JOSEPH DELORME
Joseph Delorme naquit d une femme morte , aux Eaux-Vives , près Genève. II eut pour parrain le sieur Gali , pasteur de l'église réformée , et , pour marraine , la jolie madame Mathias, catholique. De ce compérage vint son indécision religieuse, le va-et-vient de sa pensée, et les incohérentes images de son style.
Effrayé de l'état embryonesque où restait le corps et l'esprit de cet enfant, son père, le banquier des mômiers , le mit dans un bocal et l'envoya, dès l'âge le plus tendre , à la Faculté de médecine de Paris , quelques uns disent pour étudier, d'autres pour y être étudié.
Les professeurs, ne voyant rien de vivant dans ce bocal, le laissèrent sur une planche au soleil, où Joseph contracta le goût le plus vif pour le paysage, les rayons jaunes et la poésie intime.
A quinze ans, il se plaignit de ne pas fixer l'attention des Sages-Femmes qui détournaient les yeux avec horreur, quoiqu'il eût les cheveux d'un joli rouge, les yeux en dérive comme sa pensée, et un nez aussi galamment tourné que celui d'Odry. Ce dédain du beau sexe lui fit rater quelques sonnets et autres poésies destinées à ne pas faire impression.
A dix-sept ans, il eut le génie de se fabriquer une loupe avec un noyau de cerise et une goutte d'eau-de-vie ; il put alors observer dans le cœur humain, une multitude de petites bêtises qui l'occupèrent spécialement.
Six mois après , il aspirait à une position sociale : il fut alors traîné sur des roulettes à travers le Luxembourg , où de facétieux étudiants le déposèrent rue Notre-Dame-des-Champs, à la porte d'un cuistre.
Durant ce sleaple-chase , il inventa de se suicider pour voir s'il renaîtrait en typographie; et il suivit son propre convoi qui eut lieu dans tous les journaux.
Ce séjour dans le cénacle de sa tombe postiche lui permit de faire connaissance avec Ronsard, avec tous les vieux d'avant Boileau ; mais quand il en sortit , il avait contracté un goût déterminé pour les morts ou pour tous ceux qui ne devaient pas vivre.
II s'occupa donc minutieusement d'analyser ce que contenaient les poitrines des phthisiques, les cancers des femmes lettrées, etc. Et il découvrit ainsi dans le charnier des Innocents de la littérature, les œuvres de MM. Bonardin de Gex, et celles de madame Fischtaminel de Lausanne, etc., etc.
Il démontra pertinemment qu'il y avait une langue française en 1760, et il éclaircit l'origine de la césure.
Il publia l'histoire de Marie-Alacoque dans le temps où il rédigeait le National. Il fut quelquefois saint-simonien le matin et aristocrate le soir. Cette parfaite indépendance dans ses opinions le fit rechercher par les propriétaires de la Revue des deux Mondes, où Joseph qui revenait de l'autre fut admirablement placé, car il s'y trouva toujours oulre-tombe.
11 publia, pendant le mois d'août, un livre intitulé: Penskes de janvier, poésies pleines de brouillards et de fautes de français.
Un phénomène étrange, récemment manifesté chez ce grand poète, le signale d'autant plus à la plume du biographe et du philosophe.
La mort, la tombe et la Revue ont rajeuni Joseph Delorme. A trente-six ans, ses membres se sont assouplis, il a paru vivant. A quarante ans, il est retombé littéralement en enfance : il s'exprime incorrectement, mais toujours dans sa langue maternelle, le Genevois, et quelques personnes le comprennent.
En ce moment, ses cheveux se dédorent, il a fait toutes ses dents, il a quitté la bouillie de ses premières humanités, il regrette ses erreurs , il fait des cocottes et des petits bateaux avec ses anciens cahiers d'écriture, et s'exprime en futur académicien.
Il a donné des preuves d'un grand sens : il a refusé la croix de la légiond'honneur , et a pris une place honorable. Il est maintenant de son époque, il paraît devoir écrire très peu; mais en revanche il agit à la manière des taupes auxquelles ses vues littéraires le font ressembler.
Un jour, le Conseil-Général des hospices prend la funeste résolution de supprimer le tour, il parut dans le plus spirituel de ces petits journaux, trois articles si mordants que les Hospices revinrent sur leur résolution. Voici quelques fragments du premier article :