LES MARCHANDS DE VIN
pointe qui ajoute a sa gaité naturelle, mais il se grise rarement , et ces hommes que parfois Ton aperçoit ivres-morts, couchés au coin d'une borne, sont des exceptions, et vous savez que l'exception prouve en laveur de la règle.
Jadis les gens du monde, les hommes de lettres, les seigneurs de la cour même ne rougissaient pas d'aller dîner ou souper au cabaret. Sous Louis XIV, Chapelle , Ial Fontaine, Bachaimiont, Boileaa , Sçàron et tant d'autres s'y réunissaient pour rire , se divertir, l'aire bombance. Les roués, les lovelaces de l'époque s'y donnaient rendez-vous, y passaient en revue leurs conquêtes, leurs bonnes fortunes, et terminaient ordinairement la séance en cassant beaucoup d'assiettes et de bouteilles, en faisant du tapage, et quelquefois en rossant le cabaretier, après avoir lutine sa femme, sa fille el les servantes, si elles étaient jolies.
Tout ceci prouve que les cabarets d'autrefois étaient nos restaurateurs d'aujourd'hui. Seulement nous devons dire que maintenant les choses se passent plus convenablement. Si parfois encore nos petits-maîtres, nos lions, nos dandys se livrent chez un restaurateur à une gaîté trop excentrique, s'ils brisent quelques bouteilles et quelques verres de Champagne, ils paient Le traiteur au lieu de le rosser, et ne vont jamais luthier les dames du comptoir. L'avantagé est entièrement pour notre époque,
Quelque temps avant la révolution de 89, on allait encore par ton, par mode autant que pour se divertir dans quelques cabarets en réputation. Alors le fameux Uamponeau régnait à la Côurtille; un peu plus tard, le Grand Salon de la rue Coquenard eut le privilège d'attirer la foule; à ce dernier cabaret, la danse faisait avec Bacchus les honneurs de l'endroit. Dans une salle immense, carrée, et qui n'avait pour tout ornement que des tables sans nappes , placées tout le long de. la muraille , on avait cependant élevé un orchestre. C'est là que les uns se livraient à une danse qui devait être un peu décolletée, tandis que les autres buvaient eu jouis-
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sant de la vue du bal. Alors ou ne connaissait point le cancan ni la chahut, mais on y faisait la course, qui netait autre chose que ces galops formidables, entraînants, échevelés, dont vous avez pu vous donner le plaisir aux derniers bals de l'Opéra de notre temps. Maintenant les marchands de vin on! des boutiques assez propres,
des comptons en étain toujours bien luisants, quelquefois des enseignes assez comiques. Mais vous lisez toujours au dessus de leur porte: Commerce de vin, car on ne veut plus être marchand, on veut être commerçant; sur l'entrée d'une boutique qui ressemblait à une échoppe, nous avons lu : Commerce de pommes de terre frites , sur une autre : Commerce d'arlequins , et vous savez que les arlequins sont des restants de viande cuite, achetés aux cuisinières de bonne maison, et qui composent ensuite le dîner d'un maçon ou d'un porteur d'eau. Faire du commerce, telle est l'ambition générale. Nous ne serions pas surpris de lire incessamment : Maison de commerce, au dessus de ces petits cabinets ou In séance se paie trois sous.