‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 119 sur 214 · I.KS SI>KCUUTKS l'AHISIRNNKS · texte numérisé non relu

I.KS SI>KCUUTKS l'AHISIRNNKS

la rêverie. Et tout cela, dans quel but? Eh! mon Dieu, dans ce but infiniment simple d'apprécier au juste combien il fallait de mètres de toile pour confectionner les cinq ou six douzaines de chemises dont le chapitre figurait au budget. Ces dames prenaient leurs mesures. Et quand il fallait tailler, coudre les pièces et les assembler, c'était bien d'autres mines! Le papa qui n'y entendait pas malice s'approchait des travailleuses, tâtait, vérifiait, et quelquefois critiquait la coupe des endroits les plus scabreux.

Mais tu n'y songes pas, s'écriait-il, en s'adressant à sa femme qui avait beau lui faire des signes en lui montrant la jeune personne, non, vrai, tu n'y songes pas. Tu sais bien qu'il me faut cela beaucoup plus large d'ici. C'est toujours par là que tu m'as manqué mes chemises. Prends-y donc garde une fois; que diable! on n'est pas un Hercule, j'en conviens, mais enfin, l'on n'est pas non plus un mirmidon... Eh bien! c'est comme pour ces enfants, tu te figures bonnement qu'ils ne grandissent pas, qu'ils ne grossissent pas, mais vois donc, biche, c'est a n'y pas fourrer ma téte, à moi, et tu veux que ces enfants y mettent... Heureusement que les yeux de la dame devenaient tellement expressifs, que le bonhomme finissait par comprendre que la jeune fille n'avait pas absolument besoin de savoir ce que ses frères devaient mettre dans leurs chemises.

Aujourd'hui, ces scènes d'intérieur ont presque tout-à-fait disparu, et les choses, qu'on nous permette l'expression, se passent beaucoup plus britanuiqueinent. Les hommes vont chez Durousseau prendre mesure pour leurs chemises, comme ils vont chez Stand prendre mesure jjoui* leurs habits. Durousseau, lui, qui n'a pas autant de ménagements qu'une femme à garder envers lui-même, y met, il faut le dire , beaucoup plus de conscience et d'exactitude que nos jeunes matrones. 11 en résulte que nos chemises ne ressemblent plus à des sacs disgracieux, fort discrets, fort chastes, à la vérité, mais fort ridicules. Et puis qu'est-il arrivé? c'est que Durousseau, en créant, pour ainsi dire, sa spécialité, a mis à la portée de tout le monde ce luxe jadis si rare, et cependant si recherché du linge élégant et riche. Durousseau , ou autrement dit le chemisier des Princes, car il a charge à la coury reçoit non seulement chez lui la nichée nouvelle de notre aristocratie, laquelle, comme on sait, emploie tout l'esprit de ses écus à restaurer jusque dans les dentelles et

le point-arrière du jabot, les saines traditions du passé; mais il est aussi et surtout une providence pour le commis à douze cents francs, invité au bal chez son chef de division, et qui n'a dans sa garde-robe que les chemises de famille, les sacs dont nous parlions tout à l'heure ; car pour dix ou quinze francs, pour moins encore, il pourra savourer le plaisir d'ajuster son gilet de piqué sur du linge aussi lin, aussi frais, aussi régence que celui de M. Anatole, ce fat de surnuméraire qui est fils d'un général, et qui vient au ministère avec des éperons. Et c'est bien quelque chose.

Du temps qu'il y avait encore des peintres d'attributs, ces honnêtes artistes avaient pour coutume invariable de représenter l'Humanité sous la forme d'un serpent qui se mordait la queue. Indépendamment de la simplicité philosophique de cette figure, nous lui trouvons pour surcroit de mérite celui d'être à deux lins, c'est-à-dire de peindre l'Humanité d'abord, et la Mode ensuite, car si jamais di-

LKS SPÉCIALITÉS PARISIENNES.

vinité se mordit la queue (dans le sens allégorique de l'expression), c'est bien certainement la Mode, pour qui il n'y a rien de nouveau sous le soleil, hormis ce qui est vieux. Sans remonter très haut, nous voyons que dès la tin du xvnr» siècle Paris comptait un grand nombre de marchands, dits brocanteurs, qui faisaient commerce de vendre la dépouille des époques antérieures, et qui édifiaient des fortunes considérables en profitant de ce goAt déjà fort prononcé de la mode pour tout ce qui était passé de mode. Celui de ces marchands qu'on pourrait appeler le Monbro de son époque, car il s'était acquis une réputation européenne, qui n'avait pas de rivale dans ce genre, était un nommé fsedoux. Tout ce que Paris renfermait de jeunes seigneurs, de femmes de qualité, d'artistes et même de savants, accouraient en foule dans ses magasins. Le duc d'Or léans, père du roi actuel, était un des visiteurs les plus assidus de Ledoux, et lui fit des achats considérables dont quelques traces se voient encore au Palais-Royal.

En héritant de ce goût de nos pères pour la Curiosité, nous l'avons, nous ne dirons pas perfectionné, mais complété. Non seulement nous recherchons les meubles et les objets anciens, mais nous empruntons à ces reliques du passé, des modèles pour nos mobiliers modernes. Le seul marchand de curiosités qui ait aujourd'hui une vogue de haute volée, et qui soit réellement versé dans la science profonde de l'archéologie, Monbro, en un mot, entretient plus de cinquante ouvriers sans cesse occupés à remettre en honneur le siècle de la Renaissance, celui de Louis XIV et de Louis XV, par des imitations du passé. Quand on donne à ses travaux une semblable portée, ce n'est plus la mode que l'on encense, c'est l'art que l'on glorifie.

Monbro a un musée d'antiquités et d'anciennetés qui, à lui seul, illustrerait une grande ville. Les étrangers qui débarquent à Paris sont presque aussi curieux de ses galeries que de l'entrepôt de Versailles. Je ne sais même s'ils ne lui donnent pas la préférence. Ce qu'on peut affirmer, c'est que bon nombre des gros bonnets de . la fashion connaissent, à une merveille près, tous les trésors de Monbro, et n'ont pas encore songé à aller voir les salles de Constantine, pour lesquelles l'administration du chemin de fer a tant fait de réclames. On va chez Monbro, comme au xvnr siècle on allait chez Ledoux, et une femme de quelque valeur tient pour indispen-

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