‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 132 sur 135 · MLLES · texte numérisé non relu

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temps elle est forcée d'avoir pour les roussards. On sait que les roussards sont les agents de la surveillance sanitaire.

A onze heures et demie, chacun ramasse sa ménesse, c'est-à-dire rentre avec sa femme. On fait les comptes, et l'amant de cœur reçoit son dû, dont il va presque toujours, malgré les pleurs de sa maîtresse, manger une partie avec une autre femme.

S'il reste, c'est pour être nourri par elle le lendemain.

Quant à l'emploi du temps des filles en carte chez elles, il se divise, comme on le comprend bien, selon les goûts ou les tempéraments. Le plus grand nombre reste couché fort tard. Celles qui savent lire, lisent les romans de Florian ou d'Anne Radcliffe, cherchant dans cette lecture des émotions douces ou terribles, des amours pastorales ou des passions sanglantes : tout ce qui est en opposition enfin avec leur vie habituelle et leurs émotions de tous les jours. Quant aux livres licencieux, si appréciés dans les collèges et si recherchés dans les couvents, ils n'entrent jamais chez une prostituée. Qu'auraient-ils d'intéressant pour elle qui sait toutes les choses infâmes, et qui, sous ce rapport, n'a plus rien à apprendre. C'est elle qui est le livre.

11 y en a d'autres qui cousent, qui brodent, qui font de la tapisserie, mais la chose est rare. La paresse est le défaut capital de la fille publique.

Le soir venu, et en général elles voient venir le soir avec une grande tristesse, elles s'habillent, descendent, et recommencent le métier qu'elles ont fait la veille.

Cette vie si uniforme, si monotone, si pareille, a cependant ses jours tragiques qui se représentent deux fois par mois : ce sont les jours du dispensaire.

Le dispensaire est le lieu où les filles en carte subissent la visite, et son établissement date de l'année 1802.

Chaque fille, comme nous l'avons dit, reçoit au commencement de l'année une carte sur laquelle est relaté le nom sous lequel elle s'est fait inscrire, et qui présente en outre un timbre sec, et plusieurs petites cases dans lesquelles sont inscrites les dates des visites.

Toute fille en carte qui ne se présente pas au jour voulu,- ce qui est facile à vérifier par la date de la première visite, est punie fort sévèrement. 11 en résulte que si terrible que soit cette inspection pour elles, elles préfèrent encore la visite à la punition.

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Le dispensaire est situé au coin de la rue de Jérusalem, près de l'arcade Jean-Goujon. Les filles en carte s'y rendent avec leurs amans de cœur qui les attendent à la porte : elles entrent alors dans une grand salle où elles attendent leur tour, confondues les unes avec les autres, sans distinction de hiérarchie, soie, bure, velours et haillons pêle-mêle. Puis leur numéro d'ordre arrive, on les appelle, et elles passent dans la chambre d'examen.

Dans la prison et à l'hôpital, l'inspection se fait sur une espèce de table pareille à celle dont on se sert pour les grandes opérations chirurgicales. La fille se couche sur cette table, et le médecin procède à la visite qui se fait surtout à l'aide du spéculum.

Mais quels que soient les avantages qu'offraient cette table, on a dû y renoncer au dispensaire. Pourquoi cela? le voici. Écoutez-bien, la raison est étrange :

Les élégantes viennent avec leurs chapeaux; en se couchant sur cette table elles froissaient leurs chapeaux, qu'il eut été trop long

PILLES

de défaire et de remettre, chaque médecin devant visiter vingt-cinq femmes, et faire ce qu'on appelle leur folio par heure. Or, comme pour la plupart du temps elles n'avaient que cet unique chapeau, cette circonstance de la détérioration d'une partie si importante de leur toilette, multipliait le nombre des récalcitrantes et des insoumises, à un tel point qu'il fallut renoncer à la table, quelque avantage qu'elle présentât.

11 fallut donc se contenter d'un fauteuil.

Ce fauteuil, à dos renversé, que dépassent le cou et la tête, est élevé sur une espèce d'estrade où la patiente monte à l'aide d'un escabeau. Puis la visite faite, si elle est reconnue saine, on lui vise sa carte, on lui remplit son folio, et on la renvoie.

Alors ce sont des cris de joie, des transports de bonheur entre l'amant et elle : on a quinze jours de tranquillité devant soi, quinze jours d'abondance, quinze jours de liberté.

Mais si, au contraire, la fille est malade, sur un signe du médecin elle est saisie, enlevée, et conduite au dépôt, malgré ses cris, ses pleurs, ses gémissements, et cela à l'instant même, à la mi- • nute, à la seconde.

Là, elle reste avec une centaine d'autres pestiférées comme elle, jusqu'à ce que la visite soit finie; puis on les entasse six par six dans des fiacres, et la garde municipale les conduit à Saint-Lazare.

Le trajet est chose curieuse, car les amants suivent aux portières, échangeant avec ces malheureuses des signes, des paroles, des protestations. Un instant, les pauvres créatures pourraient se croire aimées de leurs amants. Hélas, il n'en est rien, les malheureux pleurent leur industrie détruite, leur spéculation ruinée, leur prospérité interrompue.

Puis une fois guérie, la recluse sort de Saint-Lazare, et retrouve son amant infidèle et rançonnant quelque autre de ses camarades.

EHe refait un autre amant qui l'espionne, la ruine et la bat comme le premier, et la même vie recommence.

Maintenant que nous en avons fini avec les filles en carte, passons aux filles en maisons.

Les filles en maisons se divisent en deux classes :

Les filles d'amour,

Les pensionnaires.

Ces deux classes sont réunies sous la seule dénomination de tilles à numéro.

Ce nom de tilles à numéro leur vient de ce qu'au lieu d'avoir une carte comme les filles qui exercent pour leur propre compte , elles n'ont qu'un simple numéro d'ordre.

La tille d'amour livre son corps pour la nourriture et le, vêtement; on lui laisse un jour par semaine pendant lequel elle exerce pour son propre compte.

La pensionnaire travaille de compte à demi, c'est-à-dire qu'elle partage sa recette avec la dame de maison ; et, sur ce qui lui reste, s'habille et paie trois, quatre ou cinq francs de nourriture, selon l'élégance de l'établissement où elle se trouve.

L'intérêt de la dame de maison est d'endetter ses tilles , afin qu'elles ne passent pas dans un autre établissement.

(Quelques unes cependant font malgré tout cela des économies assez considérables. H y a certaines de ces tilles qui ont jusqu'à vingt-cinq ou trente mille francs placés sur le grand-livre.

Les tilles qui habitent les grands établissements manifestent un profond mépris pour les filles en carte, qui leur rendent ce mépris en haine ; c'est l'aristocratie de la prostitution.

Aussi leurs noms se ressentent-ils de leur prétention a une supériorité sociale.

Elles s'appellent

Akmide, Nathalie, Olympe, Zulma,

ÀRMANDE,

ÀZÉL1IVA,

Palmire, Flavie, Sydonie, Arthémise,

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