‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 4)Chapitre 9 sur 33 · OBSTACLES A LÀ PERFECTION ET A L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

OBSTACLES A LÀ PERFECTION ET A L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST

Matth. x, 34 39. — Luc xir, 49-51, xiv, 26-33.

Le Seigneur Jésus, nous ayant beaucoup aimés, réclame en retour l'hommage de notre cœur ; et pour montrer la grandeur de l'affection qu'il nous demande, il dit (Luc xn, 49) : // est un feu divin que je suis venu par mon Incarnation répandre sur la terre, parmi les hommes, pour consumer leurs péchés et renouveler leurs âmes : ce feu divin c'est la ferveur du Saint-Esprit et l'ardeur de la charité envers Dieu et envers le prochain. Et que désiré je, sinon qu'au souffle de l'inspiration divine, ou de la prédication apostolique, ou de la méditation secrète, ce feu s'allume, s'embrase et s'étende? Car la charité doit croître sans cesse pour arriver à sa perfection. — Selon saint Grégoire, (Hom. 3 inEzech.), le feu est jeté sur la terre, lorsque lame terrestre, embrasée par la ferveur du Saint-Esprit, voit se consumer ses passions charnelles; brûlante alors d'un amour spirituel, elle déplore le mal qu'elle a fait. Ainsi la terre s'enflamme, lorsque, touché par les accusations de sa propre conscience, le cœur du pécheur se consume dans la douleur de la pénitence. » — Selon le Vénérable Bède (in cap. 12 Luc), le feu dont parle le Sauveur, c'est l'ardeur du Saint-Esprit ; dissipant les ténèbres profondes du cœur, il le porte par de continuelles aspirations vers les choses supérieures du ciel, il réduit en cendres comme des épines et des chardons les vices delà concupiscence charnelle, il purifie les vertus comme des vases précieux destinés à la t. m "■

maison du Seigneur, et fait disparaître les œuvres imparfaites ou défectueuses comme du bois, du foin et de la paille. Et moi, dit Jésus-Christ, moi qui suis sorti du sein paternel et qui suis venu dans ce bas monde, uniquement pour exciter dans l'homme les affections célestes à la place des cupidités terrestres ; quel est tout mon désir, sinon que le rayonnement de cet incendie éclaire toutes les contrées de l'univers, et que la flamme de cette dévotion grandisse toujours dans le cœur des fidèles jusqu'à la fin des siècles, sans être jamais éteinte sous les flots de la persécution ou par les vents de l'impiété ?» — « Les hommes de la grâce, dit Hugues de Saint- Victor, sont ceux que le Saint-Esprit éclaire et échauffe pour leur faire apercevoir et aimer le bien qu'ils doivent accomplir. » — Si donc vous désirez allumer en votre cœur le feu de l'amour divin, éloignez de vous les souillures des vices, et lorsque vous aurez parfaitement goûté les douceurs spirituelles, vous mépriserez facilement les douceurs temporelles.

Le Sauveur indique de quelque manière l'époque fixée pour l'émission de ce feu divin, en disant qu'il ne sera pas répandu sur toute la terre avant sa Passion. Je dois être auparavant baptisé d'un baptême (Luc. xn, 50); c'est-à-dire, selon le Vénérable Bède, je dois auparavant être baigné dans mon propre sang pour allumer ainsi le feu du Saint-Esprit dans le cœur des croyants ; ou en d'autres termes, avant d'envoyer mon Esprit, je livrerai mon corps au supplice de la croix. Aussi l'évangéliste saint Jean dit (Joan. vu, 39.) : L'Esprit n'était pas encore donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié par sa Résurrection et par le triomphe de sa Passion. En effet, la Passion que Jésus-Christ, au nom de son immense charité, a endurée pour nous, est le plus pui ssant motif de l'ardent amour que nous devons avoir pour

lui ; voilà pourquoi le Sauveur déclare qu'il doit être tout d'abord baptisé d'un baptême. Il appelle ici baptême l'effusion de son sang dans sa Passion bénie, de laquelle le baptême et les autres sacrements de l'Église tirent leur efficacité. C'est comme si Jésus avait dit: Pour allumer ce feu, qui fera dédaigner à tous mes disciples les choses de ce monde, je dois me plonger dans les flots de mon propre sang; ainsi baptisé dans mon sang, j'en baptiserai les autres pour les embraser davantage de mon amour. Car rien ne nous anime et ne nous excite plus à aimer Dieu que le souvenir de ce qu'il a souffert pour nous, et du sang qu'il a versé pour nous laver de nos péchés. D'après saint Ambroise(in cap. 12 Luc), «le Seigneur désire si vivement répandre en nous la- dévotion et y consommer la perfection, qu'il dit avoir hâte d'endurer pour nous sa Passion. » Ah ! s'écrie-t-il, comme je me sens pressé, tourmenté, contristé, jusqu'à ce que s'accomplisse par ma mort, mon baptême avec le salut de l'humanité ; c'est-à-dire, de quel désir je brûle de consommer ma prière et ma Passion pour la rédemption du genre humain! Comme s'il disait: Mon désir est immense. Aussi s'écriait- il ailleurs (Luc. xxn, 15.) : J'ai souhaité avec ardeur de manger cette Pàque avec vous, afin que vous me fussiez unis par l'amour. « En effet, dit saint Ambroise, le Sauveur qui ne portait en lui aucun motif de douleur, était cependant accablé sous le poids de nos propres maux, et la tristesse qu'il manifestait au temps de sa Passion ne trouvait pas sa source dans la crainte de sa mort, mais dans le retard de notre rédemption.

Comment, dit le Vénérable Bède(in cap. 12 Luc), la terre s'embrasera-t-eile après le baptême de la Passion de Jésus- Christ, et après l'émission du feu du Saint-Esprit ? Le Sauveur nous l'explique en ajoutant (Matth. x, 34.) : Ne pensez

pas, c'est-à-dire ne croyez pas, par un faux jugement de votre raison, que je sois venu apporter, c'est-à-dire donner ou confirmer la paix sur la terre, affermir les liaisons mauvaises ou les inclinations charnelles. Non, je ne suis pas venu apporter une telle paix qui constitue la vraie guerre, et rend l'homme ennemi de Dieu ; mais je suis venu apporter le glaive, ou la séparation et le retranchement qui procurent la véritable paix et rendent l'homme ami de Dieu. Ainsi, je suis venu diviser le fils d'avec son père, la fille d'avec sa mère, la belle-fille d'avec sa belle-mère (Matth. x, 35). Je suis venu, comme l'explique la Glose, éteindre les affections particulières du sang qui empêchent les hommes de servir Dieu avec ardeur, ou même les éloignent entièrement de son service. Le Sauveur parle ici d'une séparation spirituelle qui consiste à renoncer à tout amour désordonné, mais non d'une séparation corporelle, pourvu cependant que la cohabitation ne tourne pas à l'outrage et à i'offense du Créateur. .Celui qui est ainsi séparé des autres par sa foi, sa religion ou ses mœurs a pour ennemi ses proches eux mêmes, ajoute le Sauveur (Matth. x, 36.) ; car l'affection charnelle qu'ils lui portaient avant sa séparation était une véritable haine spirituelle, parce qu'elle embarrassait sa marche dans les voies du salut ou de la perfection.

Jésus-Christ montre ensuite la manière dont il vient séparer l'homme de ses amis, et signale cinq obstacles à la pratique de la perfection. Le premier obstacle est l'amour désordonné des -parents, dont Jésus-Christ a dit (Matth. x, 37.): Celui qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille plus que moi, par exemple, si à cause d'eux il n'embrasse pas la foi ou s'il l'abandonne, si à cause d'eux il commet un péché mortel ou expose son salut éternel à quelque danger ; celui-là n'est

pas digne de moi, il ne mérite pas de m'avoir pour hôte et pour ami en ce monde, pour témoin et pour défenseur au jugement, pour rémunérateur et pour récompense au ciel ; car, d'après saint Augustin, le pécheur n'est pas même digne du pain qui l'alimente. C'est comme si le Seigneur disait : Je suis venu séparer l'homme d'avec son père et d'avec ses amis ; ce n'est pas que le fils ne doive pas environner ses parents de sa piété filiale, non assurément ; mais il ne doit pas mettre cette piété filiale au-dessus de son salut éternel, de la religion divine et de la piété religieuse. S'il ne peut honorer et aimer son père ou sa mère sans offenser la Divinité, ou compromettre son propre salut, alors sa haine envers les siens devient piété envers Dieu; et il lui est avantageux de les abandonner, parce qu'on doit préférer le Créateur à la créature. En effet l'ordre de la charité exige que l'homme aime Dieu au-dessus de toute chose et au-dessus de lui-même, sans qu'aucune amitié humaine puisse le détourner du service divin ; car tout amour doit être subordonné à celui de Dieu et l'avoir pour mobile. Selon saint Jérôme (in cap. 10 Matth.), « cet ordre est nécessaire dans toutes les affections. Aimez après Dieu votre père, votre mère, vos enfants; et si dans un cas pressant, un conflit s'établit entre l'amour des parents ou des enfants et l'amour de Dieu, sans qu'il soit possible de les conserver tous les deux à la fois, vous devez alors renoncer à l'amour des parents pour l'amour de Dieu. »

Touchant ce premier obstacle à suivre Jésus-Christ, voici un exemple qui peut être utile. Un homme retenu par l'amour de ses proches ne pouvait se consacrer au service de Jésus-Christ. Enfin, voulant rompre cet obstacle, il invite ses parents à un repas ; et au milieu du festin, il prie l'un des cod vives qu'il croyait lui être le plus dévoué, s'il

l'aimait véritablement, de mettre pour lui son plus petit doigt clans le feu. Mais l'ami, craignant la douleur, n'accepta pas l'invitation et de la sorte montra que son prétendu dévouement n'était pas sincère. L'hôte demanda successivement à chacun des assistants la même preuve de fidélité ; mais de chacun il essuya le même refus que du premier. Dévoilant alors son dessein à toute la compagnie, il dit : Jusqu'ici mon amour pour vous m'avait empêché de suivre le Seigneur; mais je neveux pas différer plus longtemps, parce que je n'ai pas trouvé en vous de fidélité. Et puisque vous n'avez pas voulu exposer pour moi quelques instants votre plus petit doigt sur un feu qui ne dure pas, je ne veux pas non plus exposer pour vous mon corps et mon âme à un feu qui ne s'éteindra jamais. Puis, disant adieu à tous, il les quitta.

Le Sauveur défend ensuite à chacun d'aimer son propre corps plus que le Christ lui-même, et indique comme second obstacle à la perfection l'amour des plaisirs charnels (Matth. x, 38) : Celui qui ne porte passa croix chaque jour, dit-il," et ne me suit pas, n'est pas digne de moi; parce qu'il n'est digne ni de mon alliance par la grâce, ni de mes consolations par ma présence familière, ni de mon festin éternel dans la gloire. En effet, selon saint Bernard (Serm. 3 de Nativ.), la consolation divine a tant de délicatesse qu'elle ne se donne pas à ceux qui admettent quelque autre consolation. Nous portons notre croix, lorsque pour la foi de Jésus- Christ, nous endurons le martyre, en imitant la Passion du Seigneur par l'effusion de notre sang ; ou lorsque nous portons le fardeau de la pénitence, en réprimant les concupiscences de la chair par la mortification de notre corps ; ou quand nous compatissons au prochain, en regardant ses peines romme les nôtres propres. La croix est le symbole

de tous les genres de souffrances dans l'âme ou dans le corps; et nous devons, chaque jour, à chaque instant, porter notre croix, comme un témoignage de l'amour de Jésus- Christ pour nous et comme une preuve que nous l'aimons toujours. Ne redoutons pas l'adversité, ne recherchons point la prospérité ni les satisfactions sensibles, mais portons la croix ; c'est une loi nécessaire de notre existence ici-bas. Selon saint Augustin (de Vita Christiana) : « On appelle croix du Seigneur non-seulement cette croix de bois où Jésus fut attaché dans sa' Passion ; mais aussi celle qui, durant tout le cours de cette vie mortelle, nous attache à la pratique difficile de toutes les vertus ; car l'existence entière de l'homme chrétien, s'il vit selon l'Évangile, est une croix et un martyre continuels. » « Vous portez votre croix, dit saint Chrysostôme (Hom. 26 Operis imperf.), si vous êtes disposé à souffrir pour Dieu toute adversité ; si vous êtes résolu même à mourir plutôt que d'abandonner Jésus-Christ. Si cependant, par la miséricorde divine, vous échappez à ces souffrances, vous ne serez pas moins crucifié chaque jour par l'intention ni moins récompensé par Dieu ; car c'est la volonté et non pas l'œuvre qu'il rémunère, parce que la volonté est le produit de notre libre arbitre, tandis que l'œuvre est l'effet de la grâce divine. »

Mais comme l'homme pourrait porter sa croix avec une intention blâmable, le Sauveur, après avoir dit : Celui-là n'est pas digne de moi qui ne porte pas sa croix, ajoute aussitôt, et ne me suit pas, au lieu de suivre le monde parla voie de la cupidité, ou la chair par la voie de la volupté, ou les hommes par l'appât de leur estime et de la vaine gloire. En effet, vous ne suivez pas le Seigneur, tout en paraissant porter la croix, si. au lieu de vous proposer la gloire divine

et les biens éternels, vous cherchez la vaine gloire et des avantages temporels, lors même que vous imitez la Passion de Jésus-Christ et que vous pratiquez la mortification du corps ; ou si vous compatissez au prochain d'une manière charnelle qui favorise ses fautes ; ou enfin si vous portez votre croix comme un fardeau imposé par force.

Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 36 in Matth.), comme les préceptes qu'il venait de donner paraissaient difficiles à accomplir, le Sauveur fait ressortir leur grande utilité par ces mots : Celui qui conserve son âme, c'est-à-dire la vie présente produite par l'union de l'âme avec le corps ; celui qui préfère nier Jésus-Christ et son nom, renoncer à son amour ou à quelque obligation, et rechercher les plaisirs sensibles, plutôt que de perdre pour un temps la vie présente, perdra son âme pour toujours, parce qu'il perdra la vie éternelle. D'après Rémi d'Auxerre, désirez-vous toujours jouir de la vie présente avec ses délices et ses voluptés, vous perdrez cette même vie que vous désirez conserver, et vous préparez votre âme à la damnation éternelle. Au contraire, celui qui auraperdu dans ce monde son âme, c'est-à-dire la vie animale, ou qui est exposé à la perdre par une mort temporelle, en la sacrifiant pour moi, dit Jésus-Christ, pour moi qu'il doit aimer de cœur, confesser de bouche et imiter par sa conduite ; celui qui aura perdu son âme de cette sorte, en ne l'exposant pas pour luimême comme le brigand, ni pour la faveur humaine comme l'orgueilleux, ni pour une récompense matérielle comme l'avare; celui-là retrouvera son âme sauvée dans l'autre monde, parce qu'à la place d'une vie qui était éphémère il en recevra une qui sera éternelle. Selon saint Augustin (de Vita. Christiana) : « Quiconque méprisera pour Dieu cette vie produite par l'union passagère de l'âme avec le corps, rece-

vra au dernier des jours la vie immortelle du corps avec la vie éternelle de l'âme. »

Ici donc Jésus-Christ entend par âme la vie présente, parce que toute cette vie dépend de l'âme. Ce principe s'appelle âme, en tant qu'il anime ou vivifie le corps ; esprit en tant qu'il est spirituel ; mémoire, en tant qu'il se souvient ; volonté, en tant qu'il consent ; raison, en tant qu'il porte un jugement ; et sensibilité, en tant qu'il reçoit les impressions des objets extérieurs. Voilà les divers noms donnés à l'âme, non pas qu'il y ait plusieurs substances, mais seulement il y a plusieurs facultés dont les effets sont différents. Saint Augustin dit également (De dogmatibus eccles., xx) : « L'âme est ainsi nommée, parce qu'elle anime notre corps en le 'vivifiant; l'âme, considérée dans sa nature spirituelle, c'est l'esprit par lequel le corps respire. Le mot esprit désigne spécialement la substance, et le mot âme indique surtout la vivification que produit cette substance. La substance est unique, mais ses propriétés sont multiples ; elle s'appelle esprit par rapport à elle-même, et âme par rapport au corps. » Si donc, l'esprit qui est la substance de notre âme, désire ce qui appartient au corps, il perd en cela même tout son bien ; parce que tout le bien de notre âme consiste à se détourner de la chair et à s'éloigner de la concupiscence. Par là l'esprit triomphe dos passions, se perfectionne dans les vertus , s'élève à la contemplation des objets supérieurs, s'épure et se purifie pour devenir un exemplaire d'honnêteté morale et un miroir de la sagesse divine.

Celui donc qui conserve son âme, c'est-à-dire la vie présente figurée par l'âme ; celui qui l'aime d'une manière désordonnée, en y cherchant des satisfactions charnelles, comme un homme animal, la perdra dans le temps à venir (I Cor. ir, 14). Une chose est perdue si elle n'atteint

pas sa fin convenable; par exemple, un remède est perdu , s'il n'opère pas la guérison : de même la vie présente, qui a pour fin dernière de mériter la vie éternelle, est justement regardée comme perdue, lorsque par elle nous n'arrivons pas à la vie éternelle. Or, cette perte fatale de la vie éternelle a pour cause l'amour désordonné de la vie présente. Mais au contraire, celui qui aura perdu cette âme, en dédaignant pour Jésus-Christ la vie présente, quoiqu'il ne la perde pas en réalité, mais seulement en apparence, d'après l'opinion des hommes, il la trouvera, en recevant pour cette vie passagère celle de l'éternité. Ah ! ne nous éloignons donc pas du bien, en nous laissant séduire par les fausses douceurs de la vie présente qui est si courte et si périssable, et qui est établie pour nous faire mériter la vie éternelle. La fin est meilleure que les moyens, et même les moyens n'existent que pour procurer la fin ; n'ayons par conséquent pour la vie présente que le soin nécessaire afin de parvenir à la vie éternelle. Selon saint Chrysostôme (Hom. 26 Oper. imperf.), mieux vaut mourir dans le temps pour vivre dans l'éternité que de vivre dans' le temps et mourir dans l'éternité. Si Jésus est mort pour nous, lui qui n'aurait pu mourir s'il ne l'avait voulu ; à plus forte raison devons-nous mourir pour lui, nous qui, malgré notre volonté, sommes sujets à la mort. Si le Maître est mort pour son serviteur, et cela sans aucune indemnité, n'est-il pas plus juste que le serviteur meure pour le Maître, surtout avec l'assurance d'un dédommagement? Le Seigneur, dit saint Augustin, a subi la mort sans aucune nécessité; et vous qui la subirez par nécessité, pourquoi refusez -vous de vous y soumettre ? Ah ! consentez du moins à souffrir, comme vous le méritez, avec résignation, ce que le Sauveur a daigné souffrir pour vous arracher à la mort éternelle. — Relativement à ce second obstacle à la perfection, voici un

exemple édifiant. Un moine, poussé par une fervente dévotion, se livrait à une vie austère. Ses parents, ayant appris cela, vinrent le trouver pour lui reprocher ses mortifications. Le religieux leur fit cette réponse, digne d'être gravée dans notre souvenir et dans notre cœur : J'ai lu et entendu tant de choses merveilleuses sur la vie éternelle que je ne puis jamais essuyer trop de peines, ni faire assez de sacrifices pour obtenir ce bonheur inestimable et d'un prix infini. D'après saint Matthieu, Jésus-Christ nous a dit de ne pas aimer nos parents plus que lui; et d'après saint Luc, il nous dit de les haïr comparativement à lui. Voici ses propres paroles (Luc. xiv, 26) : Si quelqu'un vient à moi, c'est-à-dire veut venir à moi, en embrassant la foi de ma doctrine ou l'état de perfection, et s'il ne hait pas son père et sa mère, son épouse et ses enfants, ses frères et sœurs et môme son âme, c'est-à-dire la vie animale ou corporelle en la méprisant pour Dieu et l'exposant pour la foi, lorsqu'il est nécessaire, et en étant disposé à mourir plutôt que de commettre un péché et de satisfaire ses désirs charnels ; celui-là ne peut être mon disciple. Or c'est un grand malheur de ne pas être disciple de Jésus-Christ, la Vérité même qui n'enseigne que la vérité. Le Sauveur ne nous ordonne pas de haïr précisément nos parents, mais ce qui en eux nous empêche d'aller à Dieu et d'apj)rocher de Jésus- Christ par la foi et la charité ; car nous ne devons haïr personne, pas même le plus grand pécheur. Dans le cœur du sage, dit Boëce, il n'y a pas de place pour la haine : haïr les bons, serait une grande folie ; et haïr les méchants ne serait pas raisonnable, car le vice est une maladie de l'âme ; or, si nous ne jugeons pas dignes de haine, mais plutôt de compassion les personnes atteintes d'une maladie physique, ne devons-nous pas témoigner de la pitié plutôt que de l'aversion à l'homme dont les

vices affligent l'âme d'une maladie beaucoup plus funeste que celles du corps ? Ainsi parle Boëce.

Donc d'après saint Luc, le Seigneur défend seulement l'affection charnelle ou l'amour désordonné des parents et des proches ; et cet empêchement à suivre Jésus-Christ est semblable au premier que saint Matthieu a signalé précédemment. En effet, dit saint Ambroise (in cap. 6 Luc), si le Seigneur a renoncé pour vous à sa mère, en disant (Marc m, 33) : Quelle est ma mère ou quels sont mes frères? de quel droit voudriez-vous être préféré au Seigneur ? Jésus-Christ ne nous ordonne pas plus d'être ennemis que d'être esclaves de la nature, mais d'avoir pour elle des égards, sans oublier nos devoirs envers son Auteur, de telle sorte que nous n'abandonnions pas le service de Dieu par amour des parents. Selon saint Grégoire (Hom. 37 in Evang.), celui que le désir des biens éternels porte à embrasser le service de Dieu, ne doit faire intervenir dans cette grande affaire ni son père, ni sa mère, ni son épouse, ni ses enfants, pas plus que lui-même ; il connaîtra Dieu d'autant mieux qu'il n'aura été poussé vers lui par aucune considération humaine. Nous devons donc aimer tous les hommes, nos proches comme les étrangers, pourvu que cet amour du'prochain ne porte aucun préjudice à notre amour de Dieu. Ainsi, tout Chrétien doit compatir à ses frères par charité, sans toutefois que cette compassion le fasse dévier de la voie de Dieu.

D'après saint Matthieu, comme nous l'avons vu, le second obstacle à la perfection, c'est l'amour des plaisirs charnels. Le Sauveur en parle aussi, d'après saint Luc, lorsqu'il dit (xir, 27) : Celui qui ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut être mon disciple ; car selon saint Chrysostôme, le parfait disciple de Jésus-Christ est celui qui endure tous les

maux, ou est disposé à les endurer au nom de Jésus- Christ. Nous avons déjà traité tout au Ion g de ces deux premiers empêchements à l'imitation de Jésus-Christ, nous y reviendrons encore pour ajouter de nouvelles considérations avant de rapporter la Transfiguration de Notre-Seigneur.

Le troisième obstacle, c'est la légèreté aveugle de l'esprit qui nous empêche de persévérer dans la bonne voie où nous avions commencé à marcher sans réfléchir. Avant d'embrasser la vie de perfection, il faut examiner avec prudence si on a les qualités requises pour cette vie, et d'abord une grande force d'câme afin de tout quitter et d'endurer pour Dieu toutes les adversités. Si on ne fait pas cette réflexion préalable, on s'expose à changer plus tard de résolution, omme Jésus-Christ l'a montré par la comparaison d'un homme qui veut bâtir une tour (Luc. xiv, 28). Cet homme, c'est le Chrétien et cette tour, c'est la perfection évangélique dont la pratique nous rend disciples de Jésus-Christ. Celui qui veut embrasser la vie parfaite, doit donc délibérer et considérer en repos et à loisir s'il pourra suffire aux dépenses nécessaires pour couronner son édifice ; c'est-à-dire s'il pourra mener la vie des disciples, conserver la patience, soutenir le travail, édifier avec ses compagnons la tour des vertus, combattre les ennemis et accomplir tous les autres actes qui 'sont du ressort de la perfection. Ah! c'est vraiment une entreprise difficile , que de mépriser les honneurs, les richesses et les dignités, d'abandonner tous les biens de ce monde pour suivre la vie des Apôtres et professer la règle des moines. Pesez bien auparavant les peines, et les fatigues de cette voie nouvelle, représentez-vous la grandeur et la difficulté de votre entreprise ; car, comme dit saint Grégoire (Hom. 37 in Evang.), nous devons en toutes choses considérer la fin avec un œil attentif.

Vous établissant donc en repos, c'est-à-dire vous isolant de votre vie ancienne, vous dérobant au tumulte du monde et des passions, supputez, examinez soigneusement que vous devez renoncer aux biens temporels, vous arracher aux cupidités terrestres, et préparer votre âme contre les adversités qui pourront survenir. Vous devez voir si vous pouvez faire les dépenses spirituelles de vertus et de bonnes œuvres, si vous avez les fonds nécessaires pour achever l'édifice commencé, si vous pouvez acquérir et garder l'humilité, la patience, l'obéissance et obtenir enfin la persévérance sans laquelle votre tour ne peut arriver à son couronnement. Les dépenses spirituelles sont ce que vous devez à Dieu, à vousmême et au prochain. Pour élever votre édifice spirituel, voyez si vous pouvez vivre, comme dit saint Paul (Tit. n, 12), avec tempérance, justice et piété ; de crainte qu'après en avoir posé le fondement dans l'observation des préceptes, vous ne puissiez V achever (Luc. xiv, 29), de peur que, venant à déchoir de votre bon propos et à renoncer à votre sublime construction, vous n'ayez à essuyer les dérisions de vos ennemis, des esprits infernaux qui s'opposent toujours à nos bonnes œuvres et se réjouissent de nos défaillances. Alors tous ceux qui verraient ce monument inachevé, commenceraient à ce moquer de vous, soit les hommes en cette vie, soit les démons à l'heure de la mort, soit le Seigneur au jour du jugement, ou encore les Saints qui riraient de vous, en disant : Voyez 1 cet homme avait commencé de bâtir l'édifice de sa perfection, et il na pu l'achever, parce qu'il n'a point persévéré dans sa belle résolution. Mais à quoi lui sert d'avoir commencé, s'il n'est pas sauvé ? car ce n'est pas celui qui aura seulement commencé, mais celui qui aura persévéré jusqu à la fin, qui sera sauvé (Matth. x, 29).

Le quatrième obstacle à la perfection, c'est le repos dans

une sécurité insensée ; c'est la confiance dans ses propres forces, lorsqu'on croit fermement obtenir le royaume céleste et son salut éternel par la puissance de ses mérites. Mais personne ne pouvant par ses seuls moyens parvenir à la gloire, à moins que la miséricorde ne tempère la sentence du souverain Juge, nous devons envoyer au ciel comme ambassadeurs nos larmes et nos bonnes œuvres, pour faire des propositions de paix, en faveur de notre âme (Luc. xiv, 32); car, en présence de Dieu, tout homme est imparfait et personne n'est juste. Le Sauveur montre tout cela par la comparaison d'un roi qui veut aller combattre un autre roi ; mais ne pouvant avec dix mille hommes marcher contre son adversaire qui s'avance avec vingt mille, le premier demande la paix au second. Si un roi demande la paix à un autre roi, ne devons-nous point à plus forte raison, nous qui sommes si faibles, avoir la paix avec Dieu. Par le nom de roi il faut entendre ici quiconque veut embrasser l'état de perfection; car il doit bien gouverner et diriger ses opérations, ses pensées, tous ses sens extérieurs et intérieurs ; il doit engager la guerre pour conquérir le royaume des cieux ; parce que, au témoignage de Jésus Christ lui-même, le royaume des cieux se prend par la force, et ce sont les violents gui l'emportent (Matth. xi, 12). Nous combattons en quelque sorte contre Dieu, quand nous prétendons devoir être sauvés à cause de nos mérites. Nous allons au devant de Dieu avec dix mille hommes pour ainsi dire, si nous lui offrons les œuvres accomplies par l'observation des dix commandements. Mais l'observation des commandements ne suffit pas pour acquérir l'état de perfection; Dieu, le Roi céleste, exige à cet effet que nous ajoutions l'observation des conseils. — Selon saint Grégoire (Ilom. 37 in Evang.), Dieu, semblable à un roi, s'avance avec deux armées contre une seule, parce

que, au jour du jugement, si nous ne lui présentons que des œuvres purement extérieures, il examinera aussi nos actes intérieurs ; ou bien, parce qu'il alléguera les peines beaucoup plus considérables qu'il a supportées pour nous. Afin de l'apaiser, envoyons-lui une ambassade composée de la pratique des conseils, de l'offrande de nos larmes et de nos gémissements, de nos prières et de nos bonnes œuvres. Par conséquent, comme la prévoyance est nécessaire pour éviter les railleries de nos ennemis, elle l'est également pour obtenir la miséricorde de notre Juge suprême. Et la dernière comparaison a pour but comme la précédente de prouver que nous ne devons rien tenter au-dessus de nos forces.

Le cinquième obstacle à la perfection, c'est l'amour des richesses temporelles. Voilà pourquoi Jésus-Christ conclut les comparaisons précédentes par ces mots (Luc. xiv, 33) : Ainsi, quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple ; parce qu'on ne peut servir en même temps Dieu et le monde. Dieu a voulu que ses serviteurs renonçassent à tout, selon saint Prosper, afin que, par l'exclusion delà cupidité terrestre, la charité divine pût s'augmenter et se perfectionner en eux. Afin d'apprendre à aimer Dieu, dit saint Augustin (in Psal. li), apprenez à ne pas aimer le monde; détachez-vous de ce dernier afin de vous attacher au premier, dépouillez -vous afin de mieux vous enrichir. Cependant Jésus-Christ ne blâme pas la possession, mais l'affection des biens temporels; car, comme ajoute saint Augustin, Dieu ne condamne pas les richesses qui nous font mériter le ciel, mais ceux qui loin de les répandre les tiennent enfouies. Ainsi, quoique Abraham eût de nombreuses possessions, il fut néanmoins parfait. Le Seigneur ne lui dit pas : Abandonnez tout ; mais marchez en ma présence, c'est-à-dire aimez-moi parfaite-

ment, et ainsi vous serez parfait (Gen. xvn, 1). Toutefois, comme il est difficile d'avoir des trésors dans ses coffres sans y attacher son cœur, le Seigneur donna ce conseil à un jeune homme qui était riche (Matth. xix, 21) : Si vous voulez être parfait, allez vendre ce que vous avez, distribuez-en le prix aux pauvres, et suivez-moi.

D'après la Glose, la conclusion que le Sauveur tire des deux comparaisons précédentes, montre que, élever une tour, faire la paix avec un plus puissant, ce n'est pas antre chose qu'être disciple de Jésus-Christ; préparer les dépensas, envoyer une ambassade, c'est renoncer à tout. Voilà pourquoi Jésus-Christ conclut des dernières comparaisons que, comme celui-là ne peut bâtir une tour, qui n'en suppute pas auparavant les frais, ni cet autre aller avec sûreté au devant de son ennemi plus fort, s'il ne se fait précéder par des ambassadeurs ; de même quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut pas être son disciple. Renoncer à tout, ce n'est pas renoncer seulement aux biens temporels, mais encore aux affections charnelles pour les proches et à notre existence animale ; de telle sorte que nous exposions notre âme même, c'est-à-dire notre vie présente pour Dieu et pour le prochain. Afin que notre renoncement soit complet, selon la recommandation de Jésus-Christ , il doit s'étendre à nos biens, à nos parents et à nous-mêmes, conformément à l'ordre donné à Abraham, lorsque Dieu lui dit (Gènes, xn, 1, et seq.) : Sors de ton pays, de ta famille, de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai. Cette pensée a suggéré les deux vers suivants dont voici le sens : O Christ, vous nous avez donné gratuitement vos biens, vos proches et votre personne ; aussi maintenant vous nous demandez justement le sacrifice de nos biens, de nos proches et de notre personne.

Christe, tuos, tua, te gratis accepimus a te. Ergo meos, mea, me merito nunc exigis a me.

Les paroles qui furent adressées au patriarche Abraham peuvent s'appliquer au religieux. Dieu lui dit aussi : Sors de ion pays, par le vœu de pauvreté ; comme la boue et la poussière qui s'attachent aux pas du voyageur le fatiguent et l'embarrassent dans sa marche, de même la cupidité terrestre est un obstacle pour ceux qui veulent suivre le Seigneur. Sors de ta famille, par le vœu de chasteté ; car la parenté entretient les affections charnelles qui s'opposent beaucoup à cette vertu. Sors de la maison de ton père, par le vœu d'obéissance ; car le moine doit être en religion, sans père, sans mère, sans généalogie, comme Melchisédech dont parle saint Paul (Heb. vu, 3). Ce triple renoncement a été figuré par les trois présents que les Mages offrirent au Sauveur dans la crèche ; l'offrande de l'or figurait le vœu de pauvreté, l'offrande de la myrrhe celui de Chasteté et l'offrande de l'eucens celui d'obéissance, humble et fervente. Et viens en la terre que je te montrerai, avant de te la donner ; car tant que nous sommes dans le pèlerinage d'ici-bas, Dieu ne nous donne pas la terre du paradis, il se contente de nous la faire entrevoir. D'après le Vénérable Bède (in cap. xiv Luc), il y a une différence entre renoncer à tout et quitter tout. C'est le propre d'un petit nombre, savoir des hommes parfaits qui marchent sur les traces 'des Apôtres, de quitter tout, c'est-à-dire d'abandonner tous les biens terrestres et de déposer tous les soins temporels pour vaquer exclusivement aux exercices spirituels et soupirer uniquement après les biens célestes. Mais c'est le devoir commun de tous les fidèles qui vivent d'une manière chrétienne dans le siècle, de renoncer à tout, c'est-à-dire de posséder les choses de la terre

et de traiter les affaires du monde, sans être attachés à la terre ni retenus par le monde, mais en aspirant de toute leur âme vers le ciel et en travaillant sans cesse pour Dieu. Vous renoncez donc à tout, lorsque vous ne redoutez pas de perdre tout ce que vous possédiez, dans le cas où c'est nécessaire pour le nom de Jésus-Christ. Les Apôtres euxmêmes quoiqu'ils eussent renoncé à tout, conservaient cependant des habits et des chaussures, mais sans craindre de les perdre avec leur vie, quand c'était nécessaire. A leur exemple, contentons-nous d'avoir notre nourriture et notre vêlement (I Tim. vi, 8) ; car c'est là, comme dit saint Bernard (Epist. 2), la perfection évangélique.

D'après la distinction que nous venons d'indiquer, Jésus- Christ a deux sortes de disciples. Les uns de nécessité ; en ce sens, dans l'Église primitive on appelait disciples tous ceux qu'on appelle aujourd'hui Chrétiens. Les autres de surérogation ; ce sont ceux qui suivent Jésus- Christ en pratiquant les conseils évangéliques. Les premiers doivent renoncer à tout, quant à l'affection ; ils doivent ne pas s'attacher à la terre de façon qu'ils la préfèrent au ciel, et ne pas se laisser vaincre par l'amour des biens temporels, en sorte que, par un renversement étrange, ils aiment la créature plus que le Créateur. Les seconds doivent tout quitter, nonseulement quant à l'affection, mais aussi quant à l'effet, comme les Apôtres qui abandonnèrent tout pour pratiquer la pauvreté volontaire. Ainsi tous les Chrétiens ne sont pas obligés de tout quitter effectivement, comme les religieux y sont astreints par le vœu de pauvreté. Mais tous nous devons renoncer à tout de cœur, par la disposition habituelle de préférer Dieu à toutes choses.

En second lieu, pour être vraiment disciples de Jésus- Christ, il faut quitter ceux qui sont nos parents selon la

chair et nos amis selon le monde. Pour les disciples ordinaires, cet abandon doit consister à ne pas aimer ses parents et ses amis au delà des limites qui seraient contre l'honneur dû à Dieu ; de façon que si ces derniers voulaient nous porter à une chose contraire à l'honneur divin, nous devrions les haïr et les abandonner. Les disciples parfaits doivent les quitter réellement, de manière à n'avoir plus aucune relation mondaine avec eux, même pour les choses licites, à moins que l'honneur de Dieu ne le réclame.

En troisième lieu, il faut quitter son propre corps et sa vie sensible, comme le Seigneur l'exprime en disant, et aussi son âme (adhuc autem et animam suam) . Ici, comme nous l'avons vu, l'âme désigne la vie animale, parce qu'elle est considérée comme vivifiant le corps dans lequel elle se complaît. Ainsi, dit saint Augustin, nous devons haïr notre âme de deux manières : d'abord, en ne redoutant pas la mort pour Jésus- Christ, afin de vivre éternellement avec lui ; puis, en dédaignant les plaisirs de cette vie pour goûter les délices du ciel dans le royaume de Dieu. Et cette double haine nous est nécessaire pour être véritablement disciples de Jésus-Christ dans les deux degrés dont nous avons parlé. En effet, pour le degré inférieur, il faut d'abord avoir l'esprit tellement disposé que l'on ne craigne pas de mourir pour Jésus-Christ, au cas où l'on serait interrogé et tourmenté pour la cause de la foi ; il faut en outre que l'on ne consente jamais au péché dans les délectations sensuelles. Pour le degré supérieur, il faut d'abord, même sans y être contraint, s'offrir à la mort lorsqu'il s'agit de la foi ; il faut de plus, non-seulement ne point succomber aux voluptés charnelles, mais aussi ne nourrir notre corps que pour satisfaire à ses besoins et non point à ses appétits ; nous devons lui procurer ainsi les choses nécessaires non pas préci-

sèment pour sa propre conservation, mais pour la gloire divine, afin qu'il soit plus apte à servir le Seigneur. A cet effet, représentons-nous Dieu qui réside dans notre âme, comme un maître réclamant les choses nécessaires pour notre corps qui est son esclave. Lors donc que nous prenons notre repas, ne nous proposons pas simplement de subvenir aux exigences de la nature, mais principalement de contribuer au service de Dieu, en sustentant son esclave. Proposons-nous une semblable fin dans tous les soins que nous accordons à notre corps.

En quatrième lieu, nous devons quitter notre âme propre, considérée dans sa plus noble faculté, la volonté ; et sous ce rapport, quitter son âme n'est autre chose qu'abandonner sa propre volonté pour la conformer à la volonté divine. C'est ce qui a lieu de deux manières, selon que nous sommes disciples de Jésus -Christ au premier ou au second degré. Dans le degré inférieur, nous devons être disposés à ne contrevenir d'aucune façon aux préceptes divins ; c'est à quoi sont obligés tous les Chrétiens. Dans le degré supérieur, l'homme doit conformer en tout sa volonté au bon plaisir de Dieu, autant qu'il le connaît et qu'il peut, de telle sorte que, s'oubliant lui-même avec toutes les choses extérieures, il soit tout absorbé en la volonté divine, d'après cette parole du Seigneur : Que celui qui veut venir avec moi se renonce lui-même (Luc. ix, 23). Selon saint Basile (in Regulisinterrog. 6), l'abnégation de soi même est un oubli complet de soi-même, avec l'abdication totale de sa propre volonté. C'est là quitter son âme, comme il convient seulement aux parfaits. — Remarquons en finissant ce sujet, que l'entier abandon de tout ce que nous devons quitter pour Jésus- Christ est compris dans la profession religieuse. Ainsi par le vœu de pauvreté volontaire, on quitte les biens extérieurs

ainsi que ses parents et ses amis ; par le vœu de chasteté, la vie charnelle avec toutes les délectations corporelles ; par le vœu d'obéissance, sa propre volonté.

Prière.

Seigneur Jésus, splendeur et gloire du Père céleste, communiquez-moi le feu et la ferveur de l'Esprit-Saint, pour que la charité à l'égard de Dieu et du prochain s'allume, s'augmente et se perfectionne chaque jour en mon cœur. Donnezmoi de renoncer entièrement aux affections de la chair et aux plaisirs des sens, afin de vous aimer par-dessus tout. Faites que la réflexion et la discrétion précèdent et accompagnent toutes mes démarches; que je ne compte jamais sur mes propres forces et que je ne me confie jamais en mes mérites personnels ; mais que toujours j'envoie vers vous une ambassade de larmes et de bonnes œuvres, pour obtenir de vous la paix. Accordez-moi non-seulement de renoncer de cœur à tout, mais aussi de tout quitter effectivement, afin de vous suivre et devenir votre disciple fidèle. Ainsi soit- il.

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