BUREAU DES NOURRICES
La dame du bureau, impatientée de ce manège, dit enfin d'un (on sévère :
— Monsieur, vous avez une singulière façon de chercher une nourrice... ordinairement on se contente de regarder et on ne tâte pas toutes ces dames comme vous le faites.
— Eh bien, madame, on a tort! répond le monsieur en faisant le joli-cœur. Croyez-vous que j'aie envie de prendre chat en poche pour l'enfant de ma cousine... qui m'est si chère! Tâter est le plus important, madame. D'autant plus que la petite promet d'être fort jolie, et je n'ai pas envie de lui donner une nourrice qui la rende camarde !
— Camarde ! et depuis quand , monsieur, une nourrice peut-elle rendre camard l'enfant qu'on lui confie.
— 11 me paraît, madame, que vous n'avez pas lu Rabelais, car vous ne m'adresseriez pas cette question !
— Rabelais... Non, monsieur, je ne l'ai pas lu en effet, et que dit-il ce Rabelais concernant les nourrices?
— 11 dit , madame, que lorsqu'une nourrice a les seins trop durs, l'enfant, qui a presque toujours le visage collé dessus, finit nécessairement par avoir le nez retroussé ou épaté, tandis que, lorsque les objets prêtent, le nez s'y enfonce facilement et sans prendre une mauvaise forme. Or donc, madame, je ne prendrai aucune de ces dames, parce qu'elles les ont trop durs.
— Vous êtes le premier que j'entende se plaindre de cela, monsieur. Au reste, je vous préviens que je ne vous laisserai pas chercher une nourrice de cette manière ; j'ai remarqué que vous ne faisiez pas autre chose et que vous n'arrêtiez jamais personne. A l'avenir, monsieur, on vous reconnaîtra.
Le ci-devant jeune homme se pince les lèvres , fait une demipirouette et sort, en disant :
— Ma foi, je vais conseiller à ma belle cousine de nourrir ellemême... et je réponds que sa petite ne sera pas camarde.