'attention sur sa personne. » — « Cette barque, dit le Vénérable Bède (in cap. iv Joan.), figurait l'Église établie au milieu des nations, dans laquelle le Seigneur s'est consacré une demeure de prédilection. » — Alors le Seigneur expose quatre paraboles différentes, en harmonie avec les diverses conditions des hommes; car à la variété des maladies il fallaitopposer lavariétédes remèdes; ainsi ilfaut une nourriture amère pour les uns et douce pour les autres, des aliments forts à ceux-ci et légers à ceux-là. Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. xni Matth.), « la foule n'est pas unanime, mais il y a dans son sein autant de pensées et de volontés que de personnes; aussi le Sauveur adresse au peuple différentes paraboles, pour donner à chacun l'enseignement en rapport avec sa condition et sa disposition personnelles; il agit en cela comme un riche père de famille qui sert à ses invités un repas composé de mets très-variés, afin que chacun d'eux puisse satisfaire ses goûts et ses besoins. » — Ainsi que le rapporte saint Matthieu, Jésus dit en paraboles beaucoup de choses (xin, 3), mais non pas toutes choses, comme lofait observer saint .Jérôme ; car s'il avait toujours parlé en paraboles, les foules se seraient retirées sans profit; mais il entremôle la lumière et l'ombre, afin d'amener ses auditeurs à la connaissance des vérités qu'ils ignorent par celles qu'ils comprendront. Los quatre paraboles suivantes, avec les trois autres qui en sont comme dos conséquences, nous montrent

la marche de l'Église depuis la prédication de Jésus-Christ jusqu'à la fin du monde.

La première parabole, relative à la semence jetée en terre et dont le quart seulement porta du fruit, figure la prédication de Jésus-Christ et des Apôtres qui s'adressèrent indistinctement aux Juifs bons et méchants ; mais un petit nombre d'entre eux embrassèrent la foi, tandis que la majeure partie resta dans l'infidélité. Cette semence, c'est donc la parole divine que le Sauveur, pour se rendre visible aux hommes, vint jeter sur le monde, en sortant du sein paternel où il se tenait caché. Elle tomba sur quatre espèces de terrains ; les trois qui étaient mauvaises la laissèrent stérile, mais la quatrième qui était bonne la rendit féconde de trois manières différentes. Or, Dieu a jeté sur l'humanité plusieurs sortes de semences. Il a semé d'abord la loi naturelle dans chaque conscience, où il a mis ce sentiment : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse, mais faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse (Tob. iv, 16). Il a semé en outre par ses Anges plusieurs révélations ; par Moïse, la loi écrite avec des préceptes et des défenses ; par ses Prophètes, des promesses et des menaces. Maintenant il vient semer par lui-même la loi évangélique parmi tous les fidèles. Il ne cesse pas aussi un instant de semer le bien dans nos âmes, non-seulement par des instructions, mais encore par des grâces qui créent en nous les germes des vertus et produisent les dons du Saint- Esprit.

Le Fils de Dieu sortit donc du sein du Père, non pas comme Dieu, puisque comme tel il est partout, mais comme homme en se revêtant de notre nature. Selon saint Chrysostôme (Hom. 45 in Matth.), « Celui qui est partout, sortit non pas d'un endroit particulier, mais il sortit en ce sens

qu'il s'incarna, et se rapprocha davantage de nous en se revêtant de notre enveloppe mortelle. » — Celui qui sème, c'est-à-dire Celui qui a l'autorité, la science, la grâce pour semer, sortit donc afin de répandre sa semence qui est la parole de la doctrine (Matth. xm, 3). Ainsi, Jésus-Christ est proprement le semeur, et le prédicateur lui sert plutôt de corbeille pour porter la semence, qu'il n'est lui-même le semeur. Or, tandis qu'il semait, en répandant sa doctrine de tous côtés, une partie du grain tomba le long du chemin. c'est-à-dire sur un cœur traversé par les erreurs, troublé par les passions, foulé par les affections charnelles, et par les suggestions diaboliques, exposé comme une voie publique aux diverses tentations des vices qui, le parcourant sans cesse et s'y croisant en tous sens, y étouffent le grain de la parole pour l'empêcher de germer Jbid. 4). Alors les oiseaux du ciel vinrent manger ce grain, c'est-à-dire les démons enlevèrent la bonne semence qu'ils empêchèrent de fructifier. Les démons sont ici figurés parles oiseaux du ciel, soit à cause des espaces aériens qu'ils traversent en tous sens, soit à cause de la nature spirituelle qu'ils conservent de leur état primitif, soit à cause de la promptitude extrême avec laquelle ils font le mal, car c'est là leur application continuelle. En effet, par leurs instigations perfides, ils ôtent de notre cœur la parole divine, et en effacent même tout souvenir, afin que l'esprit perde jusqu'à la pensée et à la mémoire du bien qu'il a négligé ou refusé d'accomplir ; ils empêchent ainsi cette parole divine de produire la foi dans notre àni3, de peur qu'en croyant nous ne soyons sauvés, parce que la foi vient de ce quon a entendu (Rom. x, 17). Tels sont ceux qui écoutent la parole de Dieu sans en être touchés ; elle ne pousse point de germe en eux, parce que le diable l'arrache de leur cœur. Voulons-nous donc que La

parole divine porte ses fruits, nous devons la conserver dans notre esprit, l'envelopper dans notre souvenir, comme le laboureur couvre sa semence avec la terre. « De même, dit saint Grégoire, qu'on doit désespérer de la vie de l'homme dont l'estomac débilité ne retient aucune nourriture, de même il doit appréhender le péril de mort éternelle celui qui ne garde point dans sa mémoire les paroles de vie, aliments de la vraie justice. »

Une autre partie de la semence tomba sur un endroit pierreux, c'est-à-dire sur un cœur dur, rebelle et orgueilleux ; elle leva d'abord, mais un soleil ardent, c'est-à-dire une forte tentation, la flétrit bientôt ; elle perdit la vigueur, ou la verdeur de la foi, parce' 011*0/ le n'avait pas la profondeur de la terre, c'est-à-dire la stabilité de la patience, ni le suc de la dévotion et de la grâce. Tels sont ceux qui, en écoutant la parole divine, sont touchés de quelque manière mais sans se proposer de faire ce qu'ils entendent. Alors cette parole ne prend point racine, faute de bon propos. En effet, dans les cœurs durs, souvent le germe de la componction naît sur-le-champ lorsqu'ils entendent une parole de menace ; mais ce germe est ensuite desséché par la violence dela persécution, de l'affliction ou de la tentation lorsqu'ils se laissent aller à l'impatience, à la désolation et à la défaillance ; car la parole de la prédication ne peut profiter et fructifier sans la sève de la grâce et sans l'amour de la vertu. Ces cœurs n'ont point en eux-mêmes les racines de profondes résolutions et de désirs fermes ; aussi ils ne croient tue pour un temps et reculent devant la tentation, parce qu'ils rejettent alors la parole qu'ils recevaient auparavant. Or, de même qu'un arbre souvent transplanté n'est pas bien enraciné, de même aussi les âmes qui passent fréquemment du bien au mal, ne sont point sûrement fixées dans la vertu.

L'assaut de la tentation nous fait voir si la parole divine a jeté en nous des racines vigoureuses, comme l'impétuosité du vent fait voir si l'arbre est solide. Ces Chrétiens inconstants appartiennent à la race du roi Saùl, qui était prophète avec les prophètes, et insensé avec les insensés.

Une autre partie de la semence tomba dans les épines, c'est-à-dire dans des cœurs tourmentés par l'ambition des richesses, déchirés par les sollicitudes de la fortune, et absorbés par les soins de l'avarice. Les épines venant à croître, c'est-à-dire les richesses s'étant amoncelées, étouffèrent la semence, empêchèrent le fruit de la prédication en obsédant l'esprit de leurs possesseurs. Ceci nous figure les auditeurs qui reçoivent avec plaisir la parole divine, forment de bonnes résolutions, mais ne produisent point de bonnes œuvres, parce que leur bon propos est suffoqué par les embarras, les richesses et les voluptés qui surviennent. En effet, aussitôt après avoir écouté de saintes instructions, ces Chrétiens courent aux affaires mondaines ; uniquement occupés d'acquérir les biens temporels, désireux de conserver leurs richesses, et appliqués à jouir des plaisirs, ils ne font aucun profit spirituel, paice que les objets de leur triple passion ne peimettentpasà la semence de la parole divine de fructifier; c'est ainsi que les épines en s'épaississant i mpêchent de germer le grain qui a été jeté.— Les richesses et les honneurs sont en effet de véritables épines. Comme les épines matérielles, par leurs piqûres extérieures, déchirent et ensanglantent le corps qu'elles mettent dans un état repoussant aux yeux des hommes ; de même, par leurs aiguillons intérieurs qui sont le désir de les acquérir, la crainte de les perdre, el le souci de les garder, les richesses et Les honneurs déchirent notre âme, e1 s'ils l'entraînent an péché ils l'ensanglantent en lui causanl une blessure pro- T. m. 18.

fonde qui la met dans un état déplorable aux yeux du Seigneur. Et néanmoins, chose étrange, que de Chrétiens trouvent leurs délices au milieu des épines ! A peine ont-ils commencé à penser aux choses spirituelles, qu'ils vont se mêler aux affaires temporelles ; alors suffoqués et amollis, ils voient disparaître l'énergie des vertus. Gomme la brebis qui passe à travers les ronces y laisse toujours une partie de sa toison ; de même, l'homme qui vit dans le monde au milieu des embarras séculiers, y perd beaucoup de biens spirituels. « De quelque côté, dit saint Ghrysostôme, que vous teniez une épine, elle vous pique; ainsi les biens temporels, de quelque manière qu'on les possède, nuisent à ceux qui s'y attachent. Il n'en est pas de même des choses spirituelles ; ce sont de véritables perles précieuses, qui, sous quelque face qu'on les examine, charment nos regards. » — Les richesses sont au contraire de véritables épines, parce qu'elles font sentir leurs pointes acérées à notre âme, soit dans ce monde, soit au jugement, soit en enfer. Dans ce monde, comme nous l'avons vu, elles blessent notre âme de trois manières, par la peine de les acquérir, par la crainte de ne pas les conserver, et par la douleur de les perdre. Au jugement, elles feront souffrir l'âme lorsque "le Seigneur dira aux avares : J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous, ne m'avez pas donné à boire, etc. (Matth. xxv, 42). Ces reproches seront alors si poignants que les pécheurs, comme s'ils désiraient être anéantis, s'écrieront:' Montagnes, écrasez-nous; collines, ensevelissez -nous (Luc. xxm, 30). Dans l'enfer ces épines causeront à l'âme des tourments éternels, et serviront d'aliment au feu qui doit consumer le pécheur. — Remarquez l'ordre qui existe entre les trois espèces de semences susdites qui restent infécondes. La première ne germe pas ;

elle est foulée par les passants et mangée par les oiseaux du eiel. La seconde germe, mais ne grandit pas beaucoup, parce qu'elle manque d'humidité. La troisième s'élève assez haut, mais ne porte pas de fruit, parce que les épines l'étouffent.

Une autre partie de la semence tomba dans la bonne terre, où, étant levée, elle porta du fruit (Matth. xm, 8). Cette bonne terre, noire, grasse et cultivée, c'est l'âme humble, pieuse et exercée aux vertus, de telle sorte qu'elle devient féconde en œuvres salutaires. Selon le Vénérable Bède (in cap. vin Luc): « la bonne terre, c'est la conscience des élus qui reroivent avec joie la semence de la parole divine, et la conservent avec soin dans la prospérité comme dans l'adversité pour lui faire porter ses fruits. » Saint Luc dit simplement que la semence fructifia au centuple ; mais saint Matthieu explique comment elle fructifia de différentes manières, et dit que les grains rendirent les uns cent, les autres soixante , les autres trente pour un ( xm, 8 ). Cette triple différence de production peut figurer, en premier lieu, le triple état des fidèles parmi lesquels on distingue ceux qui commencent, ceux qui progressent et ceux qui atteignent la perfection. Les premiers qui s'attachent simplement à la foi en la Trinitéet à l'observation du décalogue, ressemblent à cette bonne terre qui rapporte trente pour un. Les seconds qui s'exercent en outre cà pratiquer les six œuvres de miséricorde, ressemblent à cette terre meilleure qui rapporte soixante pour un. Les troisièmes qui s'efforcent d'accomplir en même temps les préceptes de l'ancienne loi et les conseils de la loi évangélique pour acquérir une double perfection, ressemblent à cette terre excellente qui rapporte cent pour un. Il est parlé plus bas de ces trois ordres de Chrétiens, dans la seconde parabole où il est dit :

La terre vrodv.it d'elle-même, d'abord l'herbe, ensuite l'épi, et enfin le grain de froment (Marc, iv, 28).

On peut considérer encore les trois différentes productions de la semence, relativement aux divers états de ceux qui doivent se sauver, savoir : les vierges, les veuves et les personnes mariées. Le grain produisant cent pour un est la figure des vierges qui renoncent à se propager dans les autres par l'œuvre de la chair, mais qui cherchent à se multiplier en elles-mêmes par les œuvres de l'esprit; voilà pourquoi elles sont signifiées parle nombre cent qui est le produit du nombre dix multiplié par lui-même. Le grain rapportant soixante pour un est la figure des veuves et des continents; car le nombre soixante qui se forme du nombre dix multiplié par six, marque l'accomplissement du décalogue perfectionné par les six œuvres de miséricorde. Le grain donnant trente pour un est la figure des personnes mariées qui, par la foi en la Trinité, observent les préceptes du décalogue. — Nous trouvons ici les trois degrés de chasteté ; d'abord la chasteté conjugale qui fait éviter tout acte et tout commerce illicites, pour s'en tenir au commerce et à l'acte légitimes entre époux ; ensuite la chasteté des personnes veuves qui, pouvant à leur gré contracter un nouveau mariage, renoncent désormais à toute union charnelle, afin que l'âme puisse servir Dieu avec une plus grande liberté ; enfin, la chasteté virginale qui, étant supérieure aux deux précédentes, fuit absolument toute relation charnelle avec les personnes d'un sexe différent, pour que l'âme s'unisse par l'amour à Dieu seul comme à son Époux. — Selon saint Théophile, « ceux qui produisent au centuple sont ceux qui mènent une vie parfaite, comme les vierges et les ermites ; ceux qui produisent soixante pour un sont ceux qui occupent un état intermédiaire, comme les continents et les

cénobites ; et ceux qui produisent seulement trente sont ceux qui, dans une position inférieure, portent du fruit selon leurs propres forces, comme les laïques et les personnes engagées dans le mariage. » Suivant saint Augustin (lib. de Virginit., xlv), « le produit de cent pour un est celui des martyrs, qui acquièrent des mérites immenses par la sainteté de leur vie et leur mépris de la mort ; le produit de soixante pour un est celui des vierges qui, n'ayant point à lutter contre les habitudes charnelles, jouissent du calme intérieur ; le produit de trente pour un est celui des époux que leur condition oblige à combattre vigoureusement pour n'être pas vaincus par les passions de la chair. »

En outre, celui-là rapporte trente pour un, qui souffre avec patience des pertes dans ses biens extérieurs; il rapporte soixante, s'il endure avec courage les maux infligés à son corps parla flagellation, l'emprisonnement ou semblable persécution; et il rapporte au centuple, s'il sacrifie sa vie tout entière en se livrant au martyre. Saint Chrysostôme dit également (Hom. 24 Op. imperf.) : « La bonne terre figure les Chrétiens qui produisent trente pour un, s'ils s'abstiennent du mal et pratiquent le bien dans la mesure de leurs forces; ils produisent soixante pour un, s'ils renoncent à tous leurs biens pour vaquer au service divin ; et s'ils subissent la peine capitale par sentence du prince, ils produisent cent pour un. Ou bien encore, ils rapportent soixante, s'ils sont frappés dans leurs biens et leurs enfants ; ils rapportent jusqu'à cent, s'ils endurent avec une grande patience quelque infirmité corporelle. Ainsi Job, avantd 'être tenté, avait trente pour un en usant de sa fortune selon la justice; après avoir perdu ses richesses et ses fils, il eut soixante et même cent lorsqu'il eut été affligé dans son propre corps, » — Selon Rémi d'Auxerre in Maiili.

cap. 13), la semence de la parole divine produit trente pour

un, quand elle engendre une bonne pensée; soixante, quand

elle nous donne un langage vertueux ; cent, lorsqu'elle nous

fait exercer une bonne œuvre. Que les hommes, figurés par

la bonne terre, s'appliquent avec zèle à entendre la parole de

Dieu ayant le cœur bien disposé à la recevoir et à la suivre ;

qu'ils la conservent avec soin dans leur souvenir et qu'ils la

traduisent en acte avec patience, c'est-à-dire jusqu'à la fin,

en attendant le jour des récompenses. En effet, selon saint

Grégoire (Hom. 15 in Evang.), « ceux qui supportent avec

constance les persécutions et acceptent avec humilité les

châtiments , méritent d'entrer plus tard dans le repos

éternel. »

Remarquez que la bonne terre présente trois conditions entièrement opposées à celles des autres terres sur lesquelles tombe la semence. Ainsi, tandis qu'après avoir reçu la parole de Dieu, les uns la gardent, les autres au contraire qui sont le long du chemin la perdent, parce que le démon vient l'enlever de leur cœur ; dans les uns elle produit le fruit des bonnes œuvres, et dans les autres elle est suffoquée par la croissance des épines ; les uns la font fructifier avec patience, et les autres la laissent tomber sur la pierre ; ces derniers croient pour un temps, mais ils succombent bientôt à la tentation. Ainsi, la mauvaise terre se divise en plusieurs sortes, selon qu'elle est placée au bord du chemin, remplie de pierres, ou couverte d'épines ; mais la bonne terre qui comprend l'Église, seule part chérie de Dieu, ne se subdivise pas, quoique ses fruits et ses vertus se subdivisent selon qu'on obtient cent, ou soixante, ou trente pour un ; les récompenses diffèrent comme les mérites, de même qu'une (''toile diffère d'une autre étoile, d'après saint Paul (I Cor., xv, 41).

Ainsi trois parties de la semence périssent ; une seule est sauvée et fructifie, quoique de manières différentes et inégales. Bien que féconde par elle-même, la parole de Dieu devient infructueuse de trois façons. Voyez, dit saint Théophile, combien les méchants sont nombreux en ce monde et combien peu sont sauvés, puisque le quart seulement de la semence porte des fruits. » Il résulte de là qu'à l'exemple de Jésus-Christ, le prédicateur évangélique ne doit point cesser son ministère, quoiqu'il le voie profiter à un petit nombre ; parce que, s'il fait tout ce qui est en son pouvoir, il ne sera point frustré de son mérite. Gomme le remarque encore saint Théophile, Jésus-Christ ne dit pas que le semeur jeta la semence, mais que la semence tomba (cecidit). Car celui qui sème, enseigne la vraie parole de Dieu, mais elle est reçue de différentes manières parles auditeurs, selon que le terrain de leur âme est disposé ; si ce terrain est fertile et cultivé, il produit de bon fruit; mais est-il inculte et stérile, il produit des épines et des chardons ou même rien du tout. Nous devons, par conséquent, d'abord écouter la parole de Dieu avec dévotion, la recevoir avec joie et amour ; puis la bien comprendre et la conserver précieusement au fond de notre cœur, dans l'adversité comme dans la prospérité; enfin lui faire porter des fruits, ou cent, ou soixante, ou trente pour un.

La seconde parabole, celle de l'ivraie, figure l'état où se trouva l'Église immédiatement après la mort de Jésus- Christ et des Apôtres; car alors le démon, jaloux de la foi semée dans le cœur des fidèles, suscita des hérésies qui s'élevèrent au sein des Chrétiens, comme l'ivraie s'élève au milieu du froment pour l'étouffer. On peut appeler ivraie toute graine inu'ile qui se rencontre avec le blé, telle que la folle avoine. Comme donc l'ivraie nuit au bon grain

même les hérésies viennent se mêler aux saintes Écritures pour les détruire. « Toutes les hérésies, dit saint Augustin (Tract. 18 in Joan.), et toutes les doctrines perverses qui séduisent les âmes afin de les perdre, viennent de ce qu'on ose affirmer témérairement ce qu'on a mal compris dans les saintes Ecritures. » Remarquons que Jésus- Christ possède trois sortes de champs dans lesquels il sème trois espèces de bonnes semences. Le premier, c'est le monde dans lequel il a semé la parole de Dieu, ou la doctrine de vérité. Le second, c'est l'Église catholique, où il a semé en quelque manière les fidèles qui sont les enfants du royaume, c'est-àdire les saints et les élus. Le troisième champ, c'est l'âme dans laquelle le Sauveur sème une double bonne semence : d'abord la bonne volonté qui doit produire de bonnes œuvres; ensuite la salutaire connaissance de soi-même, du monde et de Dieu. La connaissance de soi-même engendie la douleur, d'après cette parole de l'Ecclésiasle (i, 18) : Plus on a de science, plus on a Je peine. La.connaissancc du monde produit la crainte, parce que l'homme se voit entouré de pièges. La connaissance de Dieu inspire au contraire l'amour, en le considérant comme notre créateur, rédempteur et rémunérateur. Le Seigneur répand dans notre cœur la semence de la bonne volonté, et dans notre esprit celle de la connaissance salutaire ; mais le démon notre ennemi sème la zizanie, c'est-à-dire les erreurs dans notre esprit et les passions mauvaises dans notre cœur. Or, nous pouvons anéantir cette ivraie de trois façons ; en la consumant par la contrition, en la retranchant par la confession, en l'arrachant par la satisfaction. Oh ! que l'âme fidèle s'évertue donc à faire germer en elle la semence de Dieu par de saints désirs et des œuvres vertueuses. Ce champ de notre âme est environné de la haie de la foi, labouré avec le

soc de la prédication, fécondé par la pluie de la grâce et la rosée de la miséricorde divine.

Ainsi, cette parabole de l'ivraie ou de la zizanie semée dans le bon grain figure la multitude des hérétiques. En effet, dit le Sauveur (Matth. xm, 24), le royaume des deux, ou l'Eglise militante, est semblable à un homme qui a semé de bon grain dans son champ. Remarquons d'abord que, dans les paraboles de ce genre, la comparaison ne s'établit pas entre deux personnes, mais entre deux choses ou deux faits ; comme si l'on disait : Ce qui se passe à l'égard du royaume des cieux, ou de l'Église, est semblable à ce qui se produit dans tel ou tel cas particulier. Ici, par exemple, c'est comme si le Sauveur disait : Le royaume des cieux est semblable à un champ où un homme a semé de bon grain. L'Eglise est appelée royaume des cicuœ, parce que ses membres, après avoir servi Jésus- Christ sur la terre, sont destinés à régner avec lui dans les cieux. Elle est aussi le champ cultivé par le Sauveur qui l'a arrosé de son propre sang. Ce même Sauveur est l'homme qui, par lui-même et par ses Apôtres, a semé dans son champ de l'Église ou du monde le bon grain de la sainte doctrine et de la foi catholique, comme aussi celui des élus qu'il appelle les enfants du royaume. Mais, ajoute le Seigneur (Matth. xm, 25), voilà que s" endormirent les gens, c'est-àdire les gardiens chargés de veiller sur le champ. Ainsi font les ministres qui, en se livrant au sommeil de la négligence, fournissent au démon l'occasion de semer l'ivraie ou la zizanie. Ce sommeil est produit de trois manières, soit par la paresse qui engourdit, soit par la volupté qui énerve, soit par l'ignorance qui empêche d'agir, il figure non-seulement la négligence des pasteurs qui ne veillent point à la garde de leurs troupeaux, mais encore' la uégligence de chaque

fidèle qui ne prend pas soin de sa conduite et de son salut. Le démon épie l'une et l'autre négligence pour jeter, par ses mauvaises suggestions, l'ivraie dans le cœur des hommes. En effet, tandis que les gens dormaient, vint V ennemi, le démon, et parmi le froment, c'est-à-dire parmi les élus, il sursema l'ivraie, c'est-à-dire les erreurs et les iniquités qui en sont les conséquences, comme aussi les hérétiques ou ceux que le Seigneur appelle les fils du méchant. Veillez donc, prélats et fidèles de l'Église, afin que le démon ne profite pas de votre négligence pour répandre la zizanie dans votre sein !

Quand Vherbeeut grandi par le progrès delà foi, et qu'elle eut fructifié par l'effet des- bonnes œuvres, sans lesquelles la foi est morte, alors l'ivraie parut aussi dans la manifestation des erreurs et des vices, ainsi que dans la persécution contre les fidèles chrétiens (Matth. xm, 26). Les serviteurs étant venus l'annoncer à leur Maître, il leur dit : C'est l'homme ennemi qui a fait cela (Matth. xm, 28). Le démon est ici appelé l'homme ennemi, soit parce qu'il nous trompe par une apparence de raison humaine, soit parce qu'il fut dès le commencement adversaire de l'homme, soit parce qu'il triompha de l'homme dans le paradis; par exemple, c'est ainsi qu'on a donné le surnom d'Africain à Scipion vainqueur de l'Afrique. Les serviteurs figurent les saints Pères de l'Église primitive, qui, étonnés de voir l'hérésie s'élever dans son sein, s'approchèrent de Dieu dans l'oraison pour savoir d'où provenait une telle perfidie. Il leur fut révélé d'en haut que c'était là l'œuvre du démon, agissant toutefois avec la permission de Dieu, qui voulait par ce moyen éprouver la constance des Chrétiens dans leur foi. Le démon avait en effet jeté dans le monde une triple semence de maux : l'ignorance qui obscurcit l'intelligence, le péché qui

LE SEIGNEUR ADRESSE AUX FOULES QUATRE PARABOLES, ETC. 327 refroidit la volonté, et la misère qui dégrade l'humanité. Voilà pourquoi le divin Laboureur vint du ciel apporter une triple semence de biens tout opposés aux maux précédents : la sagesse qui éclaire l'esprit, la grâce qui réchauffe le cœur, et la gloire qui exalte l'homme. Jésus-Christ sema aussi la sainte doctrine et la foi catholique ; mais le démon vint y mêler des erreurs et des iniquités nombreuses. De plus, Dieu sema dans le monde la paix et la charité fraternelle ; mais le démon y introduisit l'envie et l'égoïsme. Dieu sème encore chaque jour dans le champ de notre âme les bons propos ; mais le démon y surajoute les passions charnelles. Dieu sème dans le terrain de notre corps la pureté et la modestie extérieures; mais ensuite le démon y insinue l'impureté et la volupté.

Or, les serviteurs, c'est-à-dire les saints Pères, demandant conseil à Dieu dans l'oraison, dirent (Matth. xui, 28) : Voulez-vous que nous allions arracher l'ivraie? que par l'excommunication nous retranchions de l'Eglise les méchants, et qu'ensuite nous les abandonnions au bras séculier qui les fera périr ? Non, répondit le père de famille (Ibid. 29), de peur qu'avec l'ivraie vous n'arrachiez en même temps le froment, ce qui est froment en soi ou bien dans l'opinion commune ; c'est ce qui arriverait, si l'on condamnait un vrai fidèle sur un simple soupçon, ou même un coupable sans avoir constaté sa faute juridiquement, parce qu'alors les autres seraient scandalisés de ne pas voir observé l'ordre commun de la justice légale : ou bien, de crainte que vous n'arrachiez ce qui sera froment un jour; car beaucoup qui sont mauvais aujourd'hui seront bons demain. Ainsi, pas d'extirpation précipitée, pernicieuse ou fondée sur un simple soupçon. Elle est précipitée, si elle n'est précédée d'aucune monition ; pernicieuse, si elle porte

sur un peuple ou un souverain, à moins que l'intérêt de l'Église ne l'exige évidemment ; c'est pourquoi saint Augustin dit qu'on doit tolérer quelquefois les méchants pour conserver la paix de l'Église, si, par exemple, on peut redouter un schisme (lib. ni, contra Parmenionem). L'extirpation repose sur un simple soupçon, lorsqu'on n'est pas certain que telle personne est hérétique ou pécheresse. Dans l'une ou l'autre de ces trois conditions, on ne doit pas arracher la mauvaise graine, en prononçant une sentence d'excommunication ou de condamnation.

Laissez croître l'un et Vautre, c'est-à-dire le froment et l'ivraie, les bons et les méchants, jusqu'à la consommation du monde ou au jour du jugement (Matth. xm, 30). Ceci doit s'entendre de tous ceux qui ne sont pas pécheurs publics, ou hérétiques obstinés, ou qui n'exposent pas l'Église à un péril général. Dans ces cas, il faut user de discrétion pour donner lieu aux coupables de faire pénitence. Nous sommes avertis par là de ne pas nous arroger le droit de juger les coupables occultes, mais de le laisser à Dieu seul qui rend à chacun selon ses œuvres. On ne peut nous objecter la recommandation de l'Apôtre qui dit : Retranchez le méchant du milieu de vous (I Cor. v, 13) ; car le Seigneur ne parle que des coupables douteux, tandis que saint Paul parle d'un pécheur scandaleux. Nous voyons ici encore la longanimité bienfaisante et la clémence de Dieu qui supporle patiemment ce mélange de l'ivraie avec le froment, des méchants avec les bons, et cela pour une triple raison : d'abord, afin que les méchants, s'ils le veulent, puissent se convertir avec le secours des bons ; ensuite, afin que les justes soient de plus reconnaissants au Seigneur de les avoir choisis gratuitement parmi tant d'autres exposés à la damnation éternelle, et qu'ils soient animés au bien par cette comparaison ; enfin, Dieu

veut faire sortir de ce mélange l'avantage des justes pour augmenter leurs mérites. En effet ce mélange est utile aux bons de plusieurs manières ; soit pour les purifier, en effaçant toutes les souillures que le péché leur avait fait contracter ; soit pour les exercer, en manifestant les vertus qui étaient en eux à l'état latent ; soit pour les stimuler, en les empêchant de s'attacher à cette terre d'exil, et les portant à soupirer après leur véritable patrie ; soit pour tresser leur couronne, car chaque tribulation qu'ils endurent de la part des méchants est un riche fleuron qu'ils ajoutent à la couronne delà gloire céleste. Ainsi, dans l'intérêt spirituel des bons, Dieu permet que les méchants soient mêlés avec eux. Le Seigneur ajoute ensuite (Matth. xm, 30) : Au temps de la moisson, ou du jugement général et de la consommation finale, je dirai aux moissonneurs, aux Anges : Arrachez d'abord l'ivraie, c'est-à-dire séparez les méchants de la société des bons ; voilà la peine du dam, puis voici celle du sens : Et liez cette ivraie en faisceaux pour la brûler. Ce sont, en effet, les Anges qui, au dernier des jours, sépareront les pécheurs des justes pour les précipiter dans l'enfer, qu'on croit être au centre de la terre qui l'environne de toutes parts. Quelle justesse dans cette expression in fasciculos, e?i faisceaux ou petites gerbes, et non pas en une grande gerbe ou en monceau ! car chaque homme sera puni en raison de sa perversité; les impurs seront avec les impurs, les avares avec les avares, les orgueilleux avec les orgueilleux, en un mot chaque criminel avec son semblable, afin que ceux qui ont commis le même crime subissent aussi le même châtiment. Toutefois, les différentes espèces de coupables ne seront partagées comme en plusieurs classes que pour l;i peine du sens; car pour la peine du dam elles seront réunies comme en une Feule masse. Et • i erit flelus,

ajoute le Seigneur (Mafcth. xm, 42) ; là il y aura une douleur violente, une tristesse extrême causée par la peine du dam, c'est-à-dire par la privation de la vision béatifique ; tel est ici le sens du mot fletus, car, dans l'enfer, les méchants ne connaîtront probablement point les pleurs ordinaires. Et stridor dentium. Il y aura de plus une souffrance terrible excitée par la peine du sens, c'est-à-dire par la rigueur des tourments. Les mots qu'emploie le Seigneur nous désignent la double peine de l'enfer ; celle de l'âme, exprimée par le mot fletus, gémissement ; celle du corps parles mots stridor dentium, grincement de dents. Ou bien encore, le mot fletus peut indiquer l'excès d'une chaleur dissolvante, et les mots stridor dentium l'intensité d'un froid glacial, conformément à ces paroles de Job (xxiv, 19) : On passera des gelées intenses à des ardeurs excessives.

Le Seigneur continue : Ramassez dans mon grenier, dans les demeures du ciel, le froment, c'est-à-dire les fidèles et les élus, qui doivent être battus dans l'aire de ce monde par les fléaux des différentes tentations et afflictions, en sorte qu'ils soient parfaitement purs et nettoyés de toute paille. Alors les justes brilleront comme le soleil, parce que la gloire de leur âme rejaillira sur leur corps resplendissant d'une merveilleuse clarté (Matth. xm, 43). « Ce n'est pas à dire que les corps ressuscites ne seront pas plus éclatants que le soleil, remarque saint Chrysostôme (Hom. 45 in Matth.) ; mais cet astre nous est donné comme exemple, parce que nous ne connaissons pas de lumière plus éclatante que la sienne. » La gloire des justes n'est comparée au soleil que relativement à leurs corps, car leurs âmes jouiront d'une splendeur bien supérieure à celle de ce même astre. Or, dans le soleil se trouvent représentées les quatre propriétés des corps glorieux: la clarté, car, parmi les créa-

tures matérielles connues, aucune n'est plus brillante que cet astre ; l'agilité, car, dès qu'Use lève en Orient, il se montre en Occident; la subtilité, parce que sa lumière passe à travers le plus pur cristal sans le briser; l'impassibilité, parce que ses rayons n'éprouvent jamais ni altération, ni souillure. Ainsi, les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Pire. C'est donc en qualité de fils du Roi qu'ils entreront dans le royaume de la gloire. Assurément il est glorieux ce royaume, où se trouve une société aussi sainte, dont la lumière est si parfaite, la beauté si ravissante, la dignité si sublime, dont notre Père est le souverain, la charité l'unique loi et la durée toute l'éternité !

Saint Marc, qui rapporte cette deuxième parabole, parle seulement de la bonne semence, c'est-à-dire des élus qui, semblables au blé et au froment, seront recueillis dans le grenier de la béatitude éternelle, tandis que la zizanie ou l'ivraie sera jetée dans le brasier de l'enfer. Ainsi, d'après ce môme Évangéliste, le Sauveur compare le royaume des cieux, ou l'Église que Dieu dirige et qui à son tour dirige l'humanité, à un homme qui jette de la semence en terre (Marc, iv, 2G). La semence est la parole de vie que l'homme par excellence, Jésus-Christ, a semée dans les cœurs avant de s'endormir du sommeil de la mort. Or, soit que le semeur dorme, soit qu'il se lève durant la nuit et durant le jour, la semence germe et grandit (Ibid,, 27). En effet, après la mort de Jésus-Christ, pendant la prospérité comme pendant l'adversité, Le nombre des croyants se forma par la foi et se développa par les œuvres, sans savoir quel fruit il devait porter jusqu'à la fin ; car la terre qui a reçu la semence produit d'elle-même d'abord l'herbe,puis l'épi, ensuite le grain de froment Ibid., 28). De même, l'âme qui a reçu la parole divine conçoil d'abord la crainte des jugements divins

qui est figurée par l'herbe, comme étant quelque chose d'imparfait. Puis, à l'aide de cette crainte, cessant de faire le mal et commençant à pratiquer le bien, elle conçoit l'espérance des bienfaits divins, qui est signifiée par l'épi où est renfermé l'espoir de la récolte future. Ainsi disposée, elle conçoit enfin l'amour de charité, acte parfait que figure le grain de froment ; car, comme dit saint Paul (Rom. xm, 10) : L'amour est la "plénitude de la Loi.

Ou bien encore, l'herbe, l'épi et le grain de froment que la terre produit successivement, peuvent signifier la crainte, la pénitence et la charité. Ceux qui produisent l'herbe sont les commençants qui doivent débuter par la crainte dans la vie spirituelle ; comme l'herbe est le principe de l'épi, la crainte du Seigneur est aussi le principe de la vie et le commencement de la sagesse (Ps. ex, 10). Ceux qui produisent l'épi sont les Chrétiens plus avancés qui progressent par une pénitence sévère dans la vie spirituelle ; comme ils ont cherché à se délecter par le péché, ils doivent maintenant s'affliger par la componction et la mortification. Ceux qui portent le grain de froment sont les parfaits animés de la charité, ou de l'amour de Dieu et du prochain ; car, comme nous l'avons dit plus haut avec l'Apôtre, la dilection est la plénitude de la Loi. Arrivé à ce degré, l'homme est propre à passer de l'état de la grâce à celui de la gloire. C'est pourquoi le Seigneur prend alors la faucille, c'est-àdire envoie la mort qui enlève les justes à la vie présente pour les transporter dans le ciel ; le moment de la récolte est venu, c'est-à-dire le temps de réunir les élus dans la patrie. D'après saint Grégoire (Hom. 16 in Evang.J, l'homme jette la semence en terre, lorsqu'il met dans son cœur une bonne intention ; et après avoir jeté son grain, il s'endort, parce qu'il se repose sur l'espérance de ses

bonnes œuvres; il se lève la nuit et le jour, parce qu'il avance dans la vertu durant l'adversité et la prospérité. Pendaut ce temps, la semence germe et croit, sans qu'il le sache ; car, bien qu'il ne puisse encore mesurer ses progrès, la vertu qu'il a commencé de pratiquer tend toujours à se perfectionner. Et la terre produit d'elle-même, parce qu'avec le secours de la grâce prévenante, l'activité de l'homme s'élève spontanément jusqu'au fruit des bonnes œuvres. Ainsi, lorsque nous avons de saints désirs, nous recevons la semence dans notre terre; nous produisons l'herbe, lorsque nous entreprenons une bonne œuvre ; si nous la continuons, nous parvenons à l'épi, et quand nous la perfectionnons, nous conduisons le grain à sa maturité. Le Dieu toutpuissant prend la faucille et coupe sa moisson, lorsqu'après nous avoir aidé à produire des actes excellents, il tranche le fil de notre vie temporelle par une sentence de mort, pour nous recueillir dans les célestes greniers. Gardez-vous donc de rester en herbe ou en épi, et n'attendez pas pour arriver à maturité que vous soyez en purgatoire, car Dieu ne ramasse dans son grenier que le froment complètement mûr. Toutefois, ne dédaignez pas l'homme que vous voyez débuter dans la pratique du bien, comme s'il était encore à l'état de germination; car le froment de Dieu doit n'être d'abord que comme une herbe, avant de devenir un grain digne d'être récolté. La troisième parabole, celle du grain de sénevé, figure l'état de l'Église immédiatement après l'invasion des hérésies ; car dès qu'elles s'élevèrent, le Seigneur suscita de saints Docteurs, remplis de science et de vertu, poulies réfuter par les lumières de la raison et les autorités de l'Écriture; quoique ces défenseurs de la foi aient été d'abord humiliés et abaissés, ils fuient ensuite exaltés parla disposition de Dieu. C'est donc au triomphe do l'Et. m. 19.

33 i LÀ GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST

glise et de la prédication évangélique que se rapporte la troisième parabole où le royaume des cieux est comparé à un grain de sénevé. Ici, la prédication évangélique est appelée royaume, regnum, du mot latin regere, parce qu'elle régit et dirige notre main, notre langue, notre cœur, dont les sujets sont les actes, les paroles, les pensées et les désirs. Or, le royaume des cieux ainsi entendu est semblable à ungrain de sénevé qui réchauffe l'estomac, expulse le poison et dégage la tête ; car la prédication de l'Évangile excite la charité, dissipe l'erreur et éclaircit l'intelligence (Matth. xm, 31). L'homme par excellence, Jésus-Christ, ayant reçu ce grain des mains de son Père céleste, Va semé, par luimême et par ses disciples, dans son champ qui est le monde. C'est la plus petite de toutes les semences, c'est-àdire la doctrine de Jésus-Christ parut inférieure à toutes les sciences, soit parce que dans l'origine on eut de la peine à la croire, soit parce qu'elle enseignait des choses viles et simples aux yeux du monde, soit parce qu'elle n'était point annoncée dans un langage ampoulé. Mais cette semence ayant crû devint la plus grande de toutes les plantes, jusqu'à égaler la hauteur même des arbres (Matth. xm, 32) Ainsi, une fois divulguée, l'humble doctrine du Sauveur l'emporta sur toutes les sciences et toutes les connaissances humaines justement comparées à des plantes ; car elles disparaissent bien vite pour ne laisser après elles que des résultats purement temporels. L'enseignement de Jésus-Christ au contraire, qui est très-sublime et très-fécond, produit, à la joie de l'humanité, des résultats immenses et éternels. Aussi, comme les oiseaux du ciel viennent se reposer sur les branches d'un grand arbre, les âmes des croyants qui aspirent au ciel viennent, conduites par la foi et attirées par l'amour, se reposer à l'ombre des dogmes consolants de

la religion chrétienne. Les oiseaux peuvent encore figurer les prédicateurs qui, s'élevant comme les nuages, arrivent par l'étude sur les hauteurs de la doctrine chrétienne, puis par la méditation et la pratique se fixent sur ses rameaux, c'est-à-dire s'attachent à ses diverses significations et interprétations. Les quatre rameaux de l'Écriture sainte sont les quatre espèces de sens qu'elle contient, savoir : les sens historiques, tropologiques, allégoriques et anagogiques.

D'après l'explication précédente, on peut entendre ici par le royaume des cieux l'Église primitive. Elle paraissait humble, pauvre, peu nombreuse et peu considérable à cause du scandale de la croix ; toutefois, elle était grande par sa vertu, la ferveur de sa foi et l'ardeur de sa charité ; c'est pourquoi elle était semblable à un grain de sénevé qui, bien que d'un petit volume, est néanmoins d'une grande efficacité. Elle se développa comme un grand arbre, jusqu'à couvrir de son ombre tout l'univers ; l'espérance lui servit comme de tronc pour élever ses branches par l'amour de Dieu et les étendre par l'amour du prochain. Elle est sublime, puisqu'elle s'élève jusqu'aux cieux ; vaste, puisqu'elle se répand dans le monde entier. C'est sur cet arbre que Zachée monta pour voir le Sauveur ; car on ne peut le voir, à moins d'être soulevé par la foi de l'Église. Et les oiseaux du ciel, c'est-à-dire les princes et les sages de ce monde, les hommes supérieurs par leur intelligence ou leur volonté, viennent établir leur demeure sur ses rameaux, embrasser sa doctrine et recevoir sa direction. Ou bien encore, les oiseaux du ciel sont les Saints qui s'élèvent sur les ailes des vertus pour parvenir aux récompenses des biens éternels ; ils habitent sur ses branches, c'est-à-dire ils méditent sur divers enseignements spirituels. Car les branches de l'arbre évangélique sonl 1rs différents dogmes que Les an

justes s'attachent à considérer, afin de pouvoir appliquer un remède propre à chaque maladie différente. Semblables à des oiseaux célestes, les cames fidèles, détachant leur cœur de la terre, portent leur désir vers le ciel ; elles n'arrêtent point leurs affections aux choses passagères, mais les élèvent jusqu'aux choses éternelles ; parmi les travaux et les fatigues de cet exil, elles cherchent leur délassement et trouvent leur consolation dans le souvenir des Saints et dans l'espoir de la patrie ; voilà pourquoi le Prophète royal disait: Qui me donnera des ailes comme à la colombe pour m' envoler et me reposer? (Ps. liv, 7). Nous aussi prenons les ailes de la colombe, afin que, dirigeant plus haut notre essor, nous puissions habiter sur les branches de l'arbre évangélique, y trouver de paisibles retraites en de pieuses méditations, fuir les choses de la terre et atteindre celles du ciel. De plus, soyons animés d'un ardent désir de faire triompher la foi chrétienne, afin que Notre-Seigneur Jésus- Christ soit craint, connu et aimé du monde entier.

La quatrième parabole, celle du levain, décrit l'état de l'Église après l'exaltation des saints prédicateurs, dont le zèle avait répandu partout la foi véritable. Ici, le royaume des deux est comparé à du levain qu'une femme prend et met dans trois mesures de farine (Mattli. xui, 33). Le royaume des cieux, c'est l'Église militante, dans laquelle Dieu règne par la foi, ou bien c'est la doctrine chrétienne qui annonce le royaume des cieux. La femme représente la providence de Dieu, ou la diligence des Saints pour prêcher dans tout l'univers la foi catholique. Les trois mesures de farine marquent les trois parties de l'ancien monde, l'Asie, l'Afrique et l'Europe ; ou bien les trois langues principales, l'hébreu, le grec et le latin, dans lesquelles fut publiée d'abord la parole de Dieu. Le mot levain est souvent pris par les

Écrivains sacrés en mauvaise part, pour indiquer la corruption ; toutefois, comme il y a une différence entre le levain de zizanie et celui de froment, ici ce mot est employé en bonne part, afin de signifier une salutaire transformation ; et il désigne la parole évangélique, qui, en convertissant le monde à la foi, l'a changé et le changera encore davantage jusqu'à la fin des temps. Pour figurer d'avance cette heureuse conversion, les Juifs offraient autrefois deux pains fermentes de pure farine, à la fête de la Pentecôte qu'ils célébraient en mémoire de la Loi donnée le cinquantième jour après la sortie d'Egypte. La femme donc, qui représente la providence de Dieu ou la diligence des Saints, a pris ce levain qui, à cause de sa chaleur propre et intérieure, figure et la loi de l'Évangile qui est une loi d'amour et la ferveur de la foi. Celle femme a mis ce levain dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que toute la pâte fut levée. Eu effet, depuis le temps des Apôtres, le levain évangélique a été déposé dans les trois parties de l'ancien monde, et il y restera jusqu'à ce que l'univers soit transformé de plus en plus par la foi croissante en la sainte Trinité ; car, c'est par elle déjà que l'univers presqu'entier a été renouvelé, vivifié de manière à former le corps de l'Église ; c'est ainsi qu'il suffit d'une petite quantité de levain pour communiquer sa vertu, son efficacité à une grande masse de farine.

D'après le Vénérable Bède (in cap. vm Luc), la femme objet de cette parabole représente l'âme sainte qui, avec une intention droite, soustrait aux éloges des hommes le levain de sa charité, contenue dans les trois manières d'aimer Dieu parfaitement, de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces ; ou bien encore, elle conserve ce levain de La charité ou de la doctrine dans Les trois puissances d^ sa nature, l'intelligence, la sensibilité et la volonté, jusqu'à ce

qu'elle ait transformé et perfectionné sa nature entière, changement qui commence ici-bas pour ne trouver son couronnement que dans le ciel. D'après saint Hilaire (Gan. 13 in Matth.), ici la farine désigne le genre humain composé de divers peuples ; les trois mesures marquent les trois états des fidèles représentés par Noé, Daniel et Job ; ou bien les trois races des hommes issues de Sem, Gham et Japhet. La sagesse de Dieu a déposé la foi, la charité, la saine doctrine dans le sein de l'humanité jusqu'à ce qu'elle soit transformée, c'est-à-dire jusqu'à ce que, à la fin du monde le nombre des élus étant complet, tous parviennent à la gloire de la résurrection ; et c'est alors qu'ils seront embrasés de la charité parfaite, car la petite flamme qu'elle allumait ici-bas deviendra un grand brasier.

Ainsi Jésus donna en paraboles à la multitude tous les enseignements précédents et beaucoup d'autres semblables (Matth. xin, 34). 11 agit de la sorte pour engager la foule à lui faire des questions sur ce qu'il lui disait. Gomme il parlait du royaume de Dieu à des hommes grossiers, il employait les comparaisons tirées des choses matérielles, afin de les amener à comprendre les secrets divins. Car il fallait conduire leur esprit, au moyen de ce qu'il connaissait, à ce qu'il ne connaissait pas ; en les portant, par l'exemple de ce que leurs yeux voyaient, à ce que leur intelligence n'apercevait pas. Il fallait aussi élever leur cœur, par l'expérience des objets sensibles, à l'amour des objets spirituels, pour les faire arriver par les choses de la terre à celles du ciel qu'ils ne pouvaient saisir et apprécier en elles-mêmes. Dans le but donc d'exposer la vérité à la multitude, le Seigneur se servit de comparaisons appelées paraboles. La parabole est une manière de parler par laquelle on dit une chose pour en signifier une autre à la raison de l'homme.

C'est pourquoi Jésus ajoute celte espèce d'avertissement en s 'écriant : Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre (Luc. vm, 8). Le Seigneur a répété cette formule en plusieurs circonstances, et toutes les fois qu'il l'emploie il y a dans ses paroles un sens mystique qu'il faut tâcher de découvrir, comme le dit saint Jérôme (in cap xm Matth.). Or, d'après le Vénérable Bède (in cap. 8 Luc), il s'agit ici des oreilles du cœur et des sens intérieurs par lesquels nous comprenons, nous obéissons et nous faisons ce qui convient. Le Seigneur nous insinue par là qu'il y a une triple audition ; l'une extérieure, celle du corps, qui habet aures ; l'autre intérieure, celle de l'âme, audiendi ; la troisième qui embrasse les deux précédentes, audiat. La première réside dans la sensation, la seconde dans l'intelligence, la troisième dans l'affection. Le Prophète rappelle successivement ces trois sortes d'auditions, en disant (Ps. xliv, 11) : Ecoutez- ma fille, audi filia, voilà la première; comprenez, vide, voilà la seconde ; et obéissez, inclinez votre oreille, inclina airem tuarn, voilà la troisième. N'est-ce pas aussi ce que Job avait exprimé en ces termes : Je vous ai compris par l'audition de mon oreille. Audilu auris audivi te (Job. xlii, 5). En donnant cet avertissement, Jésus-Christ élève la voix, pour montrer le grand zèle avec lequel il annonçait sa doctrine. Saint Augustin, à propos de ce ton plus élevé que prend ici le Sauveur, dit : « Le Seigneur Jésus -Christ n'a cessé de crier par ses paroles et ses actes, par su bouche et par sa vie, par sa mort et sa résurrection pour nous solliciter de revenir à lui, de marcher à sa suite. 11 crie aux sourds d'entendre, à ceux qui doiment de se réveiller, à ceux qui passent de s'arrêter, aux ignorants de comprendre, à ceux qui sont égarés de rentrer dans la bonne voie, aux pécheurs de faire péni-

tence. Il cria dans sa prédication, il cria dans sa prière, il cria quand il ressuscita Lazare, il cria lorsqu'il rendit le dernier soupir ; aujourd'hui encore, du haut des deux, il ne cesse de nous crier : Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et accablés, et je vous soulagerai (Matth. xi, 28). Et cependant, malheureux que nous sommes, ajoute saint Augustin, nous dédaignons d'écouter tous ces cris. »

Jésus ayant congédié le peuple, sans en avoir reçu aucune question, se retira, loin du tumulte, dans la maison, pour donner à ses disciples qui en étaient plus dignes l'occasion de l'interroger sur ce qu'il venait de dire (Matth. xui, 36). Ceux-ci l'abordant, en effet, comme ses familiers intimes, avec l'intention de s'instruire, lui demandèrent pourquoi il parlait à la foule en paraboles, puisqu'eux-mêmes ne le comprenaient pas ; et ils Je prièrent de leur expliquer son discours, car ils avaient du moins compris qu'il renfermait un sens mystique. Jésus leur répondit (Matth. xm, il) : A vous, qui croyez, qui êtes humbles et obéissants, qui m'aimez et que j'aime, mais que le monde rejette et méprise ; à vous qui désirez avoir cette connaissance, dont vous n'êtes pas indignes, ainsi qu'à tous ceux qui comme vous s'approcheront de moi, il a été donné d'en haut, par la grâce de Dieu et non par l'effet de votre mérite, de connaître clairement sans détours de paraboles, les mystères du royaume de Dieu, c'est-à-dire soit les secrets de la sainte Écriture qui renferme les lois et les décrets de ce royaume, soit les profondeurs de la doctrine évangélique qui conduit au ciel. Par ces mystères du royaume des cieux on peut aussi entendre ceux de l'Église, soit militante, soit triomphante. En effet, puisque les Apôtres étaient après Jésus-Christ comme les fondateurs de cette tnêma Église, il leur appartenait d'en connaître les secrets qui concernaient le progrès de son

existence jusqu'à la fin du monde ; car la sagesse divine en avait réglé d'avance la marche future.

Quant aux autres qui sont étrangers à l'Église et qui, ayant fermé leurs sens, ne cherchent point. à découvrir la vérité, c'est-à-dire quant aux hommes vulgaires ou même quant aux Scribes et aux Pharisiens incrédules, il ne leur a point été donné et accordé de comprendre ces choses. C'est pourquoi Jésus leur parlait en paraboles, afin que ceux qui voyaient ou pensaient voir ne vissent point en réalité, et que ceux qui entendaient ou croyaient comprendre ne comprissent pas le sens spirituel ; car une des raisons pour lesquelles le Seigneur employait le langage figuré, c'était afin de cacher la vérité aux méchants et d'exciter les bons à la chercher. Aussi, le Sauveur ajoute (Matth. xm, 12) : Celui qui a déjà l'amour de la parole divine recevra l'intelligence de cette même parole, et il surabondera de connaissance; car ceux qui sont animés d'une foi fervente obtiennent de saisir le vrai sens de la sainte Écriture. Ainsi, saint Luc parlant des disciples dit que Jésus leur ouvrit l'esprit, afin qu'ils entendissent te sens des Écritures, et ils comprirent parfaitement la marche de l'Église (Luc. xxiv, 45). D'après le principe précédent, celui qui a le mérite des œuvres recevra l'intelligence des vérités, et surabondera de vie spirituelle par l'accroissement des vertus. Pareillement, celui qui a la grâce recevra la persévérance, et surabondera de gloire ; car, selon la parole du Prophète, le Seigneur donnera la grâce et la gloire (Ps. lxxxiii, 12). — Quant à celui qui n'a pas l'amour de la parole divine, il perdra ce qu'il a ou ce qu'il croit avoir, soit par son talent naturel, soit par sou travail assidu ; car il ne goûtera jamais Les douceurs de La véritable sagesse. Ainsi l'intelligence de l'ancien Testament fut ôtée aux Juifs à cause de leur incrédulité, el fut donnée

3i2 LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST

aux Gentils à cause de leur foi. Suivant le même principe, celui qui n'a pas le mérite des œuvres perdra l'intelligence des vérités qu'il paraît avoir ; car la foi sans les œuvres est morte (Jac. u, 20). Par exemple, de même que l'avare posfède de nombreuses richesses comme s'il n'en possédait aucune ; de même aussi n'avoir pas la sagesse divine, c'est comme si on n'en avait aucune. « Si vous ignorez les saintes Écritures, dit saint Jérôme, c'est comme si vous ignoriez toutes les autres. »

D'après ce qui précède, on voit évidemment que le Sauveur expliqua en particulier à ses disciples, non-seulement les paraboles sur lesquelles ils l'interrogeaient, mais encore d'autres qui ne sont point ici mentionnées. Il leur en proposa même trois différentes des précédentes. La première, celle du trésor enfoui, figure l'état de l'Eglise après le dernier qui a été décrit plus haut. Ainsi quand la religion chrétienne se fut répandue dans tout l'univers par la prédication des Saints, plusieurs personnages illustres parleurs talents et leurs connaissances, comme saint Augustin et d'autres convertis à la foi catholique, commencèrent à écrire et à travailler pour l'utilité des âmes. C'est pourquoi Jésus- Christ compare le royaume des cieux, ou la patrie céleste, à un trésor caché dans un champ que l'on s'empresse d'acheter, après avoir vendu tous ses biens, pour y trouver le trésor (Matth. xm, 44). Ce champ figure la carrière laborieuse de la vie active dans laquelle on exerce toutes les œuvres de miséricorde pour l'édification de l'Église. Le trésor caché, c'est la récompense éternelle dont les richesses n'apparaissent pas encore clairement à tout le monde, d'après ces paroles du Prophète royal : Oh ! combien sont grandes et abondantes les douceurs ineffables, que vous avez réservées pour ceux qui vous craignent (Ps. xxx, 20) ! Toutefois,

on trouve ce trésor au moins en partie ; car la doctrine et l'enseignement des Saints nous soulèvent un coin du voile qui le dérobe à nos regards ; et une fois qu'il est découvert, nous le. cachons avec soin, si, l'appréciant bien à sa juste valeur, nous le conservons au fond de notre âme, et nous l'entourons de notre amour, sans jamais en perdre le souvenir. Alors, pleins de joie, nous allons vendre tout ce que nous avons, en nous empressant de renoncer à tous les biens du temps, à tous les plaisirs de la chair, et à toutes les satisfactions de la terre. Puis, nous achetons ce champ, lorsqu 'après avoir tout quitté, nous travaillons dans le champ du Seigneur, en vue de la récompense céleste qui fait notre seul désir, notre seule ambition. Vous devez donc mépriser toutes les choses du siècle, si vous désirez jouir et user entièrement et du champ et du trésor qu'il renferme ; car on ne peut acquérir et posséder les richesses célestes qu'en quittant et perdant celles du monde.

On applique la même parabole à la louange des vierges ; car la virginité dans la chair, c'est un trésor dans la terre. Il y a trois choses à considérer relativement à ce trésor de la virginité ; d'abord, il faut le trouver, puis le cacher et ensuite le préférer à tout le reste. Mais les luxurieux ne peuvent le trouver, les orgueilleux ne savent point le cacher et les avares ne veulent point le préférer à tout autre. Appliquons-nous à joindre ensembleles trois vertusdemortiiieation, d'humilité et de pauvreté avec le trésor de la virginité; la mortification nous apprend à le trouver pour le posséder, l'humilité ù le cacher pour ne pas le perdre, et la pauvreté à le préférera tout, pour ne pas L'avilir.

La seconde parabole, celle de la perle précieuse, nous montre L'état de L'Église qui a suivi immédiatemenl celui que nous venons d'indiquer. Beaucoup de Chrétiens commen-

cèrent alors à dire adieu au monde, à ses plaisirs, à ses richesses et à ses honneurs pour se livrer àla vie contemplative : témoins saint Benoît et tous ceux qui l'imitèrent dans les divers états et degrés de religion. Parce que ce genre de vie ne se fonde et ne se développe que dans les eaux de la dévotion, il est figuré par la perle que l'on trouve dans certains coquillages de mer. Cette perle est unique et précieuse : d'abord unique, parce que la vie contemplative n'est appliquée qu'à la seule chose nécessaire, tandis que la vie active est occupée de plusieurs choses différentes ; comme nous l'avons vu plus haut par l'exemple de Marthe et de Marie. De plus cette perle est précieuse ; car la vie contemplative considérée simplement d'une manière absolue l'emporte sur la vie active, quoique, dans certains cas, cette dernière puisse être plus avantageuse que la première; voilà pourquoi le Sauveur disait : Marie a choisi la meilleure part (Luc. x, 42). Jésus-Christ compare donc le royaume des deux, l'Église présente, à un marchand (Matth. xni, 45) ; car, de même que le marchand désireux de posséder cette perle unique et précieuse vend tout pour l'acheter (Ibid., 46) ; de même aussi l'Église ayant trouvé cette perle précieuse, c'est-à-dire ayant goûté les douceurs de la vie contemplative, s'en va sur les lieux où se pratique le commerce spirituel, vend tout ce qu'elle possède en méprisant les choses terrestres, et achète cette perle en désirant et poursuivant les biens éternels.

Dans le sens moral, cette parabole propose trois choses à notre imitation : la conduite des Saints, la directiondesmœurs et le désir du ciel. La conduite des saints est figurée par le trafic du marchand ; la direction des mœurs, par la recherche delaperle ; ledésir du ciel, par l'accomplissement des œuvres. Heureux l'homme qui connaît le négoce spirituel, soit dans

l'ordre de la vie active en se livrant aux œuvres de miséricorde ; soit dans l'ordre de la vie contemplative en quittant tout pour Jésus-Christ ; soit enfin dans l'ordre de surérogation en s'adonnant à la prédication pour gagner des âmes à Dieu ! Heureux le négociant spirituel qui ne cherche point des choses mauvaises, comme font les ambitieux; ni des choses inutiles, ainsi que font les curieux; mais des choses bonnes, à l'exemple des Saints. Heureux celui qui, ayant trouvé de bonnes marchandises, sait en retirer un bon profit, c'est-à-dire qui renonce à lui même en mortifiant sa chair ; vend la terre pour le ciel en abandonnant tous ses biens ; et acquiert la perle précieuse en abdiquant sa propre volonté !

Mais comme cet état dont nous venons de parler doit durer jusqu'à la consommation des temps, le Sauveur se contente d'ajouter à la parabole précédente celle du filet jeté dans la mer, pour signifier la fin du monde. Et comme il vient de nous animer à l'amour de la béatitude éternelle par la parabole du trésor enfoui et de la perle précieuse, maintenant, par celle du filet jeté dans la mer, il va nous exciter à la crainte, afin de nous détourner du mal et nous porter au bien. Jésus compare donc à un filet le royaume des cieux, c'est-à-dire l'Église présente qu'il a confiée à des pêcheurs ; car c'est par elle que nous devons être ai rachésaux flots de ce monde et transportés sur les rivages du ciel, afin de n'être point engloutis dans les abîmes de la mort éternelle. Comme un filet jeté dans la mer, l'Église est lancée dans le monde, qu'on appelle justement mer à cause de son étendue et de son amertume (Matth. xm, 47). Ce filet 'prend toutes sortes de poissons; car l'Église réunit dans une mêmefoilesdifië"entesesrjèces d'hommes, bons etméchants, qu'elle appelle tous au pardon, sans qu'elle en exclue aucun.

Comme on ne peut distinguer les bons et les mauvais poissons tant que le filet est dans l'eau ; ainsi, pendant tout le temps que l'Eglise combat dans le monde, on ne peut discerner les justes et les réprouvés qui sont mêlés ensemble.

Mais, lorsque le filet est plein, les pêcheurs le tirent sur le rivage, où, s'ètant assis, ils clioisissent les bons poissons pour les placer dans des vases, tandis qu'ils rejettent les mauvais (Matth. xm, 48). De même, lorsque l'Église sera remplie par la masse des nations converties à la foi, elle sera retirée des flots de cette vie, et amenée sur les rivages de l'éternité ; car, selon la Glose, si la mer figure le monde, le bord de la mer figure la fin du monde. Alors une terrible distinction s'établira par le jugement général qui dévoilera tous les secrets des cœurs. C'est ce qui arrivera à la consommation des siècles, dit le Sauveur (Matth. xm, 49). La fin du monde est appelée consommation pour trois raisons ; soit parce que le nombre des élus sera complet, soit parce que l'état des mérites sera fixé, soit parce que la succession des choses passagères cessera. Les Anges descendront du ciel empyrée pour convoquer l'humanité au tribunal de Dieu ; et ils sépareront les méchants des justes. Oh ! quelle séparation cruelle pour les méchants ! car elle sera irrémédiable et irrévocable, lisseront précipités dans une fournaise de feu, pour être brûlés éternellement dans l'enfer. L'Église ainsi purifiée sera offerte sans taches ' et sans rides au Père éternel ; car les bons seront placés dans les demeures célestes, tandis que les méchants seront plongés dans des abîmes affreux. Alors seront introduites les vierges prudentes, tandis que les folles seront rejetées, et la porte du royaume sera fermée. — Le Seigneur indique quelles seront les peines des méchants, en disant : Z,à, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Les

pleurs seront causés par de cuisantes ardeurs et les grincements de dents par les rigueurs du froid. Les méchants déchirés de remords éclateront en gémissements, mais il sera trop tard; ils s'irriteront et s'indigneront contre eux-mêmes de s'être obstinés dans le mal ; colères vaines, regrets superflus ! L'Écriture rappelle en beaucoup d'endroits les tourments des méchants dans l'autre vie, afin que personne ne puisse alléguer son ignorance pour excuse. Le supplice de la géhenne n'est évoqué si souvent au souvenir des hommes que pour allumer en eux la soif et le désir des joies du parauis. Jésus-Christ marque ensuite la conclusion principale de toutes ces paraboles ; car il a voulu décrire la marche de l'Eglise militante, afin que les Apôtres qui, après lui, en étaient les fondateurs, connussent le futur développement de la société catholique. Voilà pourquoi il ajoute (Matth. xm, 51) : Avez-vous bien compris tout ceci, les paraboles que je viens d'exposer ? Gomme s'il disait : C'est à vous qu'il appartient d'en avoir l'intelligence. Selon la Glose, le Sauveur s'adressant ici aux Apôtres ne veut pas qu'ils l'entendent simplement comme le peuple, mais il veut qu'ils le comprennent. Et la raison en est évidente; ceux qui sont préposés aux fidèles ne doivent pas seulement entendre pour pratiquer seuls eux-mêmes, mais ils doivent comprendre parfaitement pour enseigner les autres. Les Apôtres donnent une réponse affirmative à la question du Sauveur : ils ont compris. C'est pourquoi il les exhorte à enseigner les autres, lorsqu'il leur dit: En conséquence, tout scribe bien instruit relativement au royaume des deux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles cl des choses anciennes (Matth. xm, 52). D'après saint Augustin (Quœst. in Matth.), les Apôtrea sont les scribes et Les uotaires de Jésus- Christ dont ils écrivent la parole sur les tablettes du cœur

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des hommes. Or, tout scribe ou docteur, bien instruit des choses nécessaires pour lui et pour les autres, dans le royaume des deux ou l'Église militante ; c'est-à-dire tout homme qui réunit en sa personne la charge de l'enseignement, la qualité de la science et le mérite de la vie, est semblable, dit Jésus-Christ, à un père de famille, comme moi-même. La comparaison n'indique pas ici l'égalité, mais la similitude. Ainsi qu'un père de famille, un tel docteur tire de son trésor, c'est-à-dire de sa science renfermée au fond de son âme, des choses nouvelles et des choses anciennes, c'est-à-dire les autorités de l'ancien et du nouveau Testament, lesquelles forment comme le tissu du filet de l'Église. Ceci nous montre que les évêques, successeurs des Apôtres, doivent posséder la connaissance des deux Testaments, comme le figurent les deux cornes de la mitre qui orne leur tête. C'est avec raison que tout docteur de l'Église est comparé à un père de famille ; car de même que celui-ci doit nourrir ses enfants du pain matériel, de même celuilà doit distribuer les aliments spirituels aux fidèles qui sont ses enfants. Selon saint Grégoire, les choses soit nouvelles, soit anciennes que doit communiquer le ministre de l'Eglise, ce sont les instructions relatives, soit au bonheur de la récompense, soit à la rigueur de la punition, en sorte qu'il effraie par les menaces du châtiment ceux que ne touchent pas les promesses de la rémunération. Le Seigneur exhorte donc ses disciples à comprendre ses paraboles, afin qu'ils sachent enseigner les autres, pour se rendre ainsi semblables à lui, leur divin Maître.

Prière.

Seigneur Jésus, qui avez jeté la semence de votre divine parole dans mon intelligence pour lui inspirer de bonnes

ARRIVÉE DE JÉSUS A NAZARETH, ETC. 3'f9

résolutions, dans ma volonté pour la porter aux œuvres saintes, et aussi dans mes actions pour les régler; faitesmoi quitter mon ancienne vie, afin que cette précieuse semence ne soit pas mangée par les oiseaux de la vaine gloire, ou foulée aux pieds dans le chemin de la dissipation, et afin qu'elle ne se dessèche pas sur la pierre de l'obstination dans le mal, ou qu'elle ne soit pas étouffée par les épines des sollicitudes du siècle. Faites plutôt que mon cœur humble, compatissant et joyeux, soit comme une terre excellente et bien préparée qui produise des fruits au centuple par la patience. Donnez-moi de comprendre, de mettre en pratique, et d'enseigner aux autres de paroles ou du moins d'exemples toutes les leçons contenues dans vos paraboles. — Ainsi soit-il.

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