‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 92 sur 135 · UNE F A M 1 L L L OAINS LE PEUPLE · texte numérisé non relu

UNE F A M 1 L L L OAINS LE PEUPLE

comprima sa douleur, renfonça ses larmes, et ne s'occupa plus qu'à se procurer assez de travail pour pouvoir donner du pain à sa famille.

Il y a dans le peuple de ces âmes nobles et fortes que la peine, les privations, le travail le plus rude ne sauraient effrayer, et qui prennent sans murmurer toutes les misères que le ciel leur envoie, comme si le malheur leur était dû.

Un grand courage vient toujours à bout de ce qu'il veut entreprendre. A force de travail, cette pauvre veuve accomplit sa tâche ; elle se lève au point du jour, elle veille fort tard devant une lampe fumeuse qui l'éclairé à peine; dans la journée, elle ne perd pas une minute, une seconde de son temps; constamment assise contre sa fenêtre, elle travaille à l'aiguille, et sa main la fait aller avec une agilité surprenante; elle est devenue assez habile pour faire à elle seule l'ouvrage de deux ouvrières, mais aussi ses enfants ne manquent de rien ; et à force d'ordre, de soins, d'économie, elle trouve encore moyen de donner à son modeste intérieur un aspect de propreté, de rangement qui ressemble presque à de l'aisance.

Pour cette femme il n'est ni fête, ni dimanche ; il n'y a jamais ni promenade, ni plaisir, ni repos, et cependant elle ne se plaint pas. et maintenant que trois années se sont écoulées depuis la mort de son mari, elle recommence à sourire en regardant ses enfants, et sent qu'elle peut encore éprouver quelque bonheur sur la terre.

Sa famille se compose de trois filles et d'un fils. Son fils est le plus jeune ; sa fille aînée approche de sa dixième année, et déjà elle veut travailler aussi, elle se félicite de pouvoir bientôt venir en aide à sa mère. Chez les enfants du pauvre, on se fait une joie, un bonheur de pouvoir par son travail soulager, aider ses parents, c'est une gloire, c'est un honneur après lequel on aspire; comme dans les classes riches de la société les jeunes gens aspirent après le moment où ils pourront aller seuls dans le monde, et les jeunes personnes après celui où elles seront mariées.

Chez la veuve de l'ouvrier, les enfants ne pensent qu'à aimer leur mère, et ils voudraient déjà être en état de lui prouver leur amour. Entrez chez cette femme si laborieuse, et contemplez le tableau qui est devant vos yeux. Elle est encore jeune et belle cette femme qui passe sa vie à travailler sans cesse ; mais elle ne s'occupe plus de cela; elle a oublié sa jeunesse, elle ne sait plus qu'elle peut encore plaire. Cependant quelques hommes ont essayé de le lui faire entendre; elle ne les a pas écoutés, ou bien elle leur a montré ses enfants en leur disant : Voilà maintenant tout ce que je dois aimer.

Quelques ouvriers ont offert d'épouser, sans être effrayés par la vue de la nombreuse famille, mais la veuve a répondu à leurs propositions :

« Eh! si avec vous j'avais d'autres enfants, ceux-ci ne pourraient-ils pas me reprocher la part de tendresse que je donnerais aux vôtres? »

C'est une telle femme qui habite une bien modeste chambre dans le faubourg Saint-Antoine; elle travaille sans cesse, mais elle chante quelquefois pour amuser ses enfants. La lïlle aînée à qui elle a appris à lire, enseigne maintenant la lecture à sa sœur âgée de sept ans; une autre qui n'en a que cinq écoute déjà la leçon pour tâcher de retenir quelque chose, et le petit garçon, qui n'a que trois ans à peine, se roule dans la chambre en disant qu'il voudrait être grand et travailler pour acheter de beaux joujoux à sa maman.

Ne croyez pas que ce séjour annonce la misère : non, tout est rangé, tout est propre ; les enfants sont habillés chaudement ; i\ n'y a pas un trou, pas un accroc à leurs effets, qui sont entretenus, raccommodés avec soin. Le dimanche, la veuve se lève plus tôt, atin de blanchir elle-même toutes les petites robes, tous les vêtements de sa jeune famille, et lorsque par hasard elle sort un moment pour promener ses enfants, chacun admire leur tenue, leur propreté, et la pauvre mère est heureuse et fière de pouvoir les faire sortir sans que leur vue inspire la pitié.

Quand vient L'heure des repas , la veuve donne à chacun de ses cillants sa portion de pain; ils ont assez, mais ils n'ont que juste le nécessaire, et pourtant quelquefois un plus pauvre encore vient frapper à la porte de la mère de famille et réclamer des secours que les riches n'accordent pas toujours; mais la veuve ne les repousse jamais, et s'approchant de ses enfants, elle leur dit :

— Mes enfants, voilà quelqu'un qui a encore moins que nous, car nous avons assez pour vivre, et il n'a pas lui de quoi avoir du pain. Retranchons un peu à chacun de nous; cela ne nous privera qu'un peu. et cela sera beaucoup pour lui.

A ce discours, les enfants présentent à leur mère la part de pain

qu'elle vient de leur donner; sur chacune de ces paris la veuve en ôte un peu, en ayant soin d'en prendre beaucoup sur la sienne, et elle remet tout cela à celui qui est venu implorer sa charité.

Loin de se plaindre de voir leur portion diminuée, les enfants de la veuve sourient à leur mère :

— Tu aurais pu m'en prendre davantage, dit l'aînée.

— Moi, je n'ai pas faim aujourd'hui, dit une autre, et il n'est pas jusqu'au petit garçon qui ne s'écrie :

— Il fallait donner tout mon pain. . . je ne suis pas gourmand, moi! D'ailleurs j'en mangerai beaucoup quand je serai grand.

Alors la digne veuve se trouve encore bien heureuse en embrassant ses enfants.

Page 1