‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 39 sur 135 · U. VEN · texte numérisé non relu

U. VEN

vos robes; si vous avez un parapluie1, ne l'ouvrez pas, car vous seriez encore plus embarrassée : voire parapluie ferait la tulipe, cl pendant que vous chercheriez à le remettre dans son état naturel, vos jupons feraient la tulipe aussi!... cela s'est vu.

Et ne comptez pas sur le secours des hommes dans un pareil moment ; au contraire ils rient alors et semblent enchantés de ce qui vous arrive. Mais pour vous consoler, vous pouvez au moins vous dire que s'ils vous rencontrent une autre fois, ces messieurs ne vous reconnaîtront pas, par la raison que ce n'est jamais votre ligure qu'ils regardent quand il fait du vent.

Beaucoup de gens, à Paris, ne vont jamais au spectacle, mais ne manquent guère d'aller se poster à la sortie, et, ce que vous aurez de la peine à croire, c'est que parfois ces gens-là connaissent mieux les pièces que l'on a jouées que les personnes qui étaient dans la salle.

Vous le comprendrez cependant en sachant que dans cette quantité de spectateurs qui garnissent une salle de spectacle , il y en a un grand nombre qui n'est pas venu là pour les pièces que l'on donne, mais seulement pour voir du monde, lancer de tendres œillades, causer, se distraire, regarder les actrices, toutes choses dans lesquelles la pièce que l'on joue n'est pour rien.

Un beau monsieur, qui dépense le peu qu'il possède à tâcher d'être bien mis, mais qui n'a pas le moyen de payer une place à l'Opéra, va se mettre sous le péristyle quelques minutes avant la sortie. Là, lorsque tout le monde quitte la salle, il fait semblant I. 19

d'en sortir aussi; il met son gant, boutonne son habit ou son paletot, tout en regardant autour de lui, cherchant à voir et à être vu. S'il aperçoit une personne de connaissance, il lui crie :

— Eh! bonjour, mon cher!... Comment, tu étais aussi à l'Opéra? je ne t'ai pas vu!

— Ni moi non plus.

— J'étais cependant au balcon. Je suis très content... belle musique! délicieuse musique!

— Est-ce la première fois que tu voyais cette pièce?

— Oh ! grand Dieu ! Je l'avais vue déjà vingt fois au moins. . . mais je ne m'en lasse jamais.

Un autre va à la sortie de l'Opéra ou des Bouffes, pour voir les toilettes, lorgner les femmes, remarquer les figures, afin de pouvoir aussi dire ensuite:

— Voilà une personne que je vois très souvent aux Bouffes. Ce vieux monsieur est un habitué de l'Opéra.

Ceux qui aiment les émotions fortes, et n'ont pas même le moyen de s'en procurer en achetant une contre-marque, vont se placer devant les théâtres où l'on joue du drame, et là ils recueillent des fragments de conversations sur la pièce; quelquefois ils interrogent jusqu'au pompier et au garde municipal de service; et quand ils ont pu réunir cinq ou six opinions, ils en savent assez pour deviner toute l'intrigue de l'ouvrage, et ils sont très satisfaits; il leur arrive même de faire à d'autres le récit de la pièce qu'ils n'ont pas vue. Dans leur quartier, comme on les voit rentrer tard et qu'ils ont soin de dire qu'ils viennent du spectacle, on va les consulter sur le mérite d'un ouvrage ; leur portière, en allumant leur rat de cave, ne manque pas de leur dire :

— Etes-vous content... ça a-t-il ben marché?

L'individu qui n'a assisté qu'à la sortie prend un air capable, en répondant :

— « Pour marché... oui!... d'abord cela a été jusqu'à la fin...

« ensuite, pour vous dire que l'intrigué est bien suivie... je ne l'af- « firmerai pas... c'est un peu décousu, mais au total c'est un succès « d'argent... il n'y avait qu'une voix là-dessus. »

A la sortie d'un théâtre, bien des personnes portent sur leur figure l'impression que le spectacle leur a fait éprouver.

Voilà une jeune fille qui a les yeux gros , elle a pleuré ; car dans la pièce un amant a trahi sa maîtresse pour en épouser une autre, et elle s'est identifiée avec cette situation, parce que depuis quelque temps son amoureux la néglige; elle craint qu'il ne fasse comme le séducteur qu'elle vient de voir.

Cette dame est bien pâle, en s'appuyant sur le bras de son mari. On a joué un ouvrage où l'adultère forme la base de l'intrigue, et reçoit à la fin un terrible châtiment. Cette dame a été très mal à son aise pendant toute la représentation; elle a trouvé le spectacle trop long, elle ne veut pas y retourner de long-temps.

Voilà des femmes en bonnets, en robes d'indienne, qui rient encore en descendant l'escalier; elles ont ri pendant tout le courant du spectacle, et l'on jouait un drame très noir; il y h. des personnes qui prennent tout du bon côté.

Voilà un petit homme tout bleu, tout rouge, tout colère, il fait de gros yeux qu'il roule autour de lui en cherchant à faire sortir sa tète de la foule qui le presse et le cache. Ce petit homme est outré, exaspéré, parce que dans le vaudeville qu'il vient de voir il y a des plaisanteries sur les bonnets de coton, et qu'il vient d'acheter un fonds de bonneterie pour se livrer spécialement à ce genre de commerce; il monte sur ses orteils, en criant bien haut :

— C'est affreux! c'est indigne!... c'est épouvantable!... Les vaudevillistes se permettent tout maintenant! 11 n'y a donc plus de censure!.. S'il y a une censure, pourquoi souffre-t-elle qu'on se moque des bonnets de coton, qu'on les tourne en ridicule... J'en vends, moi, des bonnets de coton... on veut donc que je ferme boutique... que je dépose inon bilan... Mais j'irai me plaindre demain à mon

commissaire de police... Je ferai une pétition à la Chambre des Députés... Le gouvernement doit protéger les bonnets de coton... et je ferai fermer le théâtre.

A côté de ce petit homme, dont la colère fait rire toutes les personnes qui l'entourent, une dame jeune et jolie, tournure élégante, formes gracieuses, donne le bras à un monsieur qui n'est pas jeune , qui n'est pas beau et qui semble avoir hâte d'être hors de la foule.

11 y a dans les yeux de cette dame une expression si tendre, sa bouche a un sourire si agréable, qu'il est impossible que tout cela ne s'adresse pas à quelqu'un. Une femme jolie, l'est toujours, mais il v a des moments où elle l'est bien plus encore, c'est lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle a fait une conquête et que cette conquête ne lui déplaît- pas. Alors il se fait dans ce charmant visage un travail de

coquetterie qui donne sur-le-champ à. tous les traits une expression de plaisir, de tendresse, de volupté indéfinissable; ordinairement on ne fait pas tout cela pour rien.

Mais regardez derrière la jolie femme, et vous devinerez pour qui est le charmant sourire, en apercevant un fort beau garçon de vingt-huit à trente ans bien cravaté, bien habillé, et qui doit marcher bien près de la robe de cette dame... si toutefois il ne marche pas dessus.

Au spectacle, le beau garçon s'était placé aussi derrière cette belle personne, qui était à la galerie; il n'a pas pu lui parler, puisque le vilain monsieur, qui pourrait bien être un mari, ne s'esl pas éloigné un moment, mais les yeux ont fait un service très actif, et leur conversation semblait fort animée. Enfin, à la sortie, le jeune homme a suivi la jolie femme, de manière à être tout près d'elle; c'est une chose bien dangereuse que la sortie d'un théâtre, car, dans la foule, une dame ne peut guère empêcher qu'une main ne touche son bras, et quelquefois sa taille; que l'on ne lui dise quelques mots téméraires dans l'oreille ; il a y même des audacieux qui vont jusqu'à glisser des billets doux dans un gant, dans une poche, sous une colerette, et une femme est trop foulée alors pour avoir la faculté d'empêcher ces choses-là.

Quand on est au spectacle avec une dame dont la beauté ou la gentillesse peut être remarquée, il est prudent d'attendre, pour sortir de la salle, que toute la foule soit écoulée.

Voilà un de ces hommes connus sous le nom de viveur, de bambocheur. Ces messieurs ne vont au spectacle que pour y faire une connaissance, et ils exploitent si bien la salle depuis le haut jusqu'en bas, qu'ils finissent toujours par faire leurs frais, ce qui signifie trouver ce qu'ils cherchent. A la vérité ces messieurs ne sont pas difficiles, et plutôt que de ne point trouver une femme à reconduire , ils emmèneraient une ouvreuse de logés ou la marchande de bouquets.

Celui-ci est un homme entre deux âges, qui n'a jamais été joli garçon, mais qui a toujours eu de ces physionomies de mauvais sujet que beaucoup de femmes prêtèrent à toutes les autres. La toilette est assez négligée, mais il se donne une tournure et des manières de petit-maître, quoiqu'il n'en ait pas du tout la mine; il se rengorge

dans sa cravate, se balance sur ses hanches, se mouille les lèvres avec le bout de sa langue et a l'air enchanté de lui.

H cause avec deux grisettes auxquelles, dans un entracte, il a offert des oranges, qui ont été acceptées sans difficulté; ces demoiselles n'ont pas du tout l'air farouche; en ce moment le monsieur se consulte pour savoir s'il leur offrira d'entrer au café, et il met pour cela sa main dans son gousset,

Tout ce inonde a franchi la porte de sortie, et de tous côtés vous entendez à vos oreilles :

— Voilà une voiture, mon bourgeois.

— Ça m'a bien amusé.

— Ah! bien, moi, je n'aime pas les pièces où l'on rit. Quand je Vais au spectacle, c'est pour pleurer.

— Où est donc le petit?..

— 11 est là... devant nous.

— Une voiture là, mon maître?

— Minuit moins un quart! c'est trop tard... on n'est pas chez soi à minuit!

— Est-ce qu'il ne me sera pas possible de vous revoir!...

— Prenez garde... on a les yeux sur moi.

— Monsieur, demandez vos gens.

— Faut-il vous chercher un fiacre?

— Pourvu que mon portier ne soit pas couché.

— J'avais à côté de moi une dame qui ne faisait que tousser... c'était insupportable.

— Et moi donc... j'avais un monsieur qui ne faisait qu'éternuer sur ma figure,., vieux singe! va...

— Mesdemoiselles, voulez-vous accepter mon bras?..

— Vous êtes bien honnête, monsieur...

— Qu'est-ce qui demande sa voiture?

- — Demain, à deux heures... je serai assise dans le jardin du Palais-Royal...

— 11 suffit.

— Voilà un fiacre... Montez, mon maître.

— On est très gêné dans ces loges-là... j'ai les jambes engourdies.

— Mesdemoiselles , seriez-vous sensibles à un léger verre de punch?..

— Ah! mon Dieu! j'ai oublié mon parapluie au bureau des cannes!...

— Qu'est-ce que vous avez doue toujours à vous retourner ainsi ?

— Mais, mou ami... c'est que mou châle était accroché après l'habit de ce monsieur.

— Bon! voilà mon socque qui se défait.

— ?s 'oubliez pas le commissionnaire, mon bourgeois.

Pour compléter le tableau, le temps, qui était superbe au commencement de la soirée, a quelquefois totalement changé, et il pleut à verse au moment, de la sortie du spectacle.

Alors les dames ne veulent plus dépasser le péristyle; les hommes courent pour trouver une voiture, ou tout au moins un parapluie; mais les voitures sont toujours rares quand on en a besoin. Un monsieur envoie un commissionnaire lui en chercher une; la voiture arrive ; d'autres personnes montent dedans pendant que le

monsieur est allé chercher sa dame. Il accourt et saute à la portière; les personnes qui sont déjà dans le fiacre ne veulent pas en descendre; on se dispute, on s'injurie. Pendant ce temps d'autres se

décident à affronter l'orage* à être mouillés, à patauger en se re- - troussant. Puis le vilain monsieur qui avait au bras une jolie femme qu'il a été obligé de quitter pour se procurer une voiture, ne retrouve pas sa dame quand il a trouvé un fiacre. ïl la cherche inutilement de tous côtés; il se décide enfin à rentrer chez lui, mais il est très inquiet; seul dans son fiacre, il applique à tout instant la tète à la portière; chaque dame qu'il voit passer lui semble être la sienne; il ordonne alors au cocher d'arrêter, puis, sortant sa tête hors de la voiture, il crie :

— Est-ce toi, ma bonne?... On ne lui répond pas, ou bien un monsieur qui est avec la dame qu'il apostrophe, et que, dans l'obscurité, il n'a pas aperçu, lui répond d'un ton fort sec :

— Dites donc , monsieur, est-ce que c'est ma femme que vous appelez votre bonne ?. . . Qu'est-ce que c'est donc que ce genre-là ?. . .

— Ah! mille pardon, monsieur, c'est que je cherche mon épouse que j'ai perdue à la sortie du spectacle, et dans l'ombre... je croyais.

— îl faudrait tâcher d'y voir, monsieur, avant de se permettre d'appeler ainsi les personnes qui passent... A-t-on jamais vu!...

Le pauvre mari se confond en excuses, il se renfonce dans son fiacre en disant au cocher : — Marchez... je me suis trompé.

Le cocher fouette ses rosses qui s'arrêtent très facilement , mais qui sont fort long -temps avant de se remettre entrain, et les mots : Imbécile, vieille buse! prononcés par le monsieur de la rue parviennent encore aux oreilles du malheureux mari qui fait son possible pour ne point les entendre.

Enfin il est arrivé à sa demeure, il présente au cocher le prix d'une course, mais celui-ci dit :. — Est-ce que vous plaisantez, bourgeois, vouloir me payer une course quand vous m'avez arrêté quatre ou cinq fois en chemin ; ça devrait compter pour cinq courses, mais je suis bon enfant, vous paierez l'heure... et vous donnerez pour boire... faites attention qu'il est plus de minuit.

Le monsieur est obligé d'en passer par tout ce que veut le i. 20

cocher. Il a hâte de rentrer chez lui, il espère que sou épouse l'y aura précédé; mais madame n'est pas rentrée. Faut- il que je me • couche, monsieur, demande le portier.

— Eh! non certainement, est-ce que vous croyez que ma femme ne va pas rentrer coucher!

Madame revient une heure après, bien agitée, bien émue, et tait une scène à son époux en lui reprochant de l'avoir mal cherchée et obligée de revenir seule en voiture ; si bien que c'est le mari qui est obligé de demander pardon.

Vous le voyez, à Paris le spectacle n'est pas toujours dans la salle; il est aussi quelquefois à la sortie.

m MARCHANDS DK VIN.

il n'y a plus à Paris de cabarets proprement dits, niais il y a une immense quantité de marchands de vin; ce commerce a pris une extension vraiment effrayante et qui ne doit pas donner aux étrangers une idée avantageuse de la sobriété des habitants de cette capitale.

Dans les quartiers populeux , presqu'à chaque coin de rue , vous voyez un marchand de vin. Quelquefois vous ne ferez point cent pas sans en apercevoir quatre; ils se placent en face l'un de l'autre, ils pullulent; loin de se nuire, il paraît qu'ils se soutiennent mutuellement. L'ivrogne qui peut encore marcher ne manque pas, en sortant de chez un marchand de vin, d'entrer chez le premier qu'il apercevra, afin de s'y achever.

Et cependant, malgré la grande consommation de vin qui a lieu chaque jour dans Paris, nous devons dire que l'on rencontre peu d'ivrognes; le Français s'étourdit souvent; il se donne une petite

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