CHAPITRE LIV
Joan, XIII,
Méditons maintenant avec attention la seconde partie de cette Gène mémorable. Saint Jean en commence le récit par la remarque suivante (xiii, 1) : Jésus savait que son heure etoiï venwe, non point d'une manière fatale, mais par une
disposition mystérieuse de la divine Providence pour l'accomplissement des plus grands mystères ; car c'était l'heure où il devait passer de ce monde à son Père, sans toutefois changer de lieu. En efïet, comme nous disons que le Christ est sorti de son Père, en se revêtant de notre nature mortelle, de même on peut dire qu'il est retourné à son Père, en faisant participer cette même nature à la gloire divine par l'immortalité qu'il lui a communiquée dans sa résurrection. Pendant toute sa vie, il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, à savoir ses disciples qui lui appartenaient non-seulement comme ses créatures mais surtout comme ses élus privilégiés ; il les aima jusqu'à la fin {in finem dilexit eos), c'est-à-dire il leur donna dans ses derniers moments des marques plus particulières et plus signalées de l'extrême affection qu'il leur portait, en sacrifiant pour eux sa propre vie. Ou bien il les aima jusqu'à la fin, c'est-à-dire avec persévérance jusqu'à la mort, non point en ce sens que son affection cessa dès lors, mais au contraire en ce sens qu'elle continua encore ; il montra de cette manière à tous les Qhrétiens qu'ils doivent se maintenir jusqu'à leur trépas dans les sentiments de charité à l'égard de Dieu et du prochain. Ou bien encore il les aima pour la fin, c'est-à-dire pour lui-même qui est le terme suprême de la perfection et de la félicité; car il voulait qu'attirés par son amour ils pussent en sortant de ce monde parvenir jusqu'à leur Chef, alors près de les quitter. — Jésus, dont le nom signifie Sauveur, nous apparaît ici comme le type du pasteur des âmes ; or les âmes ont pour fin dernière la béatitude céleste, qui consiste dans la vision intuitive et la parfaite jouissance de Dieu ; et quoique tout homme doive aimer son prochain relativement à cette fin, le pasteur comme représentant de
LAVEMENT DES PIEDS DES APOTRES 3t
Jésus-Christ est spécialement obligé de conduire vers ce bonheur éternel les sujets qui lui sont confiés.
Le souper, où Jésus avec ses Disciples avait mangé l'agneau pascal, était terminé et déjci le démon avait inspiré à Judas le dessein de livrer son divin Maître à ses mortels ennemis (Joan. xiii, 2). Le démon agissait ainsi sur la volonté du traître d'une manière non point directe mais seulement indirecte, en le pressant d'exécuter le pacte qu'il lui avait fait conclure la veille. Le diable en effet est plutôt l'instigateur que l'auteur des mauvaises pensées de l'homme. Celui-ci commence à les concevoir par luimême, et quand celui-là parvient à les découvrir d'après quelques signes ou actes extérieurs, il les entretient et les fomente de plus en plus ; mais il ne peut nous entraîner dans le mal à moins que nous ne voulions y tomber, et il ne peut nous vaincre à moins que nous ne lui rendions les armes, en consentant à ses insinuations perfides; car, d'après saint Augustin (Tract. 55 in Joan.), le démon s'efforce de faire pénétrer ses suggestions perverses dans notre cœur, en les mêlant à nos propres pensées. — Au milieu des circonstances que nous venons d'exposer, Jésus, dit l'Évangéliste (Joan. xiii, 3), savait que son Père lui avait remis toutes les choses entre les mains, que par conséquent il pouvait disposer de son traître disciple et de ses criminels persécuteurs, car il possède en lui-même la plénitude de la science et de la puissance; il savait aussi qu'il était sorti de Dieu pour venir en ce monde sans quitter son Père, et qu'il allait retourner à Dieu sans nous abandonner, en ramenant à son Père tout ce qu'il devait acquérir par son propre sang; il n'oubliait pas qu'il était le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ; il n'ignorait ■ pas non plus qu'il était le Fils unique du Très-Haut et
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qu'il était Dieu lui-même. Néanmoins, pour nous donner une grande preuve de sa tendresse et un grand exemple dhumililé, il daigna remplir un office qui appartient non pas au Maître du ciel et de la terre mais au dernier des hommes et des esclaves ; il voulut exercer le plus vil des ministères, afin de prouver qu'il était venu non pour recevoir mais pour rendre des services (Matth. xx, 28). Avant de raconter cet acte prodigieux, l'Evangéliste commence par proclamer la souveraine grandeur de Jésus-Christ, pour faire mieux ressortir le profond abaissement auquel s'est réduit ce divin Sauveur, et pour nous apprendre que plus nous sommes élevés, plus nous devons être humbles et ne jamais nous enorgueillir des dons célestes. Ne semble-t-il pas nous dire en effet : Si le Fils de Dieu égal à son Père, n'a pas craint d'abaisser sa majesté suprême jusqu'à se prosterner aux pieds de pauvres mortels, que ne devezvous pas faire, hommes misérables qui n'êtes que cendre et poussière ?
Foulant donc aux pieds tout orgueil, Jésus se lève de table (Joan. ini, 4); ses disciples se lèvent également aussitôt, sans savoir où il voulait aller, ni ce qu'il voulait faire. Il descend alors avec eux dans une pièce située audessous du cénacle dans la même maison ; car les Juifs en Palestine plaçaient la salle à manger dans la partie supérieure de leurs habitations et les chambres à coucher dans la partie inférieure. Il y avait autrefois sur cette montagne de Sion deux chapelles, desservies par des chanoines réguliers de Tordre de saint Augustin sous la conduite d'un abbé. La chapelle supérieure était dans le lieu même où Notre-Seigneur fit la Cène et où le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres ; la chapelle inférieure occupait l'endroit où le Sauveur lava les pieds de ses disciples et leur apparut
après sa résurrection, les portes étant fermées. Auprès de ce dernier sanctuaire se trouvait le cimetière où avaient été ensevelis saint Etienne, Nicodème, Gamaliel et son fils Abibon, ainsi que plusieurs autres saints personnages. Non loin de là on voyait aussi les tombeaux de David, de Salomon, et de plusieurs bons rois de Juda et de Jérusalem. — Jésus, étant donc arrivé dans cette chambre basse, y fit asseoir tous ses Apôtres ; puis s'étant fait apporter de l'eau, quitta ses vêtements afin d'être plus dispos pour la fonction qu'il allait accomplir. Nous voyons dans la vie du Sauveur quatre circonstances oii il fut dépouillé de ses habits : dans la Gène il les déposa et les reprit un instant après ; avant de l'attacher à la colonne, les soldats les lui ôtèrent et, après l'avoir flagellé, les lui rendirent ; ils les lui enlevèrent de nouveau pour se jouer de lui et les lui remirent pour le conduire au Calvaire ; enFm les bourreaux les lui arracuèrent pour l'attacher à la croix et dès lors il n'en fut plus revêtu. Les habits du Sauveur figurent, dans le premier cas, les Apôtres qu'il laissa quelque temps pour les rejoindre bientôt ; dans le second cas, ils figurent tous ceux qu'il s'attacha le jour de la Pentecôte ou qu'il s'attache peu à peu dans le cours des siècles ; dans le troisième cas, ceux qui se convertiront à la fin du monde; et dans le quatrième cas enfin, les hommes pervers qui se sépareront de lui pour toujours.
Notre- Seigneur, ayant déposé ses vêtements, se ceignit d'un linge. Puis^ de ses propres mains et sans l'aide de personne, il versa de Veau clans un bassin de pierre ; alors tout prêt à remplir d'une manière convenable son charitable office, il commença à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le litige dont il était ceint (Joan. xiii, 5.) Assurément, nous devrions être étonnés de le voir agir de cette
façon, s'il n'avait pas daigné faire encore bien davantage. « En effet, selon la remarque de saint Augustin (Tract. 55 in Joan.), il quitte ses vêtements, Celui qui, ayant la nature de Dieu^ s'est anéanti lui-même ; il se ceint d'un linge, Celui qui, éprenant la forme d'un esclave, s'est montré comme homme (Phil. ii, 7); il verse de l'eau dans un bassin pour laver les pieds de ses disciples, Celui qui a répandu son sang sur la terre pour laver les souillures de nos crimes ; il essuie avec le linge dont il est ceint les pieds qu'il vient de laver, Celui qui a raffermi les pas des messagers de l'Evangile en les nourrissant de la chair dont il s'était revêtu. Pour se ceindre d'un linge, il déposa les habits qu'il portait ; mais quand il s'incarna, il prit une nature qu'il n'avait pas, sans abandonner toutefois celle qu'il possédait. »
Agissant toujours selon l'ordre et la raison, comme aussi pour nous donner une leçon et un exemple, Notre- Seigneur vint donc à Simon-Pierre en premier lieu ; car il voulait commencer par exercer son ministère à l'égard de celui qui était le chef des Apôtres (Joan. xiii, 6.) Considérant alors avec épouvante la divine majesté de Jésus-Christ, Pierre fut saisi d'étonnement comme l'eût été tout autre disciple, et frappé de stupeur, il refusait de se prêter à une action qui lui paraissait si inconvenante. 0 Maître! s'écria-t-il, ce que voulez faire ne convient en aucune sorte ; vous êtes le Seigneur souverain et je ne suis qu'un iudigne serviteur; vous êtes le Dieu tout-puissant et je ne suis qu'un homme faible; vous êtes le Créateur et je ne suis qu'nne créature. Quoi ! vous-même Fils unique du Très -Haut, avec ces mains isacrées qui ont rendu la vue aux aveugles, la santé aux malades, la vie aux morts, vous laveriez mes pieds couverts de poussière, ces membres abjects d'un misérable, d'un
pauvre et vil pêcheur? Non, non, je ne saurais le souffrir. C'est ainsi qu'au début de sa conversion, saint Pierre avait dit à Jésus : Éloignez-vous de moi, Seigneur, car je ne suis qu'un homme f)ècJwur (Luc. v, 8.) Si le Maître montrait son extrême humilité en voulant rendre un très-bas service, le disciple en refusant de l'accepter témoignait sa modestie sincère. D'après le Vénérable Bède, l'Apôtre semblait dire : Vous le Dieu des dieux, le Roi des Anges, le miroir sans tache de la Majesté suprême, vous qu'adorent les Puissances célestes, vous enfin l'Etre éternel, vous me laveriez les pieds, à moi chétif ver de terre? Vous vous courbez devant moi, vous devant lequel s'inclinent ceux qui portent le monde ! Vous vous prosternez devant moi, vous au nom duquel tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers ! Dans la circonstance présente, Pierre nous représente ces disciples ignorants qui, dans leur indiscrétion, se permettent de blâmer la conduite de leur supérieur, sans connaître les motifs qui le font agir. Souvent, en effet, parce que nous ne découvrons pas les causes secrètes des actions, nous taxons comme déraisonnables ou injustes des choses qui en réalité sont très-conformes à la raison et à la justice. Aussi le Sauveur dit à Pierre (Joan, xiii, 7) : Tu ne sais pas maintenant ce que je fais. Cet acte que j'accomplis, renferme tout à la fois un exemple manifeste de l'humilité que vous devez exercer extérieurement et un signe mystérieux de la pureté que vous devez posséder intérieurement. Considérées sous ces deux rapports, les paroles du Sauveur peuvent recevoir une double interprétation, dont voici la première : L'exemple que je veux donner, tu ne le comprends pas présentement, mais tu le comprendras bientôt. C'est ce qui arriva aussitôt après le lavement des pieds, quand le divin Maître en expliqua le but. 11 fallait que, pour
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guérir l'enflure de notre superbe , le Rédempteur des hommes se réduisît à cet excès d'abaissement , et encore après un exemple aussi suprenant, combien ne voyons-nous pas de disciples et même de ministres de Jésus-Christ se rendre les imitateurs de l'orgueilleux Lucifer? Voici une seconde interprétation : Le mystère, que je veux représenter, tu ne le comprends pas à cette heure, mais tu le comprendrasdans la suite, lorsque tu auras reçu le Saint Esprit. Cette action contient un sens caché qui sera révélé en temps opportun pour l'instruction de TÉgiise ; car elle signifie la purification spirituelle que moi seul je puis opérer. Apprenons par là à juger et à parler favorablement de ce que fait un bon supérieur, à moins que, par une permission divine, il ne tombe en quelque faute ou erreur manifeste.
Pierre cependant, toujours épouvanté de voir le profond abaissement du Fils de Dieu, ne pouvait consentir à ce qu'il s'humiliât en sa présence et il persistait dans son refus, non par obstination mais par respect. Non, jamais, vous ne me laverez les pieds, disait-il ; je ne supporterai pointque vous, mon Maître, mon Seigneur et mon Dieu, vous me rendiez mi pareil service. Pierre parlait ainsi par l'effet d'un zèle pur sans doute mais indiscret ; puisque Jésus Christ ne pouvait se tromper, l'Apôtre ne devait résister aucunement à sa volonté. C'est pour cela que Jéus lui fit cette menace : Si je ne te lave, tu n'auras pas de part avec moi dans l'éternelle béatitude (Joan. xiii, 8). Ces paroles peuvent s'entendre soit de la purification intérieure des afïections, soit de la purification extérieure des pieds ; la première est commandée parce qu'elle est nécessaire, et la seconde n'était alors nécessaire que parce qu'elle était présentement commandée. Le Sauveur ne pouvait mieux convaincre son disciple qu'en lui faisant une telle menace ; l'Apôtre en effet
fut saisi de frayeur à celte parole, et craignant pour son salut, changea sagement sa détermination (Ibid. 9). Seigneur, s'écria-t-il, lavez-moi non-seulement les pieds, mais encore les mains et la tête, c'est-à-dire purifiez non-seulement mes aiïections, mais encore mes œuvres et mes pensées. Il offrait ainsi tout son corps à laver, eu offrant ses pieds qui en sont la partie inférieure, ses mains qui en sont la partie moyenne et sa tête qui en est la partie supérieure. Dans le trouble que lui causait la crainte et l'amour, il semblait dire : Ce n'est point par entêtement que j'ai refusé votre service, mais la vue de ce que vous voulez faire m'a jeté dans la stupeur. Cependant si tel est votre bon plaisir, je suis votre serviteur dévoué ; et s'il ne peut en être autrement, je me soumets pleinement à votre sainte volonté ; je consens donc à ce que vous me laviez, non-seulement les pieds, mais encore les mains et la tête, le corps même tout eutier s'il le faut, plutôt que de vivre éloigné de vous. Ne me menacez donc plus de ne me donner aucune part avec vous, puisque je ne refuse plus de vous laisser laver toutes les parties de mon corps. Sans doute il était pénible pour Pierre de voir son Maître ainsi abaissé, mais il lui était encore bien plus pénible d'en être séparé.
L'homme tout entier est purifié dans le baptême, dit saint Augustin (Tract. 56 in Joan.); et nous devons éviter l'erreur où tomba Pierre, en s'offrant lui-même à Dieu pour qu'il le purifiât tout entier ; aussi Dieu le reprit, en lui faisant comprendre que celui qui a été baptisé une fois, ne doit pas l'être de nouveau. Jésus lui dit donc (Joan. xiir, 10) : Celui qui sort du bain ou du baptême n'a besoin que de se laver les pieds, c'est-à-dire de se purifier des affections sensuelles et des mouvements désordonnés; car il est net entièrement, excepté dans les parties par lesquelles il
touche la terre. De ces paroles on conclut que les Apôtres avaient reçu le baptême ; quoique Jésus-Christ ne l'administrât point au peuple par lui-même, il l'administra néanmoins à ses disciples les plus familiers et les plus intimes, afin que, par leur intermédiaire, il conférât aux autres ce sacrement. Mais, direz-vous peut-être, si le baptême nous purifie de toutes nos souillures, celui qui l'a reçu n'a donc pas même besoin de se laver les pieds? On répond à cela que celui qui sort de ce monde aussitôt après avoir été baptisé, n'a pas besoin d'être lavé autrement, puisqu'étanl net entièrement il entre au ciel sans obstacle. Mais celui qui, après avoir été baptisé, reste encore sur la terre, ne peut atteindre tout d'un coup à un si haut degré de perfection qu'il n'éprouve plus de mouvements désordonnés ni d'affections sensuelles ; pour qu'il puisse monter au ciel, il doit donc auparavant se purifier, soit par le martyre qui est le baptême de sang, soit par la pénitence qui est le baptême de l'esprit.
Remarquons ici que, dans l'homme intérieur, la tête c'est l'intelligence supérieure par laquelle l'âme s'unit à Dieu, ou la partie contemplative qui s'applique aux choses célestes et éternelles ; les mains sont les œuvres diverses de la vie active dans lesquelles s'exerce la raison inférieure ; les pieds sont les sensations corporelles ou les affections terrestres qui souvent nous entraînent hors de nous-mêmes. Par suite de la condition de notre faible nature, ces alîections font contracter dans le commerce du monde de fréquentes souillures que nous devons souvent laver par les larmes du repentir; car celui qui, après le baptême, ne se purifie point par la pénitence n'aura point de part avec Jésus-Christ. Selon saint Augustin (Tract. 56 in Joan,), les sentiments humains, dont nous ne saurions nous afîran-
chir complètement pendant cette vie mortelle, sont comme des pieds qui nous attachent à la terre ; de telle sorte qne, si nous prétendons être sans péché, nous nous trompons nous-mêmes (I Joan. i, 8.) Le Sauveur savait donc qne ses Apôtres étaient purs quant à la tête, puisqu'ils étaient unis à Dieu par la foi et la charité ; purs aussi quant aux mains, puisque leurs œuvres étaient saintes ; mais il n'ignorait pas que leurs pieds ou leurs sentiments étaient souillés par le contact du monde et que conséquemment sous ce rapport ils avaient besoin d'être purifiés. — Saint Bernard dit- également à ce sujet (Serm. in Cfena Dom.) : « Il est pur celui qui est exempt de péché mortel ; sa tête et ses mains, c'està-dire son intention et ses actions sont pures; mais ses pieds qui sont ses aâections, ne peuvent se conserver entièrement nets en marchant dans la poussière de ce siècle, et l'esprit, ne fût-ce qu'un moment, se laisse aller plus qu'il ne faudrait, tantôt à la vanité, tantôt aux plaisirs, tantôt à la curiosité; car tous nous commettons de nombreuses fautes (Jac. m, 2). Gardons-nous cependant de néghger ou de mépriser ces fautes légères ; car nous ne pouvons entrer au ciel avec ces souillures que Jésus -Christ seul peut effacer en nous, de telle sorte que, s'il ne nous en purifie, nous n'aurons point de part avec lui. Que nul toutefois ne se désespère à cause de ses fréquentes infidélités ; car si le Seigneur voit que nous en sollicitons humblement le pardon, il nous l'accordera facilement et même avec joie. Dans son infime sagesse, Dieu permet que nous ne soyons pas absolument garantis des péchés véniels ; il veut nous montrer que, si nous ne pouvons pas éviter tous les moindres manquements, nous pouvons bien moins encore nous préserver des chutes plus graves par nos propres forces ; il nous apprend ainsi à vivre continuellement dans
la crainte et la vigilance pour ne point perdre sa grâce, dont nous sentons l'indispensable nécessité sous tant de rapports. » Telles sont les paroles de saint Bernard.
Le Sauveur ajouta : Vous, mes disciples, parce que je vous ai purifiés, vous êtes purs. Ils l'étaient quant à la tête et aux mains, non toutefois quant aux pieds, conme le fait observer saint Augustin (Tract. 56 in Jean.). Mais vous ne Vêtes pas tous, dit encore Jésus -Christ. Il y a en elfet deux choses principales qui purifient l'homme de ses pécliés : ce sont l'aumône et la charité. Or Judas n'avait le mérite ni de l'une ni de l'autre : il n'avait point celui de l'aumône, puisqu'il était voleur (Joan. xii, 6); ni celui de la charité, puisqu'il trahissait son Maître ; et voilà pourquoi il restait souillé. Ainsi Jésus-Christ, avant d'admettre ses disciples à la participation de la divine Eucharistie, voulut leur laver les pieds, afin de nous apprendre quelles saintes dispositions sont nécessaires pour recevoir dignement cet auguste sacrement. Dans cette Cène mystérieuse, dit saint Anselme (in Serm. Evang.), Notre-Seigneur lava humblement les pieds à ses Apôtres, pour montrer qu'on doit se disposer à la célébration des sacrés mystères par une grande pureté et une profonde hamilité de cœur. En versant de l'eau dans un bassin, le Sauveur représentait l'effusion de son propre sang ; il figurait ensuite la purification de nos péchés, en lavant les pieds de ses Apôtres ; il signifiait aussi qu'il prenait sur lui nos châtiments, en essuyant leurs pieds avec un linge, symbole de son corps immaculé, car lui-même a IJorté nos péchés en sa chair sur la croix (I Pet. ii, 24). — Cependant les autres Apôtres, témoins de la réprimande sévère adressée à Pierre parce qu'il refusait de se laisser laver les pieds, n'osèrent opposer aucune résistance à leur divin Maître.
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Considérons attentivement chaque circonstance de cette action merveilleuse qui ne respire qu'amour et humilité ; tout ce qui s'y passe est bien propre à nous pénétrer d'admiration et à nous remplir de dévotion. Le Seigneur de l'univers incline sa majesté suprême en présence de misérables pêcheurs ; il se tient courbé à deux genoux devant eux lorsqu'ils demeurent assis ; de ses mains bénies, il lave leurs pieds poudreux qu'il essuie et baise ensuite. Ainsi le Maître de tous, dans la posture d'un suppliant, accomplit l'office d'un esclave à l'égard de ses disciples, afin de nous recommander et enseigner l'humilité par ses exemples aussi bien que par ses paroles. Mais ce n'est pas tout encore; Jésus veut mettre le comble à ses humiliations en s'abaissant pour rendre le même service au disciple infâme qui a résolu de le trahir ; et il ne dédaigne pas de laver les pieds de celui dont les nfains criminelles vont le livrer à ses cruels persécuteurs, comme il le prévoit déjà. De cette manière le Sauveur nous préparait un puissant motif de consolation dans nos peines : si quelquefois en effet nous sommes trahis, maltraités, injuriés par nos amis, nos proches ou nos serviteurs, n'en soyons point consternés et scandalisés; rappelons-nous l'exemple de Judas qui, comblé d'innombrables bienfaits, ne répondit que par la plus monstrueuse ingratitude à son Bienfaiteur, son Seigneur et son Maître. 0 cœur pervers de Judas ! tu es donc plus dur que le bronze, puisque tant de faveurs ne sauraient t'attendrir ; sans affection ni crainte à l'égard du Dieu très-bon et très-puissant, tu oses livrer à la mort Celui qui te fit toujours du bien et ne fit jamais de mal à personne I Malheur à toi I ton cœur endurci consommera le crime qu'il a conçu ; mais ce sera toi qui périras et non celui que tu veux perdre.
En voyant ici l'humilité et la bénignité prodigieuses du
Seigneur Jésus, nous devons être saisis d'un profond étonnement. De là vient que saint Anselme s'écrie : v 0 mon Sauveur, vous connaissiez toute la malice de votre perfide disciple, lorsque, dans la dernière Cène, prosterné à deux genoux devant lui, vous avez daigné toucher, laver et essuyer de vos mains sacrées ces pieds maudits prêts à courir pour répandre votre sang précieux*. Après un tel exemple, homme mortel, toi qui n'es que cendre et poussière, comment peux-tu lever encore la tête, l'abandonner à des sentiments d'orgueil et de colère ? Considère le parfait modèle de douceur et d'humilité dans le Créateur du ciel et de la terre, dans le Juge terrible des vivants et des morts qui s'abaisse aux pieds d'un apostat, d'un traître. Apprends de lui qu'il est vraiment doux et humble de cœur ; rougis en même temps de ce que tu es encore plein de superbe et d'impatience. » Ailleurs le même saint Docteur ajoute : « Quand vous le verrez se lever de table, se ceindre d'un linge, verser de l'eau dans un bassin, pensez à la majesté, à la puissance et à la bonté de Celui qui ne refuse pas de toucher, de laver et d'essuyer les pieds de pauvres mortels et même de l'infâme Judas. Regardez et attendez jusqu'à la fin, et après tous les autres présentez -lui vos pieds à laver; car celui qu'il n'aura pas purifié, n'aura point de part avec lui. »
Après avoir accompU cette fonction d'extrême humilité pour préparer ses disciples à la communion de son corps sacré, Jésus reprit ses habits et retourna à la salle du festin (Joan xui, 12). Changeant de rôle, il change aussi de vêtements ; il les avait déposés pour servir, il les reprend pour enseigner et s'assied de nouveau ; car selon la maxime du Sage : On reconnaît ce qu'est un homme à son vêtement (Eccli, xix, 27). Le divin Maître nous apprend aussi par là qu'un supérieur, après avoir exercé quelques œuvres d'hu-
milité, doit reprendre les insigaes du pouvoir et montrer son autorité. Le célèbre Alcuin explique cette même action dans un sens spirituel, en disant : Après avoir puriûé lo monde racheté par l'eûusion de son sang précieux, le Sauveur reprit ses vêtements, lorsque, sortant du tombeau le troisième jour, il réunit de nouveau son âme à son corps devenu glorieux et immortel : ainsi revêtu, il remonta dans le ciel où il est assis à la droite de Bien le Père, en attendant qu'il revienne sur la terre pour juger le monde.
S'étant remis à table pour célébrer le banquet eucharistique, Jésus voulut révéler à ses disciples le motif qui l'avait porté h s'abaisser lui-même jusqu'à laver leurs pieds. Prenant donc la forme interrogative pour les rendre plus attentifs à la leçon importante qu'il allait donner, il leur dit: Comprenez-vous ce que je viens de vous faire? en d'autres termes : Savez-vous pourquoi j'ai fait paraître tant d'humihté en votre présence ? Vous m'appelez Maître et Seigneur, vous avez raison, car je le suis comme étant la sagesse et la puissance même de Dieu (Joan. xiii, 13). Je suis Maître par la sagesse que je vous enseigne dans mes paroles, et Seigneur par la puissance que je vous montre dans mes miracles (I Cor. i, 24). Si Jésus-Christ déclare ici son excellence et sa souveraineté, ce n'est point assurément par jactance, mais par charité, pour manifester à ses auditeurs une vérité qui devait leur être utile ; et c'est aussi ce que fit plus tard saint Paul en racontant ses travaux et ses ravissements (II Cor. xi). D'après saint Augustin (Tract. 51 in Joan.), on doit blâmer quiconque ose parler avantageusement de lui-même, quand il s'expose de la sorte à concevoir de l'orgueil ; mais s'il n'a rien à craindre de ce côté, il peut dire du bien de lui-même sans mériter de reproche. Or Jésus-Christ n'avait point à redouter la vanité ; puisqu'il
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surpasse tonte créature, il ne peut jamais trop s'exalter luimême. De plus, il est bon quelquefois que l'homme fasse son propre éloge, lorsque les fidèles peuvent en retirer quelque profit, comme nous le voyons par l'exemple de r Apôtre. Mais quoi de plus nécessaire polir nous que de connaître Dieu ? Il fallait donc que, dans notre intérêt, Dieu lui-même nous révélât ses grandeurs suprêmes et que par conséquent il célébrât ses louanges. Ainsi, il ne faut pas toujours taire la vérité, sous prétexte d'éviter l'ostentalion. « Ils sont faussement humbles, dit saint Grégoire (in cap, i Reg.), ceux qui se souillent d'un mensonge pour fuir la vaine gloire, car ils s'élèvent contre la vérité qu'ils abandonnent. Celui au contraire qui, par nécessité, découvre le bien caché dans sa personne, est d'autant plus sincèrement humble qu'il s'attache plus étroitement à la vérité. »
De la déclaration honorable qu'il venait de faire en sa faveur, Jésus-Christ s'empressa de tirer pour notre instruction une conséquence pratique, en disant à ses Apôtres (Joan. XIII, 14) : Si donc je vous ai lavé les pieds, moi votre Seigneur et votre Maître, de qui vous ne pouviez attendre un pareil service que je ne vous devais pas, à plus forte raison devez-vous vous laver aussi les pieds les uns aux autres, comme à des collègues et à des frères; car puisque je suis votre Maître, vous devez recevoir ma doctrine, et puisque je suis votre Seigneur, vous devez observer mon commandement. En ne spécifiant ici qu'un seul service et encore le plus bas, le Sauveur a voulu désigner par synecdoche toutes sortes de bons offices ; comme s'il disait : Vous devez remplir tous les devoirs que la charité et l'humilité réclament de vous, vous prêter assistance mutuelle, vous pardonner vos offenses réciproques, prier les unn pour les autres. En cette circonstance, comme le fait remarquer
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saint Chrysostôme (Hom. 70 in Joan.), Jésus-Christ ne nous a pas ordonné seulement de nous laver les pieds les uns aux autres, mais encore d'exercer à l'égard de nos semblables toutes les bonnes œuvres qu'il a daigné lui-même exercer à notre égard. — Aussi il ajoute (Joan. xiii, 15) : Je vous ai effectivement donné l'exemple, afin que, comme ^'ai agi envers vous^ en m'abaissant au-dessous de vous qui êtes mes inférieurs, vous agissiez de même, surtout dans le cas de nécessité, envers les autres qui sont vos égaux. Par là il semble leur dire : Ce que je viens de faire n'est pas pour vous rendre la netteté extérieure, mais pour vous apprendre l'humilité, en vous montrant comment vous devez la pratiquer. Ainsi, selon la remarque de saint Chrysostôme (loc, cit.), la piété chrétienne considère moins la chose qu'elle fait que la manière dont elle la fait, parce que Dieu apprécie plutôt l'excellence de nos dispositions que la grandeur de nos œuvres. Ce n'est point sans beaucoup de raison que Notre- Seigneur a voulu nous enseigner l'humilité par son exemple ; car dans les choses morales qui regardent la conduite, les actions sont beaucoup plus puissantes que les paroles. Eu eflet, comme l'homme accomplit ordinairement de préférence ce qui lui paraît le meilleur, il montre mieux par ses actes que par ses discours ce qu'il estime bon ; c'est pourquoi si quelqu'un fait le contraire de ce qu'il prêche, les autres sont plus portés à imiter ses œuvres qu'à suivre ses exhortations; il importe donc souverainement de donner le bon exemple par une conduite vertueuse.
En vérité, en vérité, je vous le dis, continua le Sauveur, le serviteur nest pas plus grand que son maître, ni l'Apôtre ou l'envoyé plus grand que celui qui l'envoie (Joan. xin, 16). Gomme s'il disait : Puisque moi, votre Sei-
gneur et votre Maître, j'ai daigné m'humilier devant vous, mes serviteurs et mes Apôtres, pourquoi refusenez-vous de vous humilier devant vos pareils? En d'autres termes, selon saint Ghrysostôme (loc. cit.) : Ce que j'ai fait envers vous, à plus forte raison devez-vous le faire les uns envers les autres. Lorsqu'en effet Dieu nous donne l'exemple, il nous impose l'obligation de l'imiter. Voilà comment il nous a recommandé la pratique de l'humilité par ses actions et par ses paroles ; mais avant de nous en intimer le précepte, il a voulu nous en offrir le modèle dans sa personne ; car selon qu'il est écrit, Jésus commença à faire puis à enseigner (Act. I, 1), pour nous montrer par cette sage conduite la meilleure manière d'instruire les autres. Alors aussi le Sauveur fournit à saint Pierre l'explication qu'il lui avait annoncée en disant : Vous le saurez plus tard. Saint Augustin dit à ce sujet (Tract. 58 in Joan.) : « C'est là, bienheureux Apôtre, ce que vous ne saviez pas, quand vous refusiez de donner vos pieds à laver ; c'est là ce que votre Maître et Seigneur avait promis de vous faire comprendre, quand, par ses menaces, il vous avait contraint de le laisser agir. Nous aussi, mes frères, recevons avec docilité la leçon que nous donne le Très-Haut ; faisons-nous humblement les uns aux autres ce qu'il a fait si miséricordieusement à ses disciples.
Nous devons accomplir de deux manières ce commandement de Jésus-Christ, selon la lettre et selon l'esprit. Nous devons l'accomplir littéralement, de sorte que nous servions nos frères par charité, non-seulement en leur lavant les pieds, mais aussi en les assistant dans leurs divers besoins et en exerçant à leur égard toutes les œuvres de miséricorde. Si nous ne le pouvons effectivement, désirons du moins sincèrement remplir ces devoirs extérieurs,' afin
d'être rangés parmi ceux auxquels s'adresse cette invitation: Bénissez le Seigneur, vous qui êtes saints et humbles de cœur (Dan. m, 87). « Il vaut beaucoup mieux sans doute, dit saint Augustin (loc. cit ), rendre ces bons services en réalité de nos propres mains, afin que nous ne dédaignions pas de faire ce que Jésus-Christ a bien voulu faire lui-même ; car lorsque notre corps s'abaisse aux pieds de notre frère, notre cœur s'établit ou s'affermit de plus en plus dans les sentiments d'humilité. » — Mais outre la signification morale qui vient d'être exposée, le susdit commandement en contient une mystique, de façon que nous devons aussi l'accomplir spirituellement. Ce lavement des pieds figure en effet la purification des péchés ; ainsi vous lavez spirituellement les pieds de votre frère, lorsque, à l'exemple du Sauveur, vous efîacez autant qu'il est en vous les taches de son âme. C'est ce qui peut se pratiquer de trois manières différentes : premièrement, en lui remettant les offenses qu'il a commises à votre égard, comme Jésus- Christ nous pardonne les fautes dont nous sommes repentants ; secondement, en priant pour qu'il soit absous de ses péchés, de même que le Rédempteur, nous a délivrés des nôtres en suppliant son Père en notre faveur. Ces deux manières de contribuera la justification du prochain sont communes à tous les Chrétiens ; la troisième appartient aux prêtres qui purifient les consciences en les déhant de leurs fautes par la vertu du pouvoir des clefs. A nous donc, avec l'aide du Seigneur, d'exercer l'humilité et la charité envers nos semblajDles ; à Dieu d'exaucer nos demandes et de nous nettoyer de toutes les souillures contractées par nos crimes.
Le Sauveur confirma la leçon et l'exemple qu'il venait de donner, en y ajoutant la promesse de la récompense par les
paroles suivantes ; Si vous coin/prenez et accomplissez ce que j'ai fait et enseigné, vous serez heureux en cette vie par l'espérance et dans l'autre par la possession des biens éternels (Joan. xiir, 17). Car heureux ceux qui écoutent et gardent la parole de Dieu (Luc. xi,*28) ; ceux qui la mettent en pratique sont remplis d'une intelligence salutaire (Ps. ex, 10). Mais que sert à l'homme de savoir la règle s'il ne veut pas y conformer sa conduite ? Celui qui connaît le bien et qui ne le fait pas, dit saint Jacques (iv, 17), se rend coupable de péché et par conséquent de damnation. D'après saint Chrysostôme en effet (Hom. 70 in Joan.), la béatitude n'est pas promise à la science, mais aux bonnes œuvres qui doivent en être les fruits excellents.
Prière.
0 doux Jésus, modèle d'humilité parfaite, qui avez lavé les pieds de vos disciples, je vous supplie de laver aussi les pieds de mes affections, pour que, conduit par les purs sentiments de la double charité, je puisse approcher avec plus de confiance de vous qui êtes mon sanctificateur. A la fin de mes jours, rendez mon âme entièrement nette, en effaçant toutes ses souillures ; après m'avoir ainsi pardonné toutes mes négligences et mes fautes, faites qu'au moment de ma mort je voie s'éloigner confus les adversaires attentifs à épier toutes mes démarches. Seigneur très-clément, dirigez mes pas dans la voie de la paix, afin qu'après avoir échappé aux pièges de mes ennemis, je vous bénisse de concert avec tous vos élus dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.