‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 4 sur 135 · S BUREAU DES NOURRICES · texte numérisé non relu

S BUREAU DES NOURRICES

manquez pas de dire : « Donnez-moi quelque chose de hou... de « sûr... que je puisse prendre de confiance. » On vous a fait un petit signe , qui signifie : « Vous pouvez être tranquille ; » et on ajoute : « Tenez-vous au pays? »

— Non.... pourvu que ce ne soit pas une Lorraine.... il y a un

vilain proverbe sur les Lorraines Ah ! je ne me soucierais pas

d'une Normande; elle donnerait du cidre à mon enfant... c'est trop rafraîchissant. Je ne veux pas non plus d'une Picarde ; elles ont mauvaise tête; elles se disputent pour un rien, et cela échauffe leur lait. On dit que les Bourguignonnes font trop les gentilles avec les hommes... cela n'est pas rassurant... Je ne désire pas une lire-

BUREAU m§ NOURRICES. i)

tonne... Je craindrais de prendre une Champenoise... Du reste, le pays m'est indifférent.

Pendant que vous dites tout cela, un homme, jeune encore, laid, mal bâti, gros, petit, et d'une tournure commune, entre dans le bureau, tout essoufflé, tout en nage , mais ayant l'air radieux ; il s'écrie :

— Ça y est cette fois! ma femme vient d'accoucher de quelque chose d'un peu soigné!... Ah!... le bel enfant! Je ne sais pas à qui il ressemble, par exemple... mais nous trouverons ça plus tard.

Je veux une nourrice très forte : mon enfant est énorme. . . Si j'avais pu lui donner une vache, je l'aurais fait... mais mes moyens ne me le permettent pas. Donnez-moi, s'il vous plaît, une grosse nourrice... avec toutes ses dépendances.

Et notre homme accompagne cette phrase d'un geste significatif» en arrondissant ses bras devant sa poitrine, et il pousse un nouvel

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éclat de rire ; puis tout d'un coup il s'arrête, se frappe le front, le ventre, les cuisses, et s'écrie :

— Ah! sapristi! suis-je bête... Ah! je ne m'en suis pas informé... Ah ! en voilà une bonne ! j'ai oublié de demander quel était le sexe de mon enfant... je ne sais pas si c'est un garçon ou une fille, s'il est mâle ou femelle... La garde m'a montré le poupon, en me disant : « Monsieur Troufaguet, voilà le résultat de votre amour con- « jugal... » Moi, j'ai admiré, embrassé mon résultat... Je l'ai trouvé magnifique, mon résultat... et on m'a dit : « Courez chercher une « nourrice... » Et je suis parti comme un pétard, sans penser à m'informer du plus intéressant... Je vas revenir.

On veut retenir M. Troufaguet; on lui dit qu'il peut toujours choisir une nourrice pour son enfant ; qu'il n'est pas nécessaire pour cela de savoir si c'est un garçon ou une fille, vu que l'un ou l'autre ont également besoin de téter.

M. Troufaguet n'entend pas cela ; il repousse tout le monde, et sort en disant : « Prendre une nourrice sans savoir ce que je lui « donne... pas si bête!... Vous comprenez bien que si c'est un gar- « çon, je lui choisirai une nourrice plus mâle... plus solide... une « gaillarde... Je vas revenir. »

A peine M. Troufaguet s'est-il éloigné, que vous voyez arriver un grand homme, fort bien couvert, fort mince, ayant des cheveux roux et coupés très ras : à son parler et à sa tournure, vous avez reconnu un de nos voisins d'outre-mer.

L'Anglais s'avance avec gravité près de la dame du bureau, et lui dit :

— Médéme le bureau, je volais tout de suite un bonne nourrice pour manger mon enfant, que mon épouse il povait pas.

On devine que l'Anglais demande une nourrice pour faire manger son enfant ; avec les étrangers, il faut traduire leur pensée. La dame du bureau donne ses ordres pour que l'on fasse venir une collection de nourrices.

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