LI S GRISETTES AU SPECTACLE
pagnoles... Oh! les pièces espagnoles!... Quand les hommes ont des toques et des haut-de-chausses en soie , je trouve que c'est toujours bien plus intéressant.
Mais la pièce se joue, les grisettes sont tout oreilles, surtout s'il n'y a plus personne de la boutique à l'entrée de l'orchestre. Quelquefois un ouvrier en casquette, un homme du peuple assis près d'elles, leur adresse la parole et semble avoir envie de faire leur connaissance ; mais elles le reçoivent fort mal , et souvent ne lui répondent pas; pour faire la conquête de ces demoiselles, il faut être artiste, ou tout au moins porter un chapeau rond et un pantalon à sous-pieds,
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() vous (jui n'êtes ni directeur, ni auteur, ni acteur, ni musicien, ni actionnaire, ni souffleur, ni pompier, et qui n'avez pas vos entrées sur le théâtre, où cependant vous brûlez de vous glisser, pour voir les actrices de près,., au risque de perdre vos illusions , ce qui pourrait fort bien arriver, je vous en préviens... venez., je vais vous introduire non pas sur le théâtre, mais dans la loge d'une de ces dames, ce qui est une faveur bien plus précieuse encore.
Nous n'irons pas dans un théâtre du premier ordre, car dans la plupart des loges de ces dames vous trouveriez de l'élégance, du luxe, de riches portières cachant les portes, des meubles du meilleur goût, des glaces superbes, des divans, des tapis moelleux, des lampes d'albâtre; puis une société choisie, des hommes de lettres, des journalistes, des célébrités dans tous les genres qui viennent faire leur cour à l'actrice que le public applaudit. Vous vous croiriez là dans un salon de la Chaussée d'Antin, et cela n'aurait rien de piquant à vos yeux.
Nous entrerons dans un théâtre du second ordre; c'est moins élégant, moins riche, mais c'est plus original. Non pas que dans les théâtres du second ordre , quelques unes de ces dames n'aient aussi des loges fort coquettement décorées... Il en est même qui peuvent rivaliser de luxe avec celle d'une célébrité de nos premiers théâtres, et du reste cela n'a rien «le surprenant , puisque quelquefois c'est la même personne qui a fait décorer les deux.
Mais nous choisirons la loge d'une actrice dont la renommée ne fatigue pas chaque jour la réclame et les lecteurs de journaux.
La propriétaire de cette loge joue dans la seconde pièce ; elle arrive au moment où l'on commence la première. Elle n'a pas trop de temps devant elle, parce qu'il faut qu'elle se fasse coiffer.
Elle entre par cette petite porte qui est ordinairement derrière le théâtre. En passant devant la concierge, elle s'arrête, avance la tête, et dit : « Il n'y a rien pour moi? » Car beaucoup de ces dames attendent toujours quelque chose, même lorsqu'elles ont tout ce qu'il leur faut. Quand la réponse est négative , la figure de l'actrice se rembrunit légèrement, parce qu'il est très flatteur de recevoir des déclarations d'amour et des billets doux, alors même qu'on n'a pas l'intention d'y répondre. On montre cela à ses camarades, à -ses rivales, cela les fait enrager, et c'est toujours fort agréable.
L'actrice a monté l'escalier ; elle arrive au couloir où sont les loges des dames , qui ordinairement ne se trouvent pas à côté de celles des hommes : ce qui vous fait savoir que la décence se glisse partout, même dans l'intérieur d'un théâtre; mais on les a tant calomniés ces pauvres comédiens!... Cependant il y a des théâtres où les sexes sont mêlés.
L'actrice passe devant les loges de ses camarades ; la plupart ne sont pas fermées, car l'une appelle l'habilleuse, l'autre attend le coiffeur, celle-ci va demander du rouge à l'une de ses voisines , tandis que celle-là va lui emprunter du blanc.
Après quelques bonsoirs, quelques petits mois échangés , l'ac-
UNE LOGL d'aCTRI€B. B ô 7
trice entre dans sa loge; elle la possède à elle seule, et c'est déjà quelque chose, parce que beaucoup de ces dames n'ont qu'une loge pour deux et quelquefois pour trois , ce qui amène toujours des désagréments et des querelles. Cependant du moment que l'on est sortie des utilités, "il est rare que l'on n'ait pas une loge pour soi seule ; à moins cependant que d'un commun accord, et pour en avoir une plus vaste, on ne la partage avec une camarade dont on est l'amie. Mais au théâtre, comme partout , l'amitié est bien fragile! pour qu'elle soit de quelque durée entre ces dames, il faut surtout qu'elles ne jouent point le même emploi.
Une loge pour une personne n'est pas grande dans les théâtres du boulevart. Figurez-vous un espace de six pieds carrés à peu près, dans lequel il faut que vous fassiez tenir une glace, ou un grand miroir, une espèce d'armoire basse comme un petit buffet qui tient tout un côté de la muraille, et dont le dessus sert detablr et de toilette, puis quelquefois une véritable toilette; ensuite un coffre, un ou deux cartons, deux ou trois planches sur lesquelles on met des pots de rouge, de blanc, de bleu, de pommades , de pâtes, de savons, d'essences, d'huiles antiques, de poudres, d'opiat, de gomme, et une infinité d'autres cosmétiques: un porte-manteau après lequel on pend la robe de ville et quelques costumes de théâtre, deux ou trois chaises, un divan, ou tout au moins une banquette, ou un fauteuil, ou un tabouret. Puis une moitié de poêle, ou un simple tuyau qui est censé donner de la chaleur, et enfin un bec de gaz qui va ordinairement trop fort , ou n'éclaire pas assez, et que l'actrice n'ose jamais tourner elle-même de peur de voir la flamme s'élever jusqu'au plafond.
Quand trois personnes sont réunies dans une de ces loges, vous comprenez qu'il y en a une assise dans un petit coin sur le coffre , le divan ou une chaise, et à laquelle il est défendu de bouger; il n'esl même pas nécessaire de le lui défendre.
[/actrice entre dans sa loge qui est éclairée. File commence par
358 UNE LOGE D ACTl'JCK.
jeter dé côté son chapeau, son châle, ou sa pelisse, par se débarrasser, du- ikhii qui est noué autour de son cou, et en faisant toul cela, elle murmure :
— Ah! que cela sent mauvais ici... ce gaz infecte... cela prend à la poitrine... Je voudrais que le diable emportât leur gaz... ce bec va trop fort aussi.
Elle sort de sa loge et entre dans celle qui est à sa gauche , où l'actrice qui fait les ingénuités cause mystérieusement avec un auteur au sujet d'un rôle, ou sur tout autre sujet.
Celle qui vient d'arriver dit , en apercevant l'auteur dans la loge de sa camarade :
— Ah! pardon, je vous dérange...
— Mais non, du tout ! tiens, par exemple, c'te bêtise!... (répond
UN-E LOOK DAOTKICK. 359
l'ingénuité, tout en se retournant pour attacher sa jarretière) ; je
causais avec X au sujet de la pièce qu'il a lue ce matin, et je
lui demandais de me ralonger un peu mon rôle... et de m'ajoutei deux ou trois couplets, car ejifïn je chante... j'ai de la voix... eli bien, faites-moi donc chanter!... Ils sont étonnants ces auteurs... quand ils ont une actrice qui chante bien, ils ne lui mettent que des morceaux d'ensemble, des bouts de sortie, des riens du tout, quoi ! . . .
— Votre rôle n'est pas joli peut-être, s'écrie l'auteur en haussant les épaules avec impatience?
— Je ne dis pas cela, mon petit ; si, il est gentil... Ce n'est pas un de ces rôles étourdissants... qui enlèvent un public, mais entin je ne me plains pas du rôle.
— C'est heureux.
— Mais je me plains du chant... je n'ai que de vieilles ran gaines... et l'amoureuse a tous les jolis morceaux... Comme il me semble que j'ai au moins autant de voix qu'elle, je dis que ce n'est pas juste.
Celle qui vient d'arriver , et que cette discussion n'intéresse pas, parce qu elle ne joue point dans la pièce en question , s'écrie :
— Je voudrais bien baisser mon gaz, moi; il va trop tort, mais je n'ose pas y toucher... il n'y a donc pas un garçon de théâtre par ici... Te connais-tu à cela, toi?
— Moi, toucher à leurs becs de gaz... ah! le plus souvent ..
Et l'ingénuité va dans le couloir, et se met à crier avec une voix de premiers rôles :
— Madame Rot ! . . . madame Rot !..
Madame Rot est l'habilleuse de ces darnes ; on entend de quelques loges plus loin sa voix qui répond :
— Qu'est-ce qui appelle?
-— Eh ben! c'est moi... je ne suis pas lacée, dites donc...
— Je vais venir.
oGO UNE LOGÉ D'ACTRICE.
L'actrice qui vient d'arriver, et que nous nommerons Zizi, s'écrie à son tour :
— Madame Rot! si vous voyez Bichet, le coiffeur, envoyez-lemoi. Ah!... voilà Pierre... Pierre !# venez donc me baisser mon gaz... c'est effrayant comme ça flambe dans ma loge.
Le garçon de théâtre entre dans la loge de mademoiselle Zizi ; il rétablit l'équilibre dans la lumière, et l'actrice se remet à se déshabiller.
Elle est en train de mettre la chaussure du personnage qu'elle représente, lorsqu'on entrouvre sa porte. C'est l'actrice qui joue les comiques ; elle est costumée en servante d'auberge , et avance sa tête en disant :
— Es -tu seule?
— Oui, oui; viens donc cancanner un peu.
— Ma chère, je suis furieuse!
— Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?
— Tu n'étais pas à la lecture de ce matin ?
— Non, puisque je ne joue pas dans la pièce de X 11 ne me
donne jamais de rôle , ce grand serinard-là . . . Au reste je n'y tiens pas! elles ne sont pas si bonnes ses pièces !... c'est spirituel comme mon genou!
— Oh ! ma chère, figure-toi qu'il vient de me donner une panne, mais tout ce qu'il y a de plus panne!., un bouche-trou jouerait cela!.. Et encore avant la lecture, quand je lui demandais si je jouerais dans sa pièce, est-ce qu'il n'a pas eu le front de me répondre : Oui, oui, vous avez un rôle et vous serez contente!... Mais je ne le jouerai pas son rôle... oh! par exemple, j'aimerais mieux rompre mon engagement!...
Pendant que la première comique parle, mademoiselle Zizi tourne, retourne, et bouleverse tout sur l'armoire qui fait toilette, en murmurant :
— Qu'est-ce qu'ils ont fait de mon lacet de soie?... j'en avais un
U-BÎE LOGE DACTRïÇE. 36 j
tout neuf hier que j'avais laissé là-dedans... niais on vous prend tout ici; il n'y a pas moyen de retrouver quelque chose.
— Comprend-on cela?... moi, enfin, ce n'est pas pour me faire valoir, mais tout le monde sait que je suis aimée du public... Je ne dis pas que j'ai du talent... mais je fais rire... voilà! eh bien, qu'ils tâchent donc de faire rire, les autres qui en ont tant de talent . . . voilà!
Zizi, retourne dans le couloir et crie à tue-tête :
— Monsieur Bichet!... mais je vous attends... venez donc me coiffer... Ah! quel ennui que cet être-là... il faut toujours attendre après lui...
;K)2 une loge d'actrice.
-Si encore on nie donnait un rôle court... mais qui eut une jolie scène... quelques mots comiques... je ne dirais rien, parce que
je sais bien que tous les rôles ne peuvent pas être de six cents!
mais pas un mot drôle!., pas un effet à faire... je défie à qui que ce soit de faire de l'effet dans ce rôle-là.
La voix du régisseur se fait entendre dans le couloir, et crie en faux bourdon :
— Mademoiselle Tonton ! c'est à vous !
L'actrice qui se nomme Tonton sort précipitamment de la Loge en disant :
— Ah! tiens, c'est vrai... j'allais manquer mon entrée, moi... pour me faire empoigner... Oh! non... le public m'aime trop... j'aurais dit quelque bêtise en entrant, et ils auraient ri... On le tient un peu son public... Ah! dis donc, Zizi , j'ai un fameux cancan à te conter au sujet de Marinette.
— Ah bien! tu reviendras.
— Oui... ah! ah!... tara... aaaaa... hum! Ah! j'ai un chat dans la gorge.
Mademoiselle Zizi a fini de se chausser et de mettre ce vêtement de dessous indispensable aux femmes lorsqu'elles montent sur un théâtre.
Le coiffeur arrive; c'est un jeune homme fort gentil et qui oppose le plus grand flegme à la vivacité de ces dames.
— Ah! monsieur Bichet , que vous êtes cruel, voilà une heure que je vous attends...
— Avez-vous un ruban?
— Oui... Ensuite je suis obligée de me dépêcher pour m'habiller... Je vous ai appelé dix fois.
— Avez-vous de la pommade ?
— Oui... Vous savez pourtant bien que je commence l'autre pièce... moi, ça me fait mal de m'impatienter!
— Avez-vous des épingles noires?
— Oui... 11 y a des gens qui sont heureux! que rien n'émeut... n'inquiète... Toujours des anglaises, vous savez?
— Oui, oui.
El n'y a pas deux minutes que le coiffeur tient la tête de mademoiselle Zizi, lorsqu'on cogne doucement à la porte de sa loge.
— Entrez! crie l'actrice sans se déranger.
On tourne la clef, et un monsieur dont la ligure est encadrée dans des favoris noirs très épais, et les mains emprisonnées dans des gants jaunes d'une extrême fraîcheur, se glisse dans la loge avec son chapeau sur la tête et sa canne à pomme d'argent dans la poehe de son léger paletot.
— Est-ce que je puis entrer? dit le monsieur en souriant fort agréablement. Et l'actrice, qui n'a pas pu tourner la tête, mais qui a reconnu le jeune homme dans la glace qui est devant elle, lui répond d'un ton très familier :
— Pourquoi pas? Ah! venez donc un peu qu'on vous parle; vous êtes aimable!... me faire attendre deux heures chez moi ce matin, pour ne pas venir... Tenez, mettez-vous là... Prenez garde de vous asseoir sur ma ceinture, malheureux!... Allons, bon, j'en étais sûre, il est déjà dessus. . .
— Mais non, mais non! calmez-vous... la voilà votre ceinture.. Et le monsieur, après avoir débarrassé une chaise d'une foule
d'objets et être parvenu non sans peine à se faire une petite place, s'asseoit dans un coin, regardant coiffer mademoiselle Zizi.
— Voyons, répondez-moi donc, pourquoi n'êtes-vous pas venu ce matin?
— Parce qu'il m'est survenu un déjeuner avec deux amis.
— Ah! ouiche!.. comme je donne là-dedans... ce n'est pas à moi qu'il faut dire ces choses là... Monsieur Bichet, les touffes un peu plus relevées.
— Oui, mademoiselle.
— Vous aviez quelque femme à promener probablement.
304 uni: loge d'actrice.
— Quelle idée et qu'y a-t-il d'étonnant à ce que l'on ait
un déjeûner d'hommes ?
— Vous m'avez dit cent fois que vous n'aimiez pas les déjeuners, que cela vous faisait mal... Très bien... le front plus découvert... c'est cela.
— Voulez-vous me donner des épingles?
— Tenez... En avez-vous assez?
— Oui
— Que cela tienne bien surtout , que cela ne fasse pas comme à Palmyra qui a perdu une de ses anglaises l'autre soir en scène , au moment où on l'arrache des bras de son père... que l'on mène au supplice.. Ah! a-t-on ri!
— Mademoiselle Palmyra avait voulu se coiffer elle-même... elle n'a que ce qu'elle mérite... Voilà, mademoiselle.
— Merci, monsieur Bichet.
Et le coiffeur, qui vient d'en finir avec mademoiselle Zizi, sort de la loge pour aller prendre une autre tête. La jeune actrice s'assied devant sa glace, et commence alors à mettre son rouge tout en causant avec le monsieur qui est dans un coin.
— A propos, que disiez-vous donc hier dans les coulisses à mademoiselle Astasie?
— Moi... ma foi, nous causions de choses et d'autres.
— Cela a duré bien long-temps. . . pour une conversation de choses et d'autres!., j'ai idée que ce n'était pas d'autres que vous parliez!...
— Vous savez qu'Astasie est assez moqueuse : elle me faisait remarquer un de vos jeunes premiers qui a toujours le même geste...
— Eh bien, si son geste est gentil, il a raison d'y tenir... Écoutez, Kouzikoff, je vous ai prévenu que j'étais jalouse... cela m'ennuie de vous voir causer dans les coulisses avec Astasie... si je vous vois encore près d'elle, je lui ferai une drôle de scène...
— Vous êtes folle.
— (Test possible, mais enfin vous voilà prévenu ; faites-y attention.
UNE LOOK d'â€TRI€E. 365
— Ne croyez-vous pas que je suis amoureux d'Astasie?
— Amoureux, je ne dis pas... mais les hommes sont si indignes! il suffira d'un costume baroque pour leur donner des idées anacréontiques... Ah! bien... voilà que je me mets du rouge sur le nez ! c'est adroit.
En ce moment on frappe deux petits coups à la porte. Monsieur Ivouzikoff fronce le sourcil , en disant :
— Qui est-ce qui vous arrive là?... C'est insupportable! on ne peut pas être deux minutes tranquilles!
Une voix masculine dit dans le couloir :
— Mademoiselle Zizi, est-ce qu'on peut vous présenter son hommage?
L'actrice fait un mouvement d'impatience en murmurant : Ah ! c'est B... Est-ce qu'il vient encore m'ennuyer, cet auteur-là... avec son lorgnon ?
— Il vous fait la cour?...
— Lui! par exemple... vous allez voir comme je vais le recevoir... Restez derrière la porte, il ne vous verra pas.
Mademoiselle Zizi entrouvre la porte de sa loge , et se tient à l'entrée, de manière à ce que la personne qui est dans le couloir ne puisse pas voir M. Kouzikoff.
Un monsieur qui a beaucoup de désinvolture dans la démarche s'apprête à entrer dans la loge de mademoiselle Zizi, qui l'arrête en lui disant :
— Ah! c'est vous, monsieur B...? pardon, c'est que je m'habille.
— Je serais désolé de vous déranger... Je voulais savoir si vous alliez ce soir au bal d'artistes qui a lieu...
— Moi, aller au bal! oh! jamais... est-ce que je vais au bal?... Je vais rentrer bien sagement me coucher quand j'aurai joué.
— Comment, vous n'aimez donc pas le plaisir, la danse?...
— Non; la danse n'est pas ce que j'aime... Madame Kol... je vous attends.
366 UNE LOGE* d' ACTR ICE .
— Me voilà! — Allons donc!
— Bonsoir, mademoiselle! Zizi.
— Bonsoir, monsieur B...; je vous souhaite bien du plaisir au bal.
— J'en aurais eu beaucoup, si je vous y avais rencontrée.
— Vous êtes trop aimable.
Mademoiselle Zizi rentre dans sa loge, en disant à M. Kouzikofï' :
— Eh bien, vous avez entendu notre conversation... j'espère que c'est bien innocent.
— C'est-à-dire qu'il espérait vous mener au bal.
— Non ; il me demandait seulement si j'y allais... parce qu'on lui a dit que je valsais bien et qu'il adore la valse.. Ah! voilà madame Kot! enfin...
L'habilleuse entre dans la loge. C'est une grande et forte femme de trente-cinq à cinquante ans, à l'abord un peu grenadier , et dont la mise est fort négligée, qui a été jolie, qui a été coquette , qui a fait des conquêtes, mais qui ne songe plus qu'à habiller ces dames, à leur vendre des bouteilles de blanc, à faire leurs commissions dramatiques, et à leur rapporter parfois ce qu'un homme comme il faut et bien couvert lui a dit pour elles. Du reste, l'habilleuse est la discrétion même, et lorsqu'elle trouve un monsieur dans la loge d'une de ces dames, c'est absolument pour elle comme si elle ne voyait rien.
— Faut-il que je m'en aille? dit M. Kouzikoff en voyant entrer l'habilleuse.
— Non, non: vous pouvez rester... je suis habillée en dessous... ce n'est que la robe à me passer.. Tenez, pour vous occuper, noircissez-moi une épingle noire à cette chandelle que je vais allumer.
— Pourquoi faire?
— Vous le verrez... Dépêchons-nous, madame Ilot, j'ai peur d'être en retard; où en est-on?
Voilà Astasie qui va s'empoisonner.
Ah! bon, j'ai le temps alors. . . Tâchez donc que cela me pince
UNF LOGE D ACTRICE. 3(> 7
mieux de la taille... C'est trop large cela!., ces dames du magasin sont terrible? pour me faire des robes qui bâillent du dos...
— Nous mettrons des épingles, et demain on leur fera refaire cela.
— Ah! oui, je vous en prie; vous serez bien gentille... Dites donc , est-ce vrai que dans la pièce que l'on joue après demain Palnryra sera poudrée?
— Mais oui... une perruque... coiffure Kégence.
— Ah! grand Dieu!... de la poudre avec sa petite ligure chafouine... Je louerai une loge pour voir cela, si on ne me donne pas de billets.... Avons-nous du monde se soir?
— Oui... une belle chambrée.
AtiX UWE LOGK d'aCTKICK.
— Tant mieux : je n'aime pas à jouer devant les banquettes, moi ; va me démonte tout de suite.
M. Kouzikoff, qui tient une épingle noire dans la flamme d'une chandelle, pousse un cri parce qu'il vient de se brûler. Mademoiselle Zizi part d'un éclat de rire , en disant :
— Ah! est-il douillet... Mais on ne noircit que la tête... Allons, c'est bien... mettez-la ici... Ah! un coup de pistolet... voilà la pièce qui finit... Merci, madame Ilot...
L'habilleuse a fini, elle s'en va; mademoiselle Zizi, qui a un costume de paysanne, se regarde du haut en bas, puis dit au monsieur qui est là :
— Comment me trouvez-vous?
— Toujours charmante.
— Oh! je ne demande pas de compliments... pourvu que vous ne me préfériez pas mademoiselle Astasie!
— Que vous êtes enfant!
— Mon petit bonnet est-il bien posé?
— Comme un ange.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il a donc à sonner celui-là?... est-ce qu'ils ne veulent pas faire d'entr' actes aujourd'hui?... Ah! mon épingle, voyons.
Mademoiselle Zizi prend l'épingle noire que l'on a tenue à la flamme de la chandelle ; elle s'approche de la glace , puis avec la tête de l'épingle noircie, elle se fait légèrement un petit trait noir dans le coin de l'œil du côté de la tempe.
— A quoi sert ce que vous faites là? demande M. Kouzikoff.
— Mon cher ami, cela grandit les yeux.
— Les vôtres n'ont pas besoin de cela.
— Oh! c'est égal, au théâtre, voyez-vous, il y a de ces choses qu'il ne faut jamais négliger... Ah! mon blanc à présent... par exemple, voilà une petite bouteille que madame Rot m'a vendue... c'est du blanc liquide à la rose... cela lui revient bien à trois sous,
une loge d'actrice. 369
et elle me l'a fait payer trois francs. Mais je ne serai plus si bête... je m'en ferai moi-même maintenant, il n'y a rien de si facile.
Pendant que mademoiselle Zizi se met une couche de blanc sur les bras et les mains, on ouvre la porte de sa loge, et mademoiselle Tonton entre en s'écriant :
— Ah! ma chère... je n'en peux plus... ai-je ri!... Ah! bonsoir, monsieur Kouzikoff !. . . Ah! il n'y a qu'ici qu'on voit des choses pareilles.
— Quoi donc ?
— Palmyra qui vient de faire faire une annonce.
— Ah ! bah ! . . . et parce que? . . .
— Parce que soi-disant elle a été très malade ce matin... elle a encore des crampes... elle est enrouée...
— Ah! bah! c'est une envie d'éternuer rentrée qu'elle aura eue. .
— Et elle a fait réclamer l'indulgence du public...
— As-tu fini!...
— Mais le plus joli, c'est notre régisseur, qui a pataugé en faisant l'annonce. Quand il a eu fait ses saluts au public, il a dit : « Messieurs, mademoiselle Palmyra ayant des rampes dans l'estomac, elle craint que cela ne la gêne pour chanter, et elle réclame toute votre indulgence... »
— Oh! délicieux!
— Alors il y a un titi qui s'est écrié : j crois ben que ça doit la gêner... En v'ià une blague!...
- Ah! ah ah! Mais à propos, Tonton, tu avais un autre cancan à me conter... Ah! qu'il est ennuyeux avec sa sonnerie, celui-là.
- — Voilà ce que c'est : d'abord, il y a deux jours, il y avait un article superbe dans un journal de théâtre pour la petite Marinette.
— Oh! mon Dieu!... Marinette, qui ne sait pas dire quatre mots de suite.
- Tu sais que dans la dernière pièce, Marinette... Ah! encore quelqu'un
370 UNE LOGE D ACTRIÇfc.
Le régisseur entr ouvre la porte de la loge en disant :
— Êtes-vous prête, mademoiselle Zizi.
— Oui; vous pouvez frapper.
Le régisseur referme la porte et disparaît. La jeune comique re- , prend.
— Marinette fait une petite paysanne qui dit seulement au seigneur qui veut l'embrasser : Je ne veux pas vous écouter, monseigneur !
— Eh bien, le journal a mis : « On a remarqué dans cette pièce une jeune et jolie personne, nommée Marinette, qui s'acquitte d'un petit rôle avec une grâce et une gentilleuse toute particulière. Nous ne doutons pas que les auteurs ne s'empressent de lui confier des rôles plus importants, car il y a dans cette jeune actrice tout ce qui décèle un grand talent et un bel avenir. »
— Ah! ah! c'est trop fort... et elle ne peut pas ouvrir la bouche sans être huée!...
— Dame! voilà ce que c'est que d'avoir un amant journaliste!
— Ah! elle en a donc un... et sa mère qui ne la quittait pas.
— Oui; on sait ce que tout ça veut dire. Moi, je ne suis pas une prude , certainement , mais il y a de ces choses qui me font mal . . . Ainsi, quand je voyais la mère de Marinette suivre sa fille jusque sous le théâtre, dans la pièce où elle descend par une trappe... je disais : Tout ça....
Une grosse voix crie dans le couloir :
— On va commencer la seconde pièce !
— Je vais me déshabiller, dit Tonton. Bonsoir, monsieur Kouzikoff.
— Bonsoir, mademoiselle.
— Et moi, je vais jouer, dit mademoiselle Zizi, en sortant de sa loge, suivie du monsieur qui vient enfin de quitter son petit coin.
— Kouzikoff, vous n'allez pas venir sur le théâtre; vous allez vous placer dans la salle... entendez-vous?...
— Mais. ..
- Oh ! point de niais.. Allez vous mettre à l'avant-scène , et si vous faites des yeux à Astasie... je le verrai bien.
— C'est que je la sais par cœur cette pièce-là... j'aimerais autant aller au café.
— Du tout! du tout! je veux vous voir à l'avant-scène ; au moins je verrai ce que vous faites, et j'espère que vous viendrez me chercher après, pour me reconduire.
— Quelle question !
— Ah! mon Dieu! je crois qu'on lève la toile... et je suis en scène au lever du rideau... Mon bouquet. Ah! Dieu! j'allais l'oublier...
Mademoiselle Zizi va prendre un bouquet dans sa loge , et court précipitamment sur le théâtre.
M. Kouzikoff redescend l'escalier qui mène dans la rue, pour rentrer ensuite dans la salle, par la porte du public.
Mademoiselle Zizi qui se trouve en scène avec celle de ses camarades qu'elle soupçonne d'être sa rivale , lui lance des regards foudroyants pendant que Ton joue l'ouverture , si bien que mademoiselle Astasie lui dit d'un petit air assez impertinent :
— Ah ça, dis donc, Zizi, est-ce que tu voudrais me fusiller avec tes yeux? on dirait que tu as envie de me faire peur.
— C'est bon... nous verrons... Ah! je sais vos intentions à l'égard de Kouzikoff. . . vous voudriez bien me le souffler, mais vous en serez pour vos œillades! il vous trouve horrible!
— Ah! je m'en fiche pas mal de votre Moscovite: je n'aime pas les hommes du nord, moi, c'est trop froid.
— Vous cherchiez pourtant bien à le réchauffer...
— Vous mentez.. .
— Impertinente! ..
En ce moment le rideau se lève ; dans la pièce ces deux dames jouent deux sœurs qui s'adorent. Après s'être fait la grimace derrière la toile, elles se regardent bien tendrement devant le public-
37 2 ix\: loge d'actrice.
et chantent un petit duo où elles ne cessent de se répéter :
- Ma seule amie, — ma tendre sœur, — ton amitié charme ma vie! — tu suffis seule à mon bonheur :
Mais elles trouvent moyen d'entremêler cela d'épithètes fort peu honnêtes, qu'elles s'adressent à voix basse, et elles se pincent en ayant l'air de s'embrasser.
L'acte finit; la querelle recommence, le régisseur est obligé de séparer ces dames. Mademoiselle Zizi retourne dans sa loge en s'écriant qu'elle va se trouver mal : mais c'est tout simplement pour remettre son rouge et regarder si son costume n'est pas chiffonné.
Quant à mademoiselle Astasie , elle va revêtir un costume d'homme dans lequel elle est fort gentille, et tout, en se disposant à mettre sa perruque , se sourit dans la glace , en disant ;
« Dans deux jours Kouzikoff aura planté là mademoiselle Zizi!... « et je sais bien pour qui . »
H ne s'agit plus du bal de l'Opéra où l'on ne dansait pas, parce que c'était mauvais genre ; où les dames n'allaient qu'en domino , les hommes tout en noir et le claque sous le bras, comme à une soirée chez un grand fonctionnaire ; où l'on se promenait gravement , causant fort bas et toujours sous des formes de bonne compagnie avec la personne qui venait vous intriguer ; où le foyer était le rendez-vous de toute l'aristocratie du bal, où jamais enfin un mot libre n'effarouchait l'oreille des dames. Ce n'est plus cela du tout! nous sommes en mil huit cent quarante-deux, et c'est le bal de l'Opéra tel qu'il est maintenant que nous allons vous montrer.
Déjà les abords de l'Opéra ne sont plus les mêmes : vous trouvez plus de monde, plus de mouvement dans la rue, votre voiture est obligée de suivre la file , et depuis le coin du boulevart , des hommes en veste, en blouse, et même en habit, sautent à la portière en nous criant :
— Des billets de dame! mon bourgeois... voilà!.. Voulez-vous des billets de dame?
Vous n'avez pas attendu ce moment pour vous en procurer , et vous avez aussi votre billet d'homme que vous avez payé beaucoup moins cher qu'au bureau. Rien de plus facile que de se procurer des billets de bal ; il y a des restaurants, des cafés où l'on en trouve toujours : vous demandez un mariage , et l'on vous donne sur-lechamp des billets pour un cavalier et pour une dame. Il faut être extraordinairement étranger aux usages de Paris pour prendre son billet au bureau.
Mais la foule se précipite sous le péristyle; on se pousse, on se presse pour entrer... il semble que l'on ne sera jamais assez tôt dans le sanctuaire... Vous y voilà enfin!... Que de monde autour de vous... quel bruit!., quel air de fête, d'ivresse chez tous les masques qui courent vers l'escalier... Vous n'êtes pas dans la salle, et il vous semble déjà que vous vous sentez tout autre, que vous avez laissé raison, sagesse, convenance à la porte. C'est qu'il y a dans cette enceinte une ivresse, une gaité, un laisser-aller et presque un dévergondage qui se communique par l'air, par le bruit, par la musique, par la danse, par la foule, par la chaleur, par tout ce qui vous entoure.
L'escalier est orné de fleurs naturelles; vous le gravissez, précédé , suivi de dames , d'hommes plus ou moins travestis et d'autres qui ne le sont pas du tout. (Nous parlons des hommes, car les femmes ne sont reçues que déguisées au bal de l'Opéra.) Vous arrivez au premier étage ; à peine si l'on peut marcher dans le couloir, tant il y a de monde. Déjà vos yeux ont remarqué des masques de différents caractères. 11 y a quelques costumes élégants , soignés , bien portés , mais il y en a une grande quantité de fanés , de négligés et de mesquins. Les femmes en homme, dans le costume de iiti du bon ton (quoiqu'elles n'aient pas bon ton du tout) sont en majorité. Puis voilà des débardeurs, des hussards, des gardes
française... Ce sont des femmes, toujours des femmes; il paraît qu'elles se trouvent plus à l'aise sous le costume de l'autre sexe, pour se livrer à cette ardeur de plaisir, de folies, dont leurs yeux semblent embrasés.
Devant la porte du foyer, il est fort difficile de passer, c'est là que pour arriver il faut faire queue , se pousser ; mais cette cohue n'a rien d'effrayant : pouvez-vous avoir peur d'être étouffé quand vous êtes entouré de gens qui rient, qui se tutoient, se disent mille plaisanteries ; enfin vous avez réussi à conduire un joli domino dans
un endroit que la foule semble respecter encore. Là, vous essayez
d'entamer l'entretien , et vous voudriez garantir votre conquête des dangers, des familiarités auxquels une femme est exposée dans une cohue; si vous vous tourmentez pour cela, n'allez pas au bal de l'Opéra, vous y seriez trop malheureux.
Un postillon vous pousse par derrière; quelques jeunes gens qui ne sont pas déguisés vous barrent le passage, parce qu'ils viennent de s'arrêter pour causer avec des bayadères. Une paysanne vous marche presque sur les talons ; votre petit domino que vous tenez sous le bras est pressé par des titis et des débardeurs. Il y a des moments où vous ne bougez plus, où vous ne pouvez plus faire un pas ni en avant ni en arrière. Si vous avez le malheur de montrer de l'humeur, de la contrariété d'être ainsi foulé, ce sera bien pis, on se moquera de vous.
— Fifine!.. dérange-toi donc, pour laisser passer monsieur et madame!...
— Tiens! il fait son nez celui-là... Est-ce que madame ton épouse t'a fait des traits, cher ami! elle en est bien susceptible, n'est-ce pas?
— Elle aurait joliment raison , quand on a sous le bras un vilain Chinois de ton espèce... on doit lui en faire de ces queues.
— Dérangez-vous donc, vous autres! vous ne voyez pas que c'est un prince qui est ici incognito avec sa cuisinière!...
— Tu crois, tourlourou!... moi je l'avais pris pour un marchand d'allumettes chimiques! Quant à son objet masqué, je gagerais qu'elle est vilaine comme cette dame qui vient là bas... en camargo. Bonjour, madame !
Après bien des mouvements de flux et de reflux, vous êtes enfin sorti de la foule ; si vous n'y avez pas perdu votre compagne, vous devez encore vous trouver heureux.
Vous désirez vous placer dans une loge ; pas moyen : elles sont toutes louées. En prenant le matin plusieurs billets au bureau, on a droit à une loge ; c'est une faveur dont on ne jouit pas lorsqu'on achette des billets au rabais.
LE BAI, DE l/oPÉRÀ. 377
Les loges qui ne sont pas louées sont encombrées de inonde. Pas une seule place de libre; il en est de même au balcon.
Vous montez un étage; on marche un peu plus facilement dans le couloir , excepté vers le milieu qui a vue sur l'entrée du foyer, il y a là des banquettes qui sont toujours occupées et très désirées, c'est encore un des endroits où l'on cause, où l'on s'arrête, où l'on se donne rendez-vous, et par conséquent où il y a foule.
Vous vous adressez aux ouvreuses de loges... c'est comme aux premières... pas de place.
Vous montez encore un étage. Ici on se promène à l'aise; on n'est pas gêné , il y a peu de monde , excepté pourtant dans les loges qui sont encore fort bien garnies. Vous ne pouvez obtenir des i. 48
378 LE UAL DE LOPÉRA.
places que sur le second banc. Vous ne vous trouvez pas bien , et vous montez au dernier étage pour voir si vous serez mieux.
Le couloir des quatrièmes et de l'amphithéâtre est presque désert; c'est là que viennent causer quelques couples qui recherchent la solitude ou qui veulent échapper aux regards jaloux qui les poursuivent.
C'est aussi là qu'une laitière vient remettre sa coiffure dérangée, qu'une sultane rattache son voile qu'elle a manqué de perdre en galopant ; tandis qu'un Turc s'y prômène avec son turban sous le bras, absolument comme s'il portait un tricorne. Un domino fatigué de son masque, vient l'ôter dans ce couloir et prendre l'air quelques instants à visage découvert. Un Espagnol cause dans un coin avec une Suissesse à laquelle il offre à souper; puis loin deux amants qui ne sont venus au bal de l'Opéra que pour se retrouver, se parlent avec feu et ne voient plus rien de ce qui les entoure.
Après vous être placés un moment dans une loge ou sur les banquettes de l'amphithéâtre, ce coup d'œil extraordinaire , ces mille bougies, cette musique délicieuse, ce brouhaha continuel vous étourdit; vous pensez qu'il vaut •nieux être avec ceiix qui s'amusent que de les regarder de loin, comme un enfant que l'on met en pénitence, tandis que ses camarades se divertissent, et vous vous hâtez de redescendre, pour vous mêler aux saturnales, aux bacchanales de la salle.
Un passant de nouveau devant le foyer , votre petit domino vous témoigne le désir d'y entrer; c'est là qu'il faut affronter les masses, qu'il faut de la force pour passer les portes. Vous voilà dedans... vous pensiez alors être moins foulé, au contraire vous l'êtes davantage. On met quelquefois plus d'un quart d'heure pour faire toute la longueur du foyer.
Aux deux extrémités, dans ces jolies petites rotondes entourées de divans, vous voudriez bien trouver une place. . .C'estfort difficile; il faut, les guetter deux heures au moins... et encore! Il y a des personnes
LE BAL I)K l'ÔPÉRA. 379
qui vont s'asseoir là dès que le bal est ouvert, et qui n'en bougent plus jusqu'à ce qu'on le ferme. C'est la place favorite de quelques hommes à bonnes fortunes, ou qui du moins ont la prétention de l'être. Ils vont se placer là en ayant l'air de dire à tous les dominos qui passent :
— Intrigue-moi donc, tu me feras bien plaisir.
Après avoir cru vous- promener dans le foyer, vous désirez en sortir; c'est aussi difficile que pour y entrer; enfin vous êtes dehors.
Dans les couloirs les aventures s'offrent à vous sous tous les costumes.
— Paie-moi donc une limonade, je meurs de soif! dit un petit domino fripé à un jeune lion dont il vient de saisir le bras. Celui-ci toise le domino du haut en bas et lui répond :
— Je te paierai tout ce que tu voudras, mais tu ôteras ton masque auparavant.
— INon , je l'ôterai après !
— Merci ! j'aurais trop peur d'être volé!
— Malhonnête !
380 LE BAL DE l'oPEÏU.
— Tiens, adresse-toi a ce grand jobard qui passe là-bas... il a l'air de soupirer après une bonne fortune ; il sera assez bon enfant pour te payer même à souper, sans que tu te sois démasquée.
— Tu as raison. . . il a une tête à ça !
Et le petit domino quitte le jeune lion pour aller attaquer le jobard , mais il a été prévenu par un débardeur qui vient de s'emparer du bras de ce monsieur.
— Il est pris ! s'écrie le domino avec colère , c'est encore Atala. . . qui vient de me le souffler.. Au bal de samedi dernier, elle m'a déjà fait manquer deux soupers! mais je me vengerai! je ne lui rendrai pas le jupon qu'elle m'a prêté.
Pendant que tout ceci se passe, vous parvenez à une des entrées de la salle. Vous ne descendez pas l'escalier... la foule vous porte, et ordinairement vous vous trouvez en bas sans avoir posé le pied à terre.
C'est dans la salle que la folie la plus délirante a établi son séjour. Là, l'éclat des lumières vous éblouit, la musique vous cap- . tive, vous séduit, vous enivre. Quelle musique en effet! plus de cent musiciens excellents et qui sont conduits par le fameux Musant.
Voyez-le... il est là... debout... il donne le signal... Quel vigueur, quelle énergie, et comme ses airs sont dansants, entraînants, émoustillants. Comme ils marquent la mesure, comme ils mettent en train tout ce monde qui*désire se livrer à la danse. Aussi, c'est depuis que Musard conduit l'orchestre des bals de l'Opéra que ces bandes joyeuses sont venues y établir leur séjour.
Mais déjà le signal est donné, tous les quadrilles s'agitent... Quelle danse... vous en êtes tout surpris... vous ne pouvez d'abord le croire... Eh quoi! on danse au bal de l'Opéra comme à la Chaumière, comme au salon de Flore, le cancan et quelquefois pis encore. Vous n'en revenez pas... mais vous regardez toujours... V ous vous dites que c'est fort mal, que c'est profaner le sanctuaire
lë bal de l'opéra. 381
des arts... mais vous ne cessez pas de regarder; le temps passe avec une rapidité effrayante pendant que vous contemplez ce malheureux cancan, et un quadrille n'est pas plus tôt terminé que vous avez hâte d'en voir recommencer un autre.
Faut-il donc en convenir?., c'est que le cancan est une danse fort piquante , fort attrayante et infiniment plus amusante que notre antique, glaciale, sérieuse et monotone contredanse d'autrefois.
Mais entendons-nous , nous parlons du cancan exécuté gracieusement , avec des gambades , des charges plus ou moins drôles , et non pas de ces- danses lascives, indécentes, quelquefois même ignobles, auxquelles des hommes et des femmes ne craignent pas de se livrer en public; au lieu d'amuser, une telle danse révolte les spectateurs. Malheureusement dans cette cohue plus ou moins déguisée qui s'escrime dans cette salle, électrisée par les accords de l'orchestre, il y a beaucoup trop de gens qui croient être drôles en étant dégoûtants, et qui, ne sachant pas danser le cancan avec esprit et avec grâce, se figurent avoir du mérite en vous faisant baisser les yeux.
Arrètez-vous devant un quadrille que l'on peut regarder sans rougir : voyez cette femme en débardeur figurant devant une petite vivandière; elles rivalisent de mouvements gracieux, de petites poses comiques , ceci est le cancan que l'on a du plaisir à regarder ; et lorsque à cette grâce , à cette légèreté ce débardeur femelle joint de beaux yeux, une figure mutine; si cette vivandière a la taille bien prise, le pied mignon, la jambe fine, résistez donc à tout cela lorsqu'un orchestre enivrant vous anime, lorsque la danse vous échauffe, que vous pouvez tutoyer toutes ces jolies femment qui sautilles autour de vous; lorsque dans tous les yeux, sur tous les visages, vous voyez briller la joie, le plaisir, la gaité, la volupté ! et que vous songez aux intrigues qui se nouent , se forment, se dénouent dans cette enceinte, aux rendez-vous, aux soupers qui en seront la suite.
Prenez garde, cependant, ô vous que le charme du cancan a cloué devant ce quadrille, et qui ne pouvez vous lasser d'admirer les mouvements gracieux d'une femme couverte d'un joli domino rose, la danse est bien trompeuse aussi quelquefois!... nous avons vu des personnes fort laides et qui dansaient avec une légèreté, une vivacité, une grâce ravissantes.
Mais vous n'y résistez pas: le quadrille h peine tini, vous vous approchez du domino dont la danse vous a séduit , vous lui adressez des compliments sur la manière dont elle exécute le cancan, et vous faites sur-le-champ une déclaration d'amour : au bal de l'Opéra on va très vite en besogne , on sait que l'on n'a que jusqu'au jour pour nouer des intrigues et l'on veut en profiter.
Le domino auquel vous dites une foule de chose plus ou moins spirituelle, vous examine avec attention. Si vous êtes jeune, joli garçon, si vous avez la tenue d'un lion ou d'un étranger riche, il est très probable qu'on vous écoutera et . que l'on acceptera même assez vite votre bras.
Le dialogue ordinaire s'établit entre vous, à quelques mots près,
— Tu dois être charmante.
— Ah ! tu crois !
— J'en suis sûr.
— A quoi juges-tu cela?
— A ta tournure, à ton joli menton... à tes yeux, à ta voix.
— Tu pourrais te tromper : il ne faut pas se fier aux apparences.
— Oh! quand on danse aussi bien que toi, il est impossible qu'on ne soit pas jolie.
— Tu es fou!
— Démasque-toi, je t'en supplie.
— Oh non... je ne veux pas... quoique... je ne craigne cependant pas d'être vue.
— Tu ne le crains pas! je le crois bien ! c'est que tu sais que tu es charmante... Allons, cède-moi... oh ! lu le veux bien...
Lie bal m: l'opéra. 3<s:>
Mon Dieu, il faut faire tout ce que vous voulez! Le domino ôte son masque... Le jeune homme reste pétrifié . . . il a vu une figure horrible, repoussante, vieille et prétentieuse. Il ne sait plus que devenir... il voudrait être dans un étui de flageolet.
Mais quel nouveau délire s'est emparé de tous ces danseurs? Les voila qui courent deux à deux, en se poussant, en criant, en paraissant en proie aux transports d'une ivresse frénétique ; c'est le galop qui vient de commencer... le galop qui maintenant termine chaque quadrille... Rangez-vous, vous qui ne dansez pas!... laissez passer les galopeurs... C'est comme un torrent qui déborde autour de la salle... les uns frappent du pied, les bras en l'air... en agitant bonnet, toque, chapeau, en poussant des cris de joie, en ac-
compagnant de leurs chants l'orchestre de Musard. Ne laites point de faux pas, jeune paillasse que l'exemple entraîne, et qui venez de prendre le bras d'une Alsacienne et de vous lancer avec elle dans le galop; si vous tombez, tant pis pour vous, le torrent ne s'arrête pas, il va toujours et on galopera sans façon sur votre dos. Quel tableau!... quelle danse!... quel délire... Il faut voir cela pour s'en faire une idée. Un poète a dit : « Il faut voir le carnaval de Venise et puis mourir. » Nous disons, nous : « Il faut voir un galop au bal de l'Opéra de Paris... et puis, aller se coucher. »
Ce que vous trouverez souvent à Paris, si toutefois vous voulez vous donner la peine de visiter les faubourgs et d'entrer dans la demeure des gens du peuple, c'est une famillle comme je vais vous en tracer le tableau»
Une femme qui n'a que trente ans habite dans une maison du faubourg Saint-Antoine ; elle occupe, dans le fond d'une cour assez sombre, un petit appartement au quatrième étage et composé seulement de deux pièces»
Cette femme est veuve depuis trois années, et son mari, ouvrier ébéniste, lui a laissé quatre enfants à élever.
Les ouvriers de Paris se marient sans posséder souvent d'autre fortune que leurs bras et leur santé ; ordinairement leur femme a aussi un état : ils travailleront chacun de leur côté, et ils pensent qu'ils gagneront toujours assez pour être heureux, d'autant plus qu'ils se marient par amour. Ce n'est plus guère que parmi le peuple que l'on fait de ces mariages-là.
Mais ce qui arrive le plus vite chez ces jeunes ménages d'ouvriers, ce sont les enfants.
Pourquoi les enfants viennent-ils plus promptement et sont-ils plus nombreux dans les basses classes que chez les riches?... C'est probablement encore la suite des mariages d'amour.
Dans la haute société, avec trente mille francs de rente, un homme fait souvent la grimace quand sa femme lui annonce un troisième enfant ; il dit :
— J'avais déjà un garçon et une fille, c'était bien assez... Il me faudra dépenser de l'argent pour l'éducation de mon fils... Il m'en faudra ensuite pour marier ma fille!... Je n'avais pas besoin qu'il m'arrivât encore un enfant... Celui-là est de trop... C'est très fâcheux?... c'est un cadeau dont je me serais bien passé.
Dans la classe ouvrière, où l'on vit au jour le jour, le plus modeste ménage ne se plaint pas quand la providence lui envoie un enfant de plus. Los pauvres gens craindraient d'offenser Dieu en
murmurant coude les suites naturelles de leur amour, et lorsque la femme vient en rougissant annoncer à son mari que bientôt ils auront un troisième ou un quatrième gage de leur tendresse, le mari embrasse sa femme en lui disant :
— Lu enfant déplus... eb bien! je travaillerai avec plus d'ardeur encore!... Je me lèverai avant le jour, je me coucherai plus tard, et nous trouverons bien encore de quoi nourrir celui-là !
— Eh d'ailleurs! répond ta mère, on est bien dédommagé de ses peines... de ses fatigues, lorsque l'on a près de soi un enfant de plus à caresser, lorsque l'on voit sa petite figure qui vous sourit et qui demande un baiser.
Vous voyez que tout cela ne ressemble pas aux réflexions du monsieur qui a trente mille francs de rente.
II en était arrivé ainsi dans le ménage de l'ouvrier ébéniste. Sept années seulement s'étaient écoulées depuis qu'il avait épousé la femme de son choix, et déjà celle-ci l'avait rendu père trois fois, et elle portait encore dans son sein un nouveau fruit de leur union, et ces gens-là ne se plaignaient pas; ils se trouvaient très heureux, parce que le mari avait toujours du travail; que la femme, tout en soignant ses enfants, trouvait encore le temps de faire de petits ouvrages dont le produit lui permettait de donner quelques douceurs à ses marmots, et enfin parce que sa petite famille venait à ravir, et que les joues de l'enfant du peuple sont presque toujours fermes et roses, tandis que l'on a souvent bien de la peine à faire vivre celui qui est déjà riche en naissant.
Par exemple, pour trouver dans le produit de son travail de quoi soutenir son ménage et élever ses enfants , il fallait que l'ouvrier n'allât pas à la guinguette le dimanche et le lundi; il fallait aussi qu'il passât sans s'y arrêter devant les marchands de vin et les débits de consolation. C'est ce qu'il faisait, et il ne s'en trouvait pas moins heureux; il est même présumable qu'il l'était davantage que s'il se fût abandonné à l'ivrognerie et à la fainéantise; car dans
le peuple, comme dans les hautes classes de la société, il y a des âmes pures qui savent apprécier les jouissances qui ne laissent après elles ni dégoût ni remords,
Mais la bonne conduite, la probité, l'amour du travail ne mettent pas à l'abri des coups du sort. A la vérité, s'il en était ainsi, probablement tout le monde se conduirait bien et il n'y aurait aucun mérite à être vertueux.
L'honnête ouvrier, atteint d'une maladie grave, mourut lorsque sa femme venait depuis quelques jours seulement de mettre au monde leur quatrième enfant.
Cette femme perdait un époux qu'elle adorait et qui la faisait vivre; elle restait veuve avec quatre enfants dont le plus âgé n'avait que sept ans. Pour bien des femmes c'eût été un motif de déses-^ poir, de découragement, et le découragement mène quelquefois aux résolutions les plus funestes ; mais la veuve de l'ouvrier regarda ses enfants qui n'avaient plus qu'elle pour subsister : elle comprit qu'avant tout il fallait avoir de la force d'âme, du courage; elle