‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 122 sur 135 · LE BOULET ART DU CRIME · texte numérisé non relu

LE BOULET ART DU CRIME

surtout aux derniers théâtres dont nousaTons fait l'histoire : elle est exclusiTement peuple. Les queues du Cirque , de l'Ambigu - Comique et de la Porte Saint-Martin sont moins bruyantes et moins séditieuses. Le bourgeois du Marais ou de la rue Saint-Denis peut se permettre d'y introduire sa femme et sa fille, ce qu'il n'oserait jamais faire à la porte de Lazzari, des Funambules ou des Délassements.

Après tout, il faut bien en convenir, le véritable public des théâtres de mélodrames est le public en manches de chemise et en blouse. Celui-là seul, n'en déplaise aux avant-scènes et aux loges, prend au sérieux les fictions dramatiques : témoin ces deux hommes qui se placèrent un soir en embuscade à la sortie des acteurs, attendant le traître qui, pendant cinq actes, avait excité leur colère, et se promettant de l'assommer au passage.

Vous discutez, vous jugez la pièce, vous êtes en garde contre vos émotions : le peuple frémit et se passionne ; il absorbe le drame par les yeux, par les oreilles, par tous les pores. Pour lui, les souffrances de l'acteur sont réelles, c'est du sang véritable qui coule sur la scène; il appliquera demain, si l'occasion s'en présente, les principes d'immoralité qu'on lui développe : il tuera comme il a vu tuer! Qu'avez-vous à répondre à cela, messieurs les mélodramaturges en vogue, vous surtout, Monsieur Bouchardy, qui savez si bien nouer vos noires intrigues et les dénouer par l'empoisonnement ou le poignard? Pensez-vous que la société vous doive beaucoup de reconnaissance pour donner à l'ouvrier des leçons de meurtre, à sa femme des leçons d'adultère? Vous figurez-vous que l'intelligence du peuple saura tirer profit de la faible moralité qui perce au milieu d'un amas d'infamies et d'horreurs? Encore seriez-vous excusables, si vous aviez eu l'intention de faire de l'art, si vos œuvres étaient littéraires; mais vous n'avez garde, en vérité, de cultiver le beau style et le beau langage! Vous ne seriez pas compris, et vous employez avec infiniment plus de succès l'argot du bagne et l'odieux idiome des prisons.

C'est un pareil système qui dut amener Rome, aux jours de sa décadence, à faire massacrer dans le Cirque des victimes humaines, pour amuser ses loisirs.

En attendant que nous en soyons là, ce qui ne peut tarder, grâce à nos faiseurs, qui augmentent chaque jour dans l'esprit des masses

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