I.KK KATKI.M ItS
M. Pinchonnelle, distrait |>ar l'arrangement de ses j>oches, s'arrête machinalement prés d'un groupe, au milieu duquel un voit un âne arrêté.
— Ah! voilà qu'est bien curieux... par exemple... badauds de Parisiens... de mon temps au moins on promenait à Moulins des ours... un chameau... tu te souviens?... ici, ils s'attroupent pour voir un Ane.
Dans le même groupe un homme en veste militaire, les manches retroussées, un sac. à la ceinture, une baguette à la main, s'écrie devant une table chargée de gobelets.
— Messieurs et dames, à l'instant même, à la place de cette mus* cade, je vais faire passer la tête de monsieur sous ce gobelet.
Tout le monde rit, M. Pinchonnelle se retourne, c'est lui qu'on regarde, c'est lui que l'escamoteur a désigné.
— Mais monsieur n'osera pas me prêter sa tête. Je suis persuadé qu'il ne voudrait pas la changer, cela serait dommage.
.Tous les yeux demeurent fixés sur M. Pinchonnelle, et les éclats redoublent.
— Monsieur, en revanche, voudrait-il me confier sa montre? M. Pinchonnelle, piqué, refuse.
— Monsieur, n'ayez point de crainte, on vous la rendra ; histoire de rire et de plaisanter.
M. Pinchonnelle refuse avec fermeté. L'escamoteur continue avec aigreur :
— Vous êtes libre, monsieur; souvent on voit des gens se méfier des personnes qu'on devrait plutôt se méfier d'msse... (plus haut ). Messieurs, monsieur refusant de me prêter sa montre, l'expérience ne peut avoir lieu.
l'n murmure de désapprobation circule dans le cercle. Madame Pinchonnelle veut entraîner son mari, mais M. Pinchonnelle, la tête montée, juge plus à propos de rester et de faire bonne contenance.
— Kn attendant, messieurs, reprend l'escamoteur, nous allons passer aux exercices de cet intéressant animal. C'est à tort, messieurs, que l'Ane passe pour manquer totalement d'espric, vous allez en avoir la preuve... Ici, ttiquet... Cet animal, messieurs, est unique dans son genre : il obéit au commandement, fait des tours de cartes comme le meilleur physicien, joue aux dominos, connaît le présent, le passé et l'avenir, et devine à vue «l'œil le caractère des
LKS lUIKI.Kl KS.
personnes... Biquet, mon ami!... attention!... quelle heure est-il ? L'âne baisse la tête et frappe du pied.
— Une, bon! .. ce n'est pas tout.
L'animal frappe un second coup.
— Deux, bon!... et puis?...
L'Ane lève le pied une troisième fois.
— Trois heures... il est trois heures en effet... C'est très bien, mon ami... Messieurs, regardez à vos montres... Biquet, mon ami, ce n'est pas tout, on m'a dit aussi que tu te connaissais en physionomie... Tu vas me faire l'amitié de chercher parmi ces messieurs et ces dames quel est le plus amoureux de la société... Allons, Biquet, mon ami, va!
L'animal fait lentement le tour du cercle, et flairant dans le voisinage du couple de province une forte odeur de seigle et de nourriture, s'arrête en baissant la tête devant madame Pinchonnelle; l'assistance s'égaie fort de cet affront en manière de punition. Madame Pinchonnelle est couverte de confusion ; son mari, «le plus en plus irrité, la retient.
— Ce n'est pas moi qui y ai dit, reprend l'escamoteur en flattant l'animal... Biquet, mon ami, c'est très bien... Actuellement, mon ami Biquet, tu vas nous chercher le mari le plus trompé de la société... Allez, Biquet, mon ami.
L'Ane reprend le tour du cercle, et va tout droit fourrer son museau dans les plis de la redingote de M. Pinchonnelle. L'hilarité est à son comble. M. Pinchonnelle, exaspéré, renvoie l'Ane d'un coup de poing; il se sent retenu par les basques : deux chiens qui les flairaient se mettent a aboyer; l'Ane effrayé rue ; l'escamoteur accourt. M. Pinchonnelle s'élance sur lui, les chiens s'élancent sur M. Pinchonnelle, madame Pinchonnelle court sur les chiens ; la foule rit aux éclats, l'Ane se sauve au trot, les injures, les cris, les aboiements font un vacarme effroyable. Les spectateurs se jettent dans la mêlée, dégagent l'escamoteur qui court après son Ane, et arrachent M. Pinchonnelle à ses chiens qui emportent aux dents ses deux poches et quelques loques du voisinage. Les huées poursuivent les deux époux qui se retirent tout échauffés.
— Il faut rentrer! s'écrie le mari en làtant son vêtement.
- Kcposc-toi, mon ami. prends quelque chose... Je suis aussi toute troublée.