‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 165 sur 214 · I.KS C.ANOTIKRS DK |.A SKI.MK. 2:K · texte numérisé non relu

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l'air triomphant de Pinchon lui redonna tout son courage, et se )N>sant en face des buveurs à la manière d'un héros grec de Guérin : « Si Pinchon s'insinue dans la boussole que j'ai peur de lui et de sa coque de noix, il n'a qu'à venir un peu voir. J'ai quelque idée que le feau-Marinè brûlera la moustache à tous les Itaffalês de par ici.

Raffolés avait certainement son mérite, mais le mot ne fut accueilli que par un éclat de rire formidable de madame binette, accompagné d'un torrent de sarcasmes et de provocations.

Berlinguot, après cette improvisation, avait rejoint promptement son équipe et gagné le large. Mais ce n'était pas le compte de Gustine qui avait à peu près deviné les plaisanteries dont elle était l'objet, el dont les petits yeux courroucés venaient de découvrir la rieuse dame Binette au milieu de sa phalange d'ivrognes.

— Ah! ca, voyons, lit-elle, pas de bêtises : est-ce que nous repartirons sans donner une leçon de politesse à ces impertinents?

— Capitaine, reprit celui des canotiers qui s'était fait remarquer jusque là par un air farouche, mam'zelle Gustine vous demande-si le Peau- Marin se laissera tripoter par un tas de pouffuisst s dont je ne voudrais pas pour me prendre un ris par un calme plat ?

— Ah! reprit Gustine d'une voix sèche et claire comme le cliquetis de deux sabres, si vous croyez, vous autres, que ça fait quelque chose à Berlinguot qu'on m'insulte! Kl d'ailleurs, faut-il pas qu'il baisse |mvillon devant cette pas grand'chose qui est là bas à se faire pincer les coudes.

— Ohé! ohé! ohé!! cria-t-on de la Haffatf qui venait de démarrer et qui poussait vigoureusement au large, attendez, les peaux rouges, nous allons vous laver la pelure.

Cela signifiait que Pichon se flattait de l'espoir de faire chavirer Berlinguot et son embarcation, par une manœuvre de l<altagc assez en usage parmi les canotiers.

— Kst-ee que nous les attendrons, capitaine, reprit alors l'équipier taciturne qui depuis un moment s'obstinait à eauser, ou bien préférez-vous que nous nagions à aborder?

— Il nous faut les couler, dit Gustine, et les éventrer de leur gaillard d'avant. Ça sera un peu gentil de voir grenouiller madame Binclte.

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— tëquipiers, à la manœuvre! cria tout à coup Berlinguot en sautant à la barre du gouvernail.

— Hurra! répondirent en chœur Gustine et les quatre équipiers qui tous crurent en ce moment que Berlinguot allait sauver l'honneur de sa maîtresse et de son V eau-Marin.

— Attention! range à risquer h bouillon! Toute la voile dehors! Il s'agit ici de jouer des nageoires, et de heujje.r dans le plus beau genre connu. Allume» allume!

La manœuvre de Berlinguot ne manquait pas de bon sens, car un choc avec la Raffale était fort à craindre pour le Veau-Marin qui n'avait d'autre qualité que d'être excellent marcheur, mais dont la construction légère n'eût pas résisté à un canot de vingt pieds de long, comme était celui de Pinchon, manœuvré par douze avirons, une voile latine et un lape-cul. 11 serait difficile d'exprimer néanmoins l'éclair de rage qui traversa le regard de Gustine et l'espèce de désappointement qui se peignit sur la ligure de l'équipier taciturne.

Cependant la fia/fait- prenait chasse, et semblait aspirer à l'un de ces épisodes dont les canotiers de la Seine sont ordinairement jaloux.

C'est peut-être ici l'occasion de dévoiler un des traits saillants du canotier, cette variété si intéressante de la grande famille des Béotiens. Le canotier n'est pas tant remarquable pour ce qu'il est véritablement que pour ce qu'il se figure qiril est. Ce qui se passe dans la cervelle d'un canotier a pour l'ordinaire des proportions gigantesques, effrénées. C'est un poème épique du sublime le plus extravagant. 11 voit tout ce qui l'entoure, et il se voit lui-même à travers une lunette fantastique qui lui disproportionne les objets. 11 croit loucher au doigt tout ce qu'il rêve. ta Seine, pour lui, n'est pas la Seine, son canot n'est pas un canot, sa voile, s'il en a une, n'est pas un triangle de toile de sept à huit mètres de long ; ce qu'il voit, c'est l'Océan, c'est un navire, ce sont des ponts et des entreponts, des mâts de misaine , des mâts de perroquet , des sabords et des caronades. Deux heures de traversée, c'est un voyage de long cours. H descend à terre, ivre de la terre, affamé de femmes et de viande fraîche comme un naufragé de la Méduse. 11 méprise le soleil, il abhorre un ciel pur ef serein ; ce qu'il aime, c'est la Seine roulant de grandes eaux turbulentes sous un ciel labouré par

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l'orage, ce sont les grises giboulées de février, les pluies équinoxiales de novembre, les jours sombres, et le pont de Charentou, ce |>ont terrible, d'une seule arche, où le courant présente presque une réalité de péril. Pour le canotier, l'eau de la Seine est salée.

Mais revenons au V eau-Marin. Soit que le trouble où se trouvait Berlinguot eût communiqué à la barre du gouvernail une marche désordonnée qui contrariait celle du canot, soit que l'équipier taciturne eut pris à tache de ramer tout de travers, le fait est que la /facile gagnait du vent, et n'était plus qu'à quelques toises du V eau- Marin. LccceurdeGustine bondissait d'une douce allégresse, car elle n'avait point perdu l'espoir de voir madame Binette naviguer sur ses jupons, mais son attente ne fut pas tout-à-fait comblée. Berlinguot eut beau donner au vent tout ce qu'il avait de toile, exciter du geste

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