LES BATELEURS
lis se jettent sur deux chaises devant un café. — Voilà, monsieur, voilà !
Le garçon apporte une bouteille de bière. Cinq musiciens, donl un cor, une clarinette, un basson et une contre-basse viennent aussitôt s'installer devant la table. Le cinquième, vêtu en écossais, chante ces mots avec un accent étranger, en s' accompagnant d'une guimbarde:
Ai um les yux noirs si tu vu
Pour moi je n'ai— me que les blu,
Pour moi je n'ai — me que les blu,
Pour moi je n'ai (roulade prolongée) me que les blu.
— Garçon! s'écrie M. Pinchonnelle.
11 jette huit sous sur la table, emmène sa femme brusquemenl en murmurant d'un ton passionné: — Brigands!
— Te trouves-tu mieux, mon ami, dit sa femme.
— Rentrons.
— Mais puisque nous y sommes...
— Ça t'amuse, toi.
— Non ; mais s'en aller sans voir la iêle...
— Tu l'as vue, la fête... c'est toujours comme ça.
— Bah! tu as besoin de t'égayer, puisque la dépense en est faite.
M. Pinchonnelle ne répond pas; il considère une immense pancarte qui représente, d'après l'inscription, l'affreux crocodilU du fleuve des Amazones, d'environ vingt-cinq pieds de longueur, tenant dans sa gueule un jeune enfant, dont on voit le sang ruisseler sous les dents tranchantes du monstre.
Madame Pinchonnelle pousse un cri d'effroi.
— Tu ne connais pas cette bête-là, toi... J'en ai lu la description dans... des voyages.
— Est-ce que ça détruit le monde comme ça.
— Ah ben! pire que ça... tout ce que ça trouve.
— Oh Dieu de Dieu! le pauvre innocent, regarde donc, Isidore.
Madame Pinchonnelle montre la pancarte voisine où l'on voit un jeune enfant peint d'un rouge-garance, dont le corps est surmonté de trois têtes.
— Via des horreurs, par exemple, dit M. Pinchonnelle... Ceux
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qui ont le malheur de faire des choses comme ça... devraient bien mieux... les cacher... Tiens! voilà un sauvage... Non, c'est une femme... c'est bien ça... j'en ai vu la description dans... des voyages... Ça, par exemple, c'en est un vrai... car enfin on peut voir... si l'on veut.
— Moi, je voudrais voir le pauvre petit qui a tant de têtes.
Et boum, boum, bam, bam, trick, trick, chinn, chinn, ran plan plan; les caisses, les fifres, les cors entrent en danse.
— Venez voir, messieurs et dames, la véritable femme sauvage venue du Missipipi...
— Vois-tu, je te le disais bien, dit M. Pinchonnelle à sa femme. —Venez voir, reprend l'orateur, le grand crocodile ou caïman du
fleuve des Amazones. Vous verrez également le phénomène sans pareil, résultat d'un légitime mariage, qui porte distinctement trois têtes...
— Pauvre petit! dit madame Pinchonnelle, c'est ce que je voudrais voir.
—Entrons, dit M. Pinchonnelle, il y a du choix.
On les pousse dans la baraque. On voit là dans un coin une espèce de cage grillée et couverte d'un mauvais tapis, l^a foule s'attroupe autour du cicérone qui se baisse avec précaution et lève un couvercle.
— Attention , messieurs, pas d'imprudence ! l'animal est jeune, mais d'un caractère naturellement féroce ; il connaît la voix de son maître.
M. Pinchonnelle s'approche, et voit un baquet plein d'eau. — Où est-ce? dit madame Pinchonnelle.
Le cornac plonge un bâton dans l'eau, et l'on voit se mouvoir au fond une bête verdâtre.
— Je ne distingue pas, dit M. Pinchonnelle.
— Attendez, messieurs, il faut que tout le monde voie.
I*e cornac met la main dans le baquet, et retire un petit animal moribond de la forme et de la mesure d'un gros lézard.
— N'ayez pas peur, madame, il connaît la voix de son maître. Vous pouvez passer la main sur son dos. Touchez, madame.
— Non, non, s'écrie madame Pinchonnelle.
— Allons, mon ami, au revoir, et souhaitez le bonjour à la compagnie. Cet animal ne peut supporter le grand air.