REPROCHE CHARITABLE ADRESSÉ AU TRAITRE JUDAS
lable, qui lui rendit les plus bas services, lui adressa les plus charitables reproches, lui donna même le doux nom et le tendre baiser d'ami. 0 bénignité admirable du Christ pour le plus inique des serviteurs 1 Quelque inexplicable que soit la malice de ce traître, plus incompréhensible encore est à son égard la mansuétude du divin Agneau. Après un tel exemple donné au monde entier, quel mortel pourra se plaindre de l'infidélité d'un ami en disant (Ps. liv, 13 et seq.) : Si celui qui était mon ennemi m'' avait chargé de malédiction^ je V aurais plutôt supporté. Mais voilà cet homme qui vivait dans l'intimité du Christ, qui paraissait un de ses principaux ministres et confidents, et qui dans cette Cène sacrée se nourrissait avec lui de mets délicieux, le voilà qui trame contre lui une insigne trahison. Le Christ cependant le souffre, afin que, comme lui-même le déclare, cette parole de l'Écriture fût accomplie : Celui qui mange du pain avec moi lèvera le pied contre moi, en s'efforçant de me supplanter (Joan. XIII, 18).
Lorsque Jésus dit à ses Apôtres : Un de vous me trahira, cette parole pénétra leur cœur comme un glaive acéré, et une affreuse tristesse s'empara de cette sainte assemblée. Frappés de stupeur, ils cessèrent de manger et ils se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il voulait parler. Ce qui les afQigeait profondément, ce n'était pas seulement la pensée que leur Maître allait bientôt mourir, mais c'était aussi la crainte qu'éprouvait chacun d'eux d'être celui qui devait le trahir. La terrible déclaration qu'ils venaient d'entendre les remplissait d'un extrême étonnement, parce que tous, excepté Judas, se sentaient bien fermement établis dans des dispositions toutes contraires, et chacun jugeait des autres comme de lui-même. Cependant parce que le Seigneur avait parlé d'une manière très-positive, ils s'en
rapportaient plutôt à son témoignage qu'à leur propre conscience ; et certains que l'événement arriverait comme il était annoncé, ils étaient inquiets «uniquement pour savoir lequel d'entre eux se rendrait coupable d'un forfait aussi horrible. Vivement contristés, ils commencèrent à demander tour à tour, chacun pariant pour lui-même : Serait-ce moi, 5'É'i^?iei<r,qui vous trahirais? (Matth. xxvi, 22). Assurément, onze des Apôtres savaient bien qu'ils n'avaient point conçu un si noir dessein, mais ils croyaient plus encore à leur Maître qu'à eux-mêmes ; et se défiant de leur fragihté, ils l'interrogeaient avec anxiété sur un crime dont ils n'avaient pas le sentiment. Le Prophète royal a dit en effet (Ps. xviii, 1 3) : Qui est-ce qui connaît bien ses fautes ? et tout homme ici-bas, quelle que soit sa sainteté, doit toujours trembler pour l'avenir, à cause de sa faiblesse naturelle.
Jésus leur répondit (Matth. xxvi, 23) : Celui qui porte avec moi la main au plat est celui-là même qui me trahira. Admirons ici l'humilité et la charité du divin Maître qui admet le perfide disciple à partager son festin et même son plat. Voilà, selon saint Jérôme (in cap. 26 Matth.), comment se révèle la patience du Sauveur ; il avait dit d'abord : Un de vous me trahira ; puis comme le coupable persistait néanmoins dans sa funeste résolution, il le reprend d'une manière plus manifeste, sans toutefois le désigner par son nom propre. D'après cette déclaration nouvelle les Apôtres ne pouvaient pas encore distinguer quel était précisément le traître ; car tous les douze mangeaient au même plat avec le Seigneur, tandis que les autres disciples inférieurs étaient assis à une table séparée. C'est donc comme s'il leur eût dit : Un de vous douze me trahira ; et ces paroles prouvent qu'il y avait d'autres assistants à la dernière Gène.— En employant le mot paropsis saint Mat-
REPllOCHh; CHAKITAHLE ÀDiŒbSÉ AU Tl'.AilRE JUDAS bl
thieu désigne la forme, et saint Marc par le mot catinus indique la matière du plat dans lequel Jésus-Christ mangeait : car on appelait paropsis un vase carré et catinus un vase d'argile, propre à recevoir du liquide ou autres choses semblables.
Considérez maintenant les Apôtres avec attention, et compatissez à la vive douleur dont ils sont accablés ainsi que leur bon Maître. Cependant l'infâme Judas, comme pour montrer que les dernières paroles ne le regardaient pas, continuait de manger. Tandis que les autres Apôtres, absorbés par la tristesse, laissaient tomber leurs mains et n'osaient plus prendre de nourriture, lui, avec cette effronterie et cette impudence qu'il devait apporter à la trahison de son Seigneur, mit la main au plat, pour faire croire par son audace que sa conscience ne lui reprochait rien. — Remarquons ici que la table était étendue par terre et que, selon l'usage antique, les convives, assis par terre dans la salle couverte de tapis, étaient couchés pour manger. Cette table, d'après la tradition, était carrée mais composée de plusieurs planches ; et suivant lu relation d'une personne qui l'a mesurée dans l'ÉgUse de Latran à Rome, elle a deux brasses et trois doigts de large sur deux brasses et un palme de long. On croit que trois disciples étaient placés sur chaque côté, quoique bien à l'étroit, et que le Seigneur se tenait humblement à un angle, ayant à côté de lui saint Jean, de telle sorte que tous pouvaient manger au même plat. Contemplons ce repas de l'humilité et de la charité, oiî le Maître et Seigneur est assis à une table commune avec ses pauvres disciples et le perfide Judas ; tous mangent la même nourriture dans le même plat, et tous boivent le même vin dans la même coupe.
Le Sauveur ensuite révéla la grandeur de la peine ré-
servée au traître, en disant (Matth. xxvi, 24) : le Fils de Vhommes'en va de plein gré à sa Passion, selon ce qui a été écrit de lui ; car le prophète Isaïe a dit : Il a été immolé 'parce qu'il Va bien voulu (lui, 7). Mais malheur à cet homme "par qui le Fils de Vhomme sera trahi. Malheur à lui, parce qu'il périra éternellement ; car dans les Saintes- Ecritures l'expression vx désigne spécialement la malédiction ou damnation éternelle. Judas, il est vrai, se repentit de sou crime après l'avoir commis, mais ce fut inutilement parce qu'il se pendit de désespoir (Matth. xxvii, 5). Judas, dit saint Jéiôme (in cap. 26, Malth.), avait résisté aux deux premiers avis de son divin Maître, en sorte que la patience exercée à son égard loin de vaincre son obstination avait servi à augmenter son audace. Aussi, afin de convertir par la crainte celui que la honte n'avait pu corriger, le Seigneur le mena;Ça d'un châtiment terrible, et pour en montrer Fefîroyable gravité il ajouta (Matth. xxvi, 24) : Il eût été avantageux à cet homme de n'être pas né., c'est-à-dire de n'avoir pas élé conçu. En effet, d'après saint Jérôme (loc. cit.), il eût mieux valu pour lui ne point exister que d'exister pour subir des supplices sans fin. Ainsi l'anéantissement est bien préférable à la réprobation, et c'est un m.oindre mal de n'être aucunement que d'être éternellement damné.
Comme les autres Apôtres consternés avaient tous interrogé le Seigneur pour se rassurer eux-mêmes, Judas, qui se sentait bien coupable, l'interrogea cependant aussi, de peur que, en se taisant, il ne parût avouer son crime ; car s'il eût gardé le silence, alors que ses collègues témoignaient leur inquiétude, il se fût rendu suspect à leurs yeux. Il dit donc à son tour (Matth. xxvi, 25) : Est-ce moi, Maître. Il ne l'appelle pas Seigneur, ainsi que les autres Apôtres avaient
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fait, car il avait déjà secoué le joug que ceux-ci continuaient à porter; mais, suivant ce que remarque saint Jérôme (loc. cit.), il l'appelle simplement .Maître^ comme s'il cherchait une excuse à la grandeur de son crime, puisque, le reniant pour son Seigneur, il ne trahissait en lui que son Maître. Tu l'as dit, lui repartit Jésus. En d'autres termes, d'après Raban-Maur, tu t'es déclaré toi-même, ce n'est pas moi qui t'ai dénoncé, Ainsi le perfide disciple était confondu par ses propres paroles, comme le fut ensuite le juge inique Pilate. Le Sauveur s'abstient encore de prononcer le nom et de dévoiler la culpabilité de Judas devant ceux qui étaient présents ; car ses paroles purent être entendues de Judas sans l'être des assistants. Elles peuvent signifier : Ce n'est pas moi, mais c'est toi qui le dis ; ou bien : Ta m'interroges de bouche, comme si tu ne savais rien de ce que tu demandes; mais tu réponds en ton cœur, et tu confirmes la résolution que tu as prise de me trahir. Misérable Judas ! ne vois-tu pas que le Seigneur connaît tout et qu'il pénètre les secrets replis de ta -conscience bourrelée de remords ! Cesse donc de feindre et confesse ton crime pour en recevoir le pardon. —Apprenons ici que nous devons d'abord reprendre le pécheur avec mansuétude ; puis, s'il persiste dans son péché, le lui reprocher avec plus de force ; et enfin user de rigueur, s'il s'obstine dans le mal. C'est ce que Jésus-Christ a voulu nous enseigner par sa conduite envers Judas. Il se contente de dire prem.ièrement : Un de vous me trahira; ensuite il ajoute : Celuilà me trahira qui met la main au plat avec moi ; en dernier lieu il répond au traître lui-même : Tu l'as dit.
Or un des disciples^ Jean çi/e Jésus aimait, pouvant à peine se soutenir tant il était effrayé de tous ces discours, était penché sur le sein de Jésus, ei ainsi incliné il appuya
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sa tête sur la poitrine du Seigneur, comme pour se reposer sur son bien-aimé (Joan. xiii, 23). Dans cette position, proche de la bouche de Jésus, il lui était facile de l'interroger de manière à recevoir sa réponse sans que d'autres pussent l'entendre, Pierre lui fit alors signe de s'enquérir de qui leur Maître voulait parler (Ibid. 24). Remarquons ici l'humilité de Pierre : bien qu'il soit le premier et le chef des Apôtres, il n'ose interroger le Seigneur par lui-même, mais il le fait interroger par un disciple inférieur à lui : Celui-ci s'approchant donc plus près de la poitrine de Jésus, lui dit à voix basse : Seigneur, qui est-ce ? (Ibid. 25). Jésus lui répondit à voix basse égalemeat pour n'être pas entendu des autres : C'est celui auquel je vais présenter un morceau de pain trempé (Ibid. 26). Ainsi le Sauveur révéla familièrement à Jean comme à son intime confident celui qui devait le trahir ; mais il le kii indiqua secrètement par un signe manifeste, sans toutefois le désigner par son nom et le découvrir aux autres. Selon saint Chrysostôme (Hom. 40 in Joan,), Jésus-Christ n'a pas voulu divulguer la trahison de Judas, afin de nous apprendre par là que nous ne devons pas publier les fautes cachées du prochain ; car on se rend grièvement coupable non-seulement en attribuant un crime à celui qui ne l'a point commis, mais aussi en rendant notoire un crime qui était ignoré.
Jésus ayant trempé du pain le donna à /«(ia^ (Joan xiii, 26), Ce morceau n'avait point été consacré pour être changé au corps adorable du Sauveur ; car le traître infâme qui s'apprêtait perfidement à livrer le Pain vivant descendu du ciel ne pouvait être convenablement signalé au moyen du pain eucharistique. Pour ce motif, comme aussi pour combattre l'hérésie d'après laquelle Jésus-Christ ne serait point
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contenu tout entier sous chaque espèce consacrée mais seulement sous les deux réunies, l'Eglise a cessé d'administrer aux fidèles la sainte Hostie trempée dans le précieux Sang. En trempant le pain commun qu'il offrit à Judas, le Sauveur voulait peut-être signifier la dissimulation de ce traître. En effet, de même que le pain trempé dans un liquide prend extérieurement une couleur et un goût qu'il n'a pas à l'intérieur, ainsi Judas paraissait disciple du Christ, tandis qu'il en était l'ennemi ; il semblait aimer son Maître, lorsqu'il se disposait à le livrer. Jean alors terrifi j avait l'âme percée d'un glaive de douleur ; et comme pour se rassurer, il se rapprochait davantage du Seigneur sur la poitrine duquel il était couché. Mais ni l'un ni l'autre ne découvrirent le secret à Pierre, malgré le vif désir qu'il éprouvait de le connaître. Dans l'excès de son zèle, cet Apôtre pleinement dévoué à son Maître se serait aussitôt élevé contre le traître et l'aurait mis à mort ; ce que Jésus voulait éviter pour ne pas entraver l'accomplissement des desseins de son Père.
Dans la commission que saint Pierre donna à saint Jean d'interroger le Seigneur, nous trouvons encore une raison mystique. De ces deux disciples, en effet, le premier désigne la vie active et le second la vie contem-plative ; or saint Pierre sollicite les instructions de Jésus-Christ par l'entremise de saint Jean, parce que la vie active apprend les choses divines par le moyen de la vie contemplative. D'après l'exemple que nous montre ici en sa propre personne le disciple bien-aimé, nous voyons que le contemplatif ne se mêle point des affaires extérieures et ne demande pas même vengeance des offenses commises contre Dieu ; mais il en gémit intérieurement, se tourne vers le Seigneur par la prière, s'approche de lui par la contem-
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plation, et se tenant fortement uni à lui, il s'en remet iDour tout à sa volonté souveraine. Ainsi se comporte le contemplatif dans le temps du repos, lorsqu'il peut jouir en paix de l'Époux céleste ; parfois cependant il se montre agissant au dehors, soit pour procurer la gloire de Dieu ou le salut des âmes, soit pour remplir les devoirs de sa charge. Il arrive aussi que l'Epoux, voulant être recherché avec plus d'ardeur et retenu avec idIus de soin, se relire pour un temps ; le contemplatif, n'éprouvant plus alors les consolations accoutumées, doit se livrer aux exercices extérieurs de la vie active, afin de travailler du moins pour l'Époux dont il ne ressent plus la présence, car il ne convient pas qu'il demeure oisif. En outre, du silence que garda saint Jean à l'égard de saint Pierre, nous pouvons déduire que le contemplatif ne doit pas révéler le secret du Seigneur, cà moins d'y être engagé pour rutililô spirituelle du prochain ou déterminé par un ordre exprès du ciel.
Considérons maintenant avec quelle bonté Notre-Seigneur laisse reposer près de son cœur le disciple bienaimé ; admirons la grande humilité dont il donne la preuve en cette circonstance. 0 qu'ils s'aimaient tendrement tous les deux ! En ce cœur, sanctuaire le plus auguste de la Sagesse éternelle, l'Apôtre privilégié puisait les secrets de la Divinité qu'il nous a largement communiqués dans le livre de son Évangile ; et il fut alors rempli d'une sainte ivresse : « Quel est donc, s'écrie saint Anselme (de Passione Dornx.), celui qui appuie sa tête sur la poitrine de Jésus ? Fortuné mortel, quel qu'il soit 1 Mais je le reconnais ; c'est le disciple bien-aimé, c'est Jean lui-même. 0 bienheureux Apôtre 1 quelle abondance de douceur, de grâce et de suavité, de lumière et d'amour vous puisiez à cett,e source divine ! En elle sont cachés tous les trésors de la sagesse et