‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 111 sur 135 · FEUILLETON DE BEAUCOUP DE LUNDIS · texte numérisé non relu

FEUILLETON DE BEAUCOUP DE LUNDIS

Voici le spécimen du premier de ces feuilletons :

Tenez-vous beaucoup à ce que moi, Pistolet, le chien de votre critique marié , je vous parle de ce drame pendant que nous déménageons? — Non. — Alors tant mieux pour vous et tant mieux pour moi. Aussi bien le connaissez -vous déjà, car il n'y a qu'un drame au monde comme il n'y a qu'une comédie. C'est l'ambition , c'est l'amour. Et le moyen de croire à l'ambition humaine , aujourd'hui que cette noble vertu des grandes âmes est devenue le vice des petits esprits. Aujourd'hui que nos seigneurs les avocats rêvent tous le pouvoir et que vos vaudevillistes ont la croix !!! Gomment l'ambition en est-elle tombée là? nul ne saurait le dire ; laissez-la donc mourir dans la poitrine sourde de nos tribuns et sur l'habit vert d'un académicien. C'est ainsi, d'ailleurs, que meurent toutes choses , les belles passions comme les grandes idées. Le drame est tombé de Corneille à M. Bouchardy , et la chute est trop grande pour qu'il s'en relève jamais. Après avoir dominé César, Cromwell et Napoléon , l'ambition en est réduite à taquiner des bourgeois. Le palais Bourbon est un hôtel des Invalides. Pauvre passion ! le destin lui devait mieux que cela !

Donc , faites votre drame vous-même , ou , mieux encore , ne le faites pas du tout, et parlons de la campagne. Quand vient l'hiver , comme dit mon maître, on peut se contenter du blafard soleil d'une rampe , on peut écouter les chants éraillés et vieillardant de vos prime donne maigres et chauves , on peut se résigner à subir tous ces oripeaux huileux, tous ces visages badigeonnés, tous ces sourires édentés, toutes ces passions fausses, toutes ces phrases boiteuses et hydropiques , toutes les vieilleries de tréteaux enfin, qui composent le théâtre; — mais, quand arrive l'été, quand les chants de l'alouette matinale nous saluent tous comme autant de Roméos, quand aux fraîches senteurs du soir le rossignol mêle ses amoureux nocturnes , quand sous les vertes allées d'un bois mystérieux scintillent de brillantes demoiselles bleues et roses comme des fleurs égarées, qui ont oublié le numéro de leurs tiges, quand sous un ciel constellé de fleurs d'or, perdu au milieu de ces harmonies splendides , on se demande si l'on écoute des parfums ou si l'on respire des chants , — quelle joie d'oublier M. Arnal et le Vaudeville ! M. Duprez et l'Opéra ! et mademoiselle Rachel ! et les comédiens ordinaires du roi! et les comédiens ordinaires du peuple! et même Alcide Tousez à qui l'on dit alors : Displicuil nasus tuus : ton nez me déplaît, va-t'en.

Mon maître écrivait cela l'autre jour, et je gambadais à ses côtés , lorsque nous entendîmes crier des cerneaux dans la rue. C'était l'automne. Alors votre critique n'y tint plus, vaudevillistes ! il jeta son bonnet de coton , mit son beau gilet blanc , me siffla gaîment , et nous voilà partis tous deux à la recherche d'une maison de campagne. Prenez ceci comme vous voudrez le prendre : toujours est-il que nous avons trouvé une campagne et une maison. Une charmante maison sise entre ville et jardin ; la ville c'est Paris, le jardin c'est le bois de Boulogne. Une maison rococo, toute pleine encore des souvenirs de Louis XV, avec des amours partout, des bergères partout, des moutons partout, des fleurs partout, une vraie bergerie. Il ne s'agit pas cette fois d'une villa Blaguanini, il est simplement question d'une bonne maison en pierres, ma foi ! avec des persiennes grises, et qui est bien à nous, et les persiennes aussi, et le jardin aussi, et le jardin a de beaux gazons de velours et de bons vieux arbres ornes de vieux lierres bien touffus, et j'ai une belle niche peinte on vert dans la cour , et quand vous passerez par là, demandez Pistolet, on vous dira : « C'est là. »

Mais pour en revenir à ce drame , que nous n'avons pas vu , nous pensions hier, en nous promenant , à vous narrer cette vieille histoire de poignards rouilles , d'adultères vrais, d'enfants supposés et de passions enrouées, qu'on appelle le drame moderne, lorsque Louis nous présenta une jeune fille qui venait se recommander à nous pour entrer au théâtre. A quel théâtre? La pauvre enfant l'ignorait elle-même. Elle était belle, elle était pure et fraîche , de beaux yeux bleus et doux , et dans sa naïveté , elle croyait qu'il suffisait d'être intelligente , très sensible , très belle et très jeune , pour attendrir ces cerbères qui se font nommer directeurs. A la vue de tant de grâce, de tant de jeunesse et de tant de beauté que le théâtre pouvait dévorer d'une seule bouchée , je me sentis pris d'une horrible douleur , et mon maître se mit à verser de grosses larmes comme un gros enfant qu'il est.

C'était là , en effet , une bien triste et bien poignante réalité. — Quoi! mon enfant! lui dit-il , vous pensez au théâtre! Mais à la Comédie-Française, M, Samson vous trouvera trop jeune pour jouer les ingénues , et mademoiselle Mante vous trouvera trop maigre ; — à l'Opéra, on vous trouvera trop grasse; —à l'Opéra- Comique , on vous reprochera de parler trop bien le français. Oh! ma pauvre enfant! croyez-moi, j'ai pour voisin un brave quincaillier retiré, qui ne va jamais qu'à l'Ambigu et ne lit que le Constitutionnel. C'est le chef d'une honnête famille, dont pas un homme n'a écrit de feuilletons, dont pas une femme n'a fait de nouvelles. Ce digne homme m'a demandé une gouvernante pour ses enfants , c'est dans cet intérieur calme et probe que vous ferez vos débuts. Ainsi parla mon maître; là-dessus , elle pleurant, lui souriant , moi jappant , nous entrons chez le voisin, qui agrée notre jeune fille de grand cœur, et aujourd'hui, au milieu de ses compagnes, ses sœurs d'hier , vous ne sauriez vraiment pas distinguer notre protégée.

Et voilà pourquoi je ne vous ai pas parlé de la pièce du jour. Une telle histoire ne vaut-elle pas pour vous tous les drames des boulevarts? Une telle action ne vaut-elle pas mieux pour mon maître que le meilleur de ses feuilletons?

On ne sait vraiment qu'admirer de la patience de celui qui tourne cette serinette ou de la longanimité de ceux qui l'écoutent. C'est dea -21

IIONOGHAPHIK Dl. LA PRESSE PARISIENNE.

puis dix ans le même cliquetis d'adverbes, les mêmes mois enfilés comme des verroteries et agités par une main perfide.

La trompette de la Presse joue une musique variée, éclatante et poétique : on devine facilement que celui qui l'embouche y souffle sans efforts, et réserve ses meilleurs airs, ses fanfares étincelantes, pour un autre public que le gros public.

L'empire du Feuilleton était trop vaste, on y régnait à la fois sur la poésie et sur la musique du Théâtre. Un jour, le Journal des Débats, en apercevant les énormes développements de la musique, art qui n'a envahi la société qu'après la chute de l'empereur dont les roulades étourdissaient le monde, détacha pour un grand compositeur, pour Berlioz, la critique musicale de la critique littéraire. Ce jour-là, MM. Bertin ouvrirent une porte par laquelle devaient se précipiter plus tard les sept ou huit journaux, exclusivement consacrés à la musique.

Aujourd'hui, la Presse possède un orchestre si varié, si fécond, si étendu, qu'il ne faut pas désespérer de ne pas jouir d'ici à peu de temps d'un journal uniquement destiné au Piano ou au Cornet à piston. Voici comment les plus célèbres plumes de la musique rendent compte d'un opéra.

Après une introduction d'un caractère maigre comme tout ce que t'ait M. Un Tel, le premier acte s'ouvre par un amiante mystérieux, où s'enchaînent une foule de dessins légers. Frantz, le favori du prince, fait part aux courtisans de l amour de son maître pour Lucile. Bientôt Lucile paraît avec son amant. La belle phrase en ut majeur :

Et si celte flamme si belle Devait s'éteindre en vous un jour :

Ah! par pitié, soyez cruelle El n'acceptez pas mon amour.

n'est pas suffisamment adaptée à l'accent rhy Mimique de la mélodie. Nous désirerions aussi que l'accord de cinquième diminuée sur le sensible iïnt mineur fût posé sur la dominante du mi bémol. Le chœur final de cet acte :

Il faut ici dévorer notre outrage ; Mais la vengeance n'est pas loin.

est d'une vigueur entraînante. L'accompagnement des cors bourdonnés en trémolo par les troisièmes violons, et aboutissant au forte sur l'accord de l'accent tonique, serait d'un meilleur effet, si le trombone qui domine cette trame mélodique, en imitation à l'octave, prolongeait la tenue sur le bémol de la cacciatura. Ceci est clair.

Au second acte, nous sommes dans le jardin du palais. Après quelques mesures Mandante, suivies d'un allegro plein de feu, s'élève un immense crescendo sur la dominante du ton de fa naturel à six-huit. Horace chante alors une charmante

sicilienne, où se trouve adroitement dessiné un noir pressentiment, exprimé par les secondes contre-basses, en imitation syncopée de la phrase vocale.-

Ce n'est que le soir, O douce maîtresse !

Que de la tendresse J'obtiens quelque espoir; Mais dans les yeux bleus Mon soleil se lève, El mon jour s'achève Quand l'autre est aux cieux.

Ces couplets, un peu pont-neufs, écrits dans la coupe binaire, sont assez bien chantés par Roger. Nous n'en dirons pas autant du sextuor des soldats :

Buvons, amis, et chantons tous en chœur : Honneur et gloire à notre gouverneur.

L'accompagnement en est cependant passablement orchestré ; mais les messieurs qui le disent le prennent trop haut d'un bon trente-deuxième de ton. Le trio entre Frantz, Lucile et Horace, bien que très vulgaire, se relève pourtant un peu, à la fin, par la phrase, dans le mode mineur:

Il faut partir, oh! quel malheur. Il va partir, oh! quel bonheur.

Ce départ me brise le cœur.

Ce qui fait un très bel effet comme dialogue syllabique.

Ce deuxième acte, qui n'est pas fort, est cependant le meilleur des trois. Le final, qui repose sur une pédale tonique, avec rappel du grupetto précédent, est d'une pauvreté mélodique pitoyable, que ne cachent nullement les vocalisations ambitieuses de madame Rossi.

Le dernier acte se passe dans une chaumière isolée. Désespéré de la fuite de Lucile, le prince chante sa douleur en faux-bourdon, tandis que Frantz se bat contre Horace. Frantz est blessé ; il va même être un peu tué, lorsque Horace est arrêté, jugé et condamné à mort. Fort heureusement un portrait vient éclaircir l'affaire. Horace n'a jamais été orphelin ; le prince retrouve en lui un neveu chéri; tout le monde s'embrasse; Lucile arrive ; les deux amants sont unis, et le tout se termine par un chœur combiné d'un canon à la quinte, dans lequel le chant se marierait à des modulations très gracieuses, si le son piqué des alto et les trilles perpétuels des petites flûtes n'ôtaient à ce final tout caractère de gravité.

En somme, c'est un fort beau succès pour M. Un Tel, dont, plus que personne, nous admirons l'immense talent.

Les autres feuilletonistes, inconnus à un kilomètre du mur d'enceinte, écrivent, selon leur opinion particulière, d'une manière sage. Ils s'en tiennent à la Raison, et ils ont tort. Quoique très honnêtes, ils rencontrent parfois des moments de verve, mais ils s'en repentent très promptement. Ils prennent, d'ailleurs, la critique au sérieux, se permettent quelques réquisitoires contre les trois cent soixante auteurs dramatiques, dont les talents jetés dans une cornue et concentrés, donneraient 0' de Corneille, ou de Shakspeare. Ces messieurs ne conçoivent ni l'un ni l'autre des deux feuilletonistes

célèbres, ils ne voudraient pas écrire ainsi, bien certainement ; mais aussi le public, hélas! s'obsiine-t-il à leur refuser son attention. Le feuilletoniste du National est de l'école paresseuse, il sort quelquefois de son sommeil et jette des éclairs passagers qu'on remarque; et, cependant, il déploie habituellement autant d'esprit que celui du Commerce a de probité dans ses appréciations littéraires. A quoi sert d'être honnête, hélas!... Quant à celui de la Gazette, il est obligé de tout foudroyer, quand même! Jusqu'aujourd'hui le Siècle a trouvé commode de se dispenser d'avoir de l'esprit dans son feuilleton de théâtres sous prétexte de la bêtise, parfaitement constatée, de ses 30,000 abonnés. Aussi, l'un des hommes les plus spirituels de notre temps disait-il : C'est un journal qui a le pied plat.

E. Les petits journalistes.

Cinq variétés : I» le Bravo, 2o le Blagueur, 3<> le Pêcheur, 4" l'Anonyme,

5o le Guérillero.

A l'exception des Bravi dont plusieurs se posent le poing sur la hanche et la plume au chapeau dans les Revues, les variétés de ce Sous-Genre appartiennent presque toutes aux rédacteurs de petits journaux. 11 existe à Paris une vingtaine d'entreprises de scandale , de moquerie à tout prix, de criailleries imprimées, dont plusieurs sont spirituelles, méchantes, et qui sont comme les troupes légères de la Presse. Presque tous les débutants , plus ou moins poètes, grouillent dans ces journaux en rêvant des positions élevées, attirés à Paris comme les moucherons par le soleil, avec l'idée de vivre gratis dans un rayon d'or et de joie jeté par la Librairie ou par le Journal. Ils furètent chez les libraires, ils s'insinuent aux Revues, et parviennent difficilement, en perdant leur temps et leur jeunesse, à se produire. Ces braves garçons croient que l'esprit dispense de la pensée, ils prennent l'envie pour une muse, et quand ils mesurent la distance qui sépare un livre d'une colonne de journal, quand ils parcourent les landes situées entre le style et les quelques phrases d'une colonne de petit journal, leurs cerveaux se dessèchent, ils tombent épuisés, et se changent en directeurs de feuilletons, en Maître-Jacques, en employés dans quelques Ministères. Cependant on observe plusieurs de ces tirailleurs, à l'état d'hommes modérés, vivant de leur bien,

en bourgeois, c'est ceux qui ont joint à ce métier l'exploitation du vaudeville et du mélodrame en commandite, ou l'exploitation des prix Monthyon.

Voici, certes, à notre avis, les figures les plus originales de la Presse : il y en a de tristes comme les statues autour de l'église de la Madeleine, de gais comme des détenus pour dettes, de jolis garçons qui ne pensent qu'à l'amour, à la dissipation, de mariés ayant des actions dans la propriété du journal, de bons garçons ne voyant que du plaisir dans le mal ; des avocats sans cause qui gagnent des causes sans avocats, des fils de famille ruinés. C'est la turbulence des premiers désirs littéraires, et les joyeusetés dangereuses des gamins de Paris qui salissent les plus beaux monuments , et peuvent crever les yeux des passants en voulant leur faire une malice. Là se trouve tout le sel du journalisme, un esprit constamment original, dépensé en feux d'artifices dont les carcasses ( les motifs ) sont cependant et comme toujours hideuses.

Première variété. Le Bravo. • — • Le Bravo veut se faire un nom, ou, du moins, il l'espère, en s'attaquant aux grandes réputations ; il est connu pour empoigner les livres, pour les échiner; il est assommeur-juré. Cet écarrisseur littéraire ne discute pas une œuvre, il la dépèce; il ne l'examine pas, il l'écrase. 11 croit alors qu'on admire la force de sa plume, la vigueur de ses raisonnements, et la grâce avec laquelle il roue le patient. Ses articles sont des exécutions, il y gagne un sou par ligne que lui donne un directeur de revues ou de journal. Malgré tant d'efforts, il arrive, par le débordement des œuvres de la presse, que le Bravo ne fait pas la moindre sensation. Notre époque est si agitée, il y a tant de gens pressés par leurs affaires dans les rues, qu'on ne fait plus la moindre attention à des calomnies qui, dans le xvme siècle, envoyaient Bousseau, pour le reste de ses jours, en exil. Aujourd'hui, la chanson de J.-B. Bousseau serait une gentillesse dont personne ne s'occuperait et qui ne blesserait que celui pour qui elle serait écrite. Telle est la jurisprudence que la Presse a faite à la littérature française. Ce qui vaudrait un soufflet à un homme qui se permettrait de dire en face ce qu'il écrit en colonne, devient un honneur pour le calomnié quand le Bravo l'imprime, car alors c'est le Bravo qui se déshonore. Les Bravi né manquent pas de manteaux pour enve-

MONOGRAPHIE DE LA PRESSE IWillMEMNE.

lopper leur envie ou leur misère : il s'agit toujours, selon eux, de venger la langue française outragée, la morale compromise, de s'opposer à de fatales tendances, de sauver l'art, etc. Parmi les grands critiques (voyez plus haut), il en est qui se sont laissé débaucher par d'ignobles spéculateurs à épouser des querelles de boutique, et qui se sont retournés contre leurs idoles en essayant de les briser, qui se sont permis des calomnies dont la tache leur reste sur la conscience, et qui gémissent d'avoir écrit certaines pages ou d'éloges ou de blâmes également faux et menteurs.

axiome.

11 n'y a pas de police correctionnelle pour la calomnie et la diffamation des idées.

Le critique effronté qui travestit un livre n'est justiciable que de sa conscience et du spéculateur qui le paie, et qui, tôt ou tard, en fait justice. On trouve, sur la place publique de la littérature, des Bravi à trois francs la colonne de cent lignes et à soixante francs la feuille, tant qu'on en veut.

Le Bravo est à l'affût de tout ce qui s'entreprend en littérature, et s'il n'est pas compte parmi les faiseurs d'une entreprise quelconque, il attaque l'entreprise. On vient à lui, la bourse ouverte le Bravo rengaine sa plume.

Exemple : Un libraire invente de publier une collection de Phy-

siologies, et refuse à un Bravo de lui donner cinq cents francs

d'une Physiologie du Cigare; le Bravo, le lendemain, écrit dans un

petit journal quelque chose comme ceci :

« La Physiologie était autrefois la science exclusivement occupée à nous ra- « conter le mécanisme du coccix, les progrès du fœtus ou ceux du ver solitaire, « matières peu propres à former le cœur et l'esprit des jeunes femmes et des « enfants. Aujourd'hui , la Physiologie est l'art de parler et d'écrire incorrec- « tement de n'importe quoi , sous la forme d'un petit livre bleu ou jaune qui sou- -< tire vingt sous au passant, sous prétexte de le faire rire , et qui lui décroche « les mâchoires.

« Vous avez à faire la Physiologie du Priseur, vous écrivez que le tabac dégage « le cerveau, éclaircit les idées, gâte le nez, prend à la gorge et devient une sale « habitude ; qu'on finit par priser au lit et que les femmes se trouvent alors sau- « poudrées de ce topique, qui devient un des ingrédients de l'amour. Si le libraire « trouve cela drôle , vous ajoutez que le tabac gâte le linge , fait moucher, irrite « les muqueuses, adoucit les chagrins, est excellent dans le cabinet, et qu'on peut « le regarder comme un excellent sternutatoire dùà Nieot, ambassadeur de France

« en Portugal, un Salvandi du xvie siècle. Cela mis en chapitres, ornés de grà- « vures, se lire à cent mille exemplaires dont quelques uns se vendent, etc. »

Le libraire effrayé s'empresse d'acheter le manuscrit de la Physiologie du cigare. Le lendemain, le Bravo vante l'opération dans un autre journal par un article qui commence ainsi :

« Le xvme siècle a eu la mode des Carlins, aujourd'hui nous avons celle des '< Physiologies. Les Physiologies sont comme les moutons de Panurge, elles cou- « rent les unes après les autres, Paris se les arrache, et on vous y donne pour « vingt sous, plus d'esprit que n'en a dans son mois un homme d'esprit. Et coin-

< ment en serait-il autrement? Ces petits livres sont écrits par les gens les plus - spirituels de notre époque (vimji-scpt noms). Aussi les Physiologies se trou- '« vent-elles sur toutes les tables de salon avec les œuvres de ceux qui ont le rao- " nopole de la plaisanterie écrite à coups de crayon. Une Physiologie est aussi in- « dispensable à une femme comme il faut qui veut rire , que le Voyage où il vous ■< plaira de Tony Johannot et d'Alfred de Musset, que les charmantes Scènes de

< la vie privée et publique des Animaux par Sthal et Crandville, etc., etc. »

Deuxième variété. Le Blagueur. — 11 y a cet'te différence entre le Blagueur et le Bravo, que le Blagueur raille pour railler, calomnie avec l'opinion publique , par erreur. Le Blagueur vous demande au besoin pardon de la liberté grande, et attaque pour son compte. 11 fait feu sur les sottises publiques , il secoue les vieux pour voir s'ils se tiennent encore sur leurs arbres; s'ils tombent, il passe à d'autres en se glorifiant d'écheniller ainsi le Double Vallon. Les Blagueurs ont lue le Constitutionnel en lui tuant son hydre de l'anarchie, ani-

mal politique et périodique qui faisait les délices des abonnés, en dételant son char de l'État, en lui reprochant son araignée mélomane. Ils ont perdu Àrbogaste en en donnant à l'avance des scènes cocasses. Ils ont démonétisé des idées, ils ont déconsidéré par le ridicule des gens honorables ; ils ont empêché des affaires, ils ont fourré leurs bras dans le trou fait à certaines réputations, là où il n'y avait pas à passer le petit doigt; ils ont augmenté le poids d'une condamnation légère ; ils sont venus en aide avec leurs carabines à la grosse artillerie du grand journal. À peine dans le secret des maux qu'il fait, le Blagueur fume son cigare sur le boulevart, les mains dans son paletot, en cherchant à faire des morts, en cherchant des imbéciles à tuer. Les ridicules sont des espèces de fonds publics qui rapportent dix francs par jour au Blagueur. On blague les gens riches, les lions, les bienfaits, les crimes, les affaires, les emprunts, tout ce qui s'élève et tout ce qui s'abaisse.

'Leduc d'Orléans meurt, Gannal veut l'embaumer, le chirurgien du prince réclame le droit de faire cette opération; au milieu du deuil général, un Blagueur, en apercevant cette lutte de deux Réclames, dit : — Quel joli article à faire!

Et l'article paraît, on y blague les chirurgiens, Gannal et l'opération.

On fonde la Phalange pour manifester la doctrine de Fourier, le Blagueur voit dix articles dans cette philosophie, et il commence :

« Saint-Simon avait proposé de faire vingt pauvres avec la fortune d'un riche ; « niais les Quatre Mouvements de Fourier, ancien correcteur d'épreuves en son « vivant, sont une bien autre philosophie sociale : vous allez travailler les bras « croisés, vous n'aurez plus de cors aux pieds, les avoués feront fortune sans pren- « dre un liard à leurs clients, les gigots iront tout cuits par les rues, les poulets « s'embrochèrent d'eux-mêmes. Il vous poussera, vers cinquante ans, une petite « queue de trente-deux pieds que vous manœuvrerez avec élégance et grâce; la « lune fera des petits, les pâtés de foie gras pousseront dans les champs, les nuées « cracheront du vin de Champagne, le dégel sera du punch à la romaine, les « laquais seront rois de France , et les pièces de dix sous vaudront quarante « francs, etc., etc. »

Jasmin arrive à Paris, amené par un article de Revue qui, pour se dispenser de trouver du talent aux Parisiens en prête à la province, le Blagueur restreint sa blague aux dimensions du poète perruquier, il n'écrit que ces quelques lignes ;

« Le célèbre Jasmin est de retour à Paris. Dans une brillante soirée , donnée

l>ar M. Villemain chez un de ses amis, le célèbre poète charabia a lu sa charmante élégie du Fer à toupet :

Qu'es dcbenou lou tan oï muun mouse inconnou Cantait loun blou cielo et vertous compagnon ; ïimido, craintivo, coum oun hirondello Ché vollou légèro sour lo petiot ruisso! »

Ces vers ravissants , que personne n'a compris, ont excité un immense enthousiasme.

Quand on veut blaguer un badaud littéraire, on commence par s'occuper exclusivement de lui. Tous les matins, on raconte de lui quelques traits plaisants, comme ceci :

« Depuis quelque temps la Russie éprouvait le besoin d'acheter un de nos grands « hommes et elle pensait surtout a Gaschènes de Molon, vaudevilliste, dont les « prétentions égalent le talent qu'il n'a pas.

« En rentrant chez lui, hier au soir, Galon de Moschènes y trouve trois en- « voyés du Czar, qui l'attendaient depuis long-temps. Ces messieurs venaient lui « présenter de la part de l'autocrate, vingt-trois tabatières de platine, onze por- « traits avec diamants, très ressemblants, et seize boisseaux de roubles en papier. « En échange de ces petits cadeaux, S. M. Nicolas I« implorait seulement l'ami- « lié de M. Groschène de Molleton. Mais sourd à toutes les prières, M. Galè- « nés de Moschon indigné, repousse les présents et renvoie les seigneurs en leur « disant : — Allez dire à votre Empereur que je n'accepte rien des ennemis de » la France.

« De pareils exemples doivent prouver que notre époque n'est pas entièrement « déshéritée de vertus. »

Troisième variété. Le Pêcheur à la ligne. — Tous les petits journaux paient leurs rédacteurs à tant la ligne, cinq ou dix centimes, selon le nombre des abonnés. Le Charivari, le matador des petits journaux, est le seul qui ait réalisé le problème de donner tous les jours une caricature. Cette collection sera certes un jour une des plus précieuses de notre époque? Si l'on demandait aux plus habiles écrivains de tympaniser du jour au lendemain de grands talents, soit Ingres, soit Hugo, comme le Charivari s'en acquitte, haut le pied, ils seraient un mois avant de trouver ces plaisanteries incessantes. De trois jours en trois jours, on trouve sous les caricatures faites par Daumier, de délicieux quatrains qui arrachent le rire, comme sous les caricatures de Gavarni se lisent d'admirables scènes de mœurs, en quatre lignes, aussi drolatiques, aussi incisives que la lithographie elle-même. Gavarni est inexplicable dans sa fécondité, comme le journal lui-même, avec ses lazzis. Aussi ce journal, dont l'existence est un délit perpétuel, a-t-il trois mille abonnés. a. 25

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k Le pécheur à la ligne est le rédacteur qui vit, comme le pêcheur, de sa ligne. Chaque jour, il use les qualités les plus précieuses de l'esprit à sculpter une plaisanterie en une ou deux colonnes ; il découpe ses phrases en pointes, il s'épuise à donner les fleurs de son esprit dans cette espèce de mauvais lieu de l'imagination, appelé le Petit Journal. Il s'aperçoit trop tard de ses dissipations; mais, souvent il a fini par devenir la dupe de ses plaisanteries , il s'est inoculé les ridicules après les avoir ridiculisés , comme un médecin meurt de la peste. A ce métier, le plus vigoureux esprit perd le sentiment du grand, car il a tout amoindri pour lui dans l'état social en s'y moquant de tout.

Certains pêcheurs à la ligne, plus habiles, ont inventé des formes de plaisanteries auxquelles tout s'adapte, comme les Premiers- Paris ont inventé les continuelles répétitions d'un seul article. C'est les grands hommes du genre. De tous les rédacteurs de petit journal, un seul a traversé les journaux et s'est fait une position. Ce feuilletoniste célèbre est le parvenu de ce petit monde littéraire. Il a voulu faire des livres, mais chacun de ses livres était une collection d'articles. S'il n'a pas fait grand'chose, il a du moins fait école : il est le père Gigogne des pêcheurs à la ligne et des Blagueurs, car il a ranimé la vie du petit journal moribond par une incroyable dissipation d'esprit et de railleries.

Aujourd'hui, le petit journal est devenu dix fois plus spirituel qu'il

ne l'était à ses débuts, sous la Restauration, et cent fois plus piquant

que le Nain Jaune , tant vanté. On y rend compte d'une pièce de

théâtre en six lignes :

« Dans cette pièce, il s'agit de deux maris : l'un s'exerce au maniement du « bâton sur les épaules de sa moitié , pour mieux la toucher, quand il la croit « volage ; il croit que le meilleur moyen pour apprendre à vivre à une femme , « c'est de l'assommer; l'autre se contente, pour la première fois, de lui brûler la' « cervelle ; la différence est si peu de chose, que ce n'était pas la peine d'en faire « un vaudeville, et le public a pensé comme nous. »

On y a fait, pendant deux ans, les biographies des hommes célèbres en tout genre, sur ce modèle :

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