‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 2 sur 135 · AU LECTEUR. 'A · texte numérisé non relu

AU LECTEUR. 'A

que la multiplicité, la variété des articles ne fatiguent jamais l'attention du lecteur, ce tableau , disons-nous , a aussi été écrit pour une autre époque. Depuis que Mercier a fait son ouvrage, que de changements dans Paris! que d'établissements nouveaux, de coutumes abolies , d'usages tombés en désuétude, de monuments, d'institutions, de théâtres élevés! combien de plaisirs que l'on n'y connaissait pas et qui s'y sont acclimatés! Enfin, au physique comme au moral, Paris n'est plus le même; et tout en suivant le plan de Mercier pour la variété, le mélange, la brièveté ou l'étendue des sujets, on peut faire un ouvrage entièrement nouveau, en donnant un tableau de la grande ville au milieu du dixneuvième siècle.

Le défaut de la plupart des auteurs, c'est de parler d'eux, quand il ne faut que décrire ou relater des faits ; c'est de venir toujours se poser entre le lecteur et le sujet qu'on traite, comme pour lui dire :

« A propos , n'oubliez pas que c'est moi qui écris cela ; « que c'est moi qui viens de vous faire cette réflexion spiri- « tuelle et cette plaisanterie si fine qui doit vous faire sou- « rire. »

Beaucoup de gens de talent tombent continuellement dans cette faute, dont le moindre inconvénient est d'ôter à votre lecteur toute l'illusion , tout l'intérêt que pourrait produire votre ouvrage.

L'un , en décrivant une tempête, vous dira qu'il nage par-

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faitement bien, et qu'il ne serait pas en peine de vous tirer d'affaire , s'il vous voyait tomber dans l'eau ; un autre , en parlant de vin de Champagne , vous apprendra qu il ne peut pas le souffrir; enfin, un troisième, en donnant à son héros une couleur politique, ne manquera pas de vous faire sa profession de foi. Écrivez vos mémoires, messieurs, et tout cela y sera parfaitement à sa place ; mais ne venez jamais vous mettre en tiers entre votre livre et votre lecteur ; car alors vous ressemblez à ces gens qui , pendant la représentation d'une pièce, laissent voir leur tête dépassant un châssis de jardin ou de palais , et auxquels on est obligé de crier : « A bas la coulisse ! »

Mercier n'a point évité ce défaut. Dans un de ses chapitres, intitulé : Messieurs Cupis père et fils , il nous apprend « que M. Cupis était un maître à danser très petit, t rès ridi- « cule avec sa perruque , sa veste et son habit de velours <( ciselé ; qu'il ne pouvait jamais le voir et l'entendre lui « donner une leçon de danse sans une dilatation de rate ; « qu'il était toujours tenté de lui sauter par dessus la tête ; « enfin, que le soir il faisait à ses camarades la description de « M. Cupis de pied en cap; que, sans lui, il n'aurait pas été « descripteur, et que c'est cela qui développa en lui le germe « qui depuis a fait le Tableau de Paris. »

Et moi , je vous demande qu'est-ce que tout cela fait au lecteur, qui s'inquiète fort peu de savoir comment vous est venue l'idée de faire tel ou tel ouvrage , mais qui veut seu-

Al LECTEUR.

lemcnt que cet ouvrage l'amuse, l'instruise ou l'intéresse?

Mereier, dans son Tableau de Paris , a des chapitres sur Versailles, Saint-Cloud, Meudon, etc., etc. Nous trouvons que la grande ville offre assez de choses à voir, à observer, sans qu'il soit besoin de sortir de son enceinte. D'ailleurs, Versailles n'est plus Paris ; la ville finit à la barrière; nous n'irons donc pas extra-muros.

Tout ceci ne nous empêche pas de souhaiter, pour notre Grande Ville , le succès qu'obtint le Tableau de Paris de Mercier.

Déjà, dans une esquisse intitulée Paris avant et après dîner, nous avons tracé quelques tableaux, quelques détails touchant les usages d'une partie des habitants de la capitale; ici nous prenons chacun de nos sujets à part ; chacun d'eux nous fournit un article spécial, et qui ne tient en rien à celui qui l'a précédé. Nous ne suivrons aucun ordre dans l'arrangement de nos chapitres; nous laisserons notre plume courir alternativement d'un sujet comique à un monument sévère, d'une scène de mœurs à un souvenir du vieil âge. Nous pensons que cette manière est la plus simple et la meilleure pour connaître cette ville immense, où l'observateur voit passer tour à tour devant ses yeux le tableau du plaisir et celui de la souffrance ; le riche dans son équipage, le pauvre honteux n'osant tendre la main ; l'ouvrier bambocheur qui mange en un jour le produit de sa semaine, et le petit savoyard qui travaille et ornasse pour sa mère.

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