‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 106 sur 214 · I.K MARUIK HKS LWIMil'.MS · texte numérisé non relu

I.K MARUIK HKS LWIMil'.MS

ions, qui étaient alors les villas de la halle et quelquefois aussi les petites maisons des grands seigneurs. Les hommes affectionnaient ce déguisement de poissardes; peu de femmes le portaient, tant il exigeait de force d'encolure, de gestes et de poumons. L'habit des forts était aussi très recherché ; il avait , comme le costume des poissardes, une opulence originale : il se composait de la veste et du pantalon de molleton blanc, de la queue courte, grosse, lourde et tombante; les cheveux étaient poudrés; on portait un chapeau à cornes, mais haut et pyramidal, caché tout entier sous les fleurs et sous les rubans, l^i cravate négligemment nouée laissait voir la chemise ornée d'une épingle colossale en argent et en forme d'anneau ; ou étalait un paquet de breloques à grands fracas ; le pantalon flottait sur un bas à cotes ou à anneaux de couleurs tranchantes, le soulier très découvert laissait reluire de grandes boucles d'argent ciselées; souvent sur toutes les coutures on faisait courir un passe- |>oil rouge ; la ceinture bleue ou rouge était de rigueur ; plus lard on l'a quelquefois remplacée par des châles et des écharpes ; le vrai fort avait pour fard une couche de farine, sans mouches.

Le complément de ces habits était le catéchisme poissard ; mais les vrais malins (les forts prenaient aussi ce titre), dédaignaient toute leçon faite et apprise d'avance, et se plaisaient à l'improvisation ; le mérite de cette harangue effroyablement soutenue par les gestes et par la plus expressive pantomime consistait surtout dans la richesse, l'abondance et le bonheur des rimes. I^e mot qui caractérisait cette oraison la définissait bien : on appelait celnengucuhr. On parlait alors comme l'on danse aujourd'hui; c'étaient le même abandon et la même désinvolture. Les franchises attachées aux costumes de poissardes et de forts étaient extrêmes; on avait le droit d'insolence universelle, rien n'était à l'abri des insultes de ces masques; contre eux toute colère était ridicule; il fallait leur répondre, et pour les vaincre mettre les rieurs de son côté.

ta population du marché des Innocents, lorsque tout s'était écroulé autour d'elle par la secousse révolutionnaire, avait gardé fidèlement ses traditions; elle n'avait admis que quelques caractères nouveaux : c'étaient ceux de madame Angot, de Jocrisse, son valet, et de son fils Jeannot, qui se faisait appeler monsieur le marquis de la Jeannotière ; ce fut, sans contredit, une des plus violentes et des plus spirituelles critiques contre les nouveaux enrichis.

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On a calomnié la halle; on a cru et on s'est efforcé de faire croire qu'elle avait vomi les hordes révolutionnaires, ces mégères et ces cannibales en jupons qui ont ensanglanté la sainte cause que le peuple défendait. On s'est trompé, la halle n'a pris aucune part aux massacres des rues et aux scènes atroces dont quelques journées de la révolution sont souillées; mais de funestes préoccupations étaient alors habituées à la regarder comme l'égout dans lequel tombait loute la fange de la ville : on ne daignait pas réfléchir que la tourbe infâme qui s'entassait chaque nuit dans les cabarets d'alentour n'appartenait pas à la race indigène de la halle.

En 1813, une révolution s'opéra, et de toutes parts on vit tomber la vieille halle; la civilisation y pénétrait de vive force, elle lui enlevait son antique simplicité, et lui apportait des magnificences inconnues.

I^s parapluies, ces tentes sous lesquelles depuis tant d'années la vente campait sans souci d'un sort plus brillant, furent détruites; on leur substitua des galeries de construction svelte, aisée, spacieuse et commode; il y eut bien des regrets. Le marché prit alors un certain air de propreté coquette qui lui allait à ravir, mais qui ne laissait plus rien subsister de sa physionomie ancienne; des places, c'est le nom que prend chaque établissement personnel, les soins passèrent aux personnes et bientôt au langage. Le marché des Innocents fut toujours le premier des marchés de Paris; mais la halle n'existait plus : ses mœurs, son langage, son costume et presque son souvenir disparurent en quelques mois; elle ne conserva, comme un dépôt sacré, que la bonne foi des transactions.

Dès deux heures du matin , par toutes les barrières, entrent les charrettes des jardiniers des campagnes, et celles des maraîchers qui cultivent, dans Paris, les terrains que ne leur disputent pas encore les constructions nouvelles. Les chevaux, les anes, les paysans chargés à merci arrivent aussi dans toutes les directions. Vers les trois heures en été, et vers les quatre heures en hiver, le marché des légumes s'établit sur les flancs de la halle; autrefois il se tenaît dans la rue de la Ferronnerie; maintenant il s'étend par le bas de la rue Saint-Denis jusque sur la place du Châtelet. Lorsque les arrivages sont presque terminés, la vente commence. Vous voyez alors sortir des maisons voisines des femmes chaudement vêtues; si la nuit dure encore, elles sont munies d'une lanterne. IVahord

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elles s'avancent lentement sur I»1 double fronl de bandière des denrées rangées en las, elles les inspeetent et les examinent avec le soin qu'apporte un général passant une revue; puis elles se communiquent l'une à l'autre leurs observations sur la quantité et la qualité de ce quelles ont vu; elles se réunissent, se groupent, se rapprochent, échangent quelques parole* et déterminent le prix des légumes, comme à l'ouverture du parquet les agents de change, dans la corbeille de la Bourse, fixent le premier cours des effets publics.

Les marchés se font au cent, que l'on divise par moitiés de cinquante et quarts de vingt-cinq. De leur coté les jardiniers et les autres vendeurs cherchent à maintenir les cours qui leur sont le ])lus avantageux; ils les règlent sur la fécondité ou sur la détresse de la production. Cette première opération est rapide : les vendeurs y trouvent l'avantage de réaliser promptement et presque d'un seul coup les sommes qu'ils doivent emporter.

Après cette opération des grosses capitalistes, les bourses inférieures se montrent et achètent des quantités plus petites et à plus haut prix; chaque marché prélève un bénéfice. I,es ventes successives et en échelons se prolongent jusqu'au jour ; elles ont lieu pendant que le travail sommeille et que l'opulence cherche le plaisir ou le repos. Bientôt les légumes sont distribués ; cinq classes de vendeurs et d'acheteurs ont trafiqué sur eux : les uns courent aux marchés lointains, les autres sont roulés en charrettes parla ville, les places de la halle en sont garnies, les pourvoyeurs de quelques établissements ont fait leurs emplettes de bonne heure ; les boutiques des fruitières sont pourvues , les revendeuses sont nanties, et à neuf heures le chou qui doit entrer dans le potau-feu du bourgeois, les carotes qui forment la base invariable de la julienne de l'étudiant, ont passé par sept mains différentes, qui toutes les ont frappées d'un impôt.

Les transactions qui ont pour objet les produits d'élite, les merveilles d'horticulture et les miracles des primeurs, sont l'objet d'arrangements particuliers.

Les fruits et les légumes fins se rangent autour, de la fontaine , ou s'alignent vers la rue Saint-Denis ; les œufs sont en partie dans le même endroit et en partie sur les bas-côtés de la halle. Ils attendent pour être vendus la criée du matin vers la rue de la Tonnellerie; leur nombre est étourdissant.

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Plus de quinze millions par an sont ainsi échangés.

Autour delà halle, et adossés a elle, se trouvent, ainsi que nous l'avous dit, les marchés affectés aux différentes denrées : la viande de boucherie se vend deux fois par semaine dans la rue des Prouvâmes.

Le marché aux poissons est la principale des annexes de la halle ; il est situé entre la rue de la Tonnellerie et celle des Piliers des Potiers d'Étain. C'est un édifice dont la fonne est celle d'un parallélogramme couvert d'une toiture et décoré d'une fontaine; il reçoit et abrite deux cent vingt-sept marchandes. Au milieu, tous les jours, la vente en gros se fait par les facteurs pour le poisson d'eau douce, à trois heures du matin, du mois de mai au mois de septembre, et le reste de l'année à quatre heures. Celle du poisson de mer a lieu au fur et à mesure des arrivages. Les droits des facteurs sont de un pour cent sur la vente au comptant, et de un et demi pour cent sur les marchés à crédit. La ville perçoit sur le poisson d'eau douce un droit de cinq pour cent.

I^es huîtres sont vendues, rue Montorgueil, de sept heures du malin à dix heures, par trois facteurs, qui acquittent un droit municipal de trois pour cent.

Les sommes dépensées chaque année pour l'achat du poisson s'élèvent à 6,500,000 francs. Le beurre et les œufs emploient de dix-huR à vingt millions!

Et chaque jour, légumes, œufs, beurre et poisson répondent à l'appel de cette consommation vraiment gargantuaélique.

Toute la halle, dès que les marchés commencent, est entourée d'un cercle lumineux ; ce sont les boutiques de liquoristes largement ouvertes aux consommateurs ; là, viennent de tous les coins de la ville se réfugier le vagabondage et l'indigence, ce que M. Eugène Sue appellerait la gouape; les chiffonniers y sont en majorité, et parmi eux le nombre des femmes l'emporte sur celui des hommes; c'est la ronde du sabbat en haillons et toute souillée de boue; l'ivresse y fait horreur. C'est là que le malheur et la détresse boivent pour cinq centimes l'oubli de leurs maux, la consolation, ainsi qu'ils le disent eux-mêmes. Quelques uns de ces restaurateurs nocturnes qui portent à bras d'homme du bouillon, du café, et dans un panier des petits pains et des cervelas, parcourent les rues adjacentes. Les jardiniers prennent volontiers un petit verre avant de se remettre en route ; mais ils ne s'arrêtent pas dans les cabarets.

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