‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 166 sur 214 · I.KS (.WOIIKHS l»K I.A SKINK · texte numérisé non relu

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et de lu voix ses rameurs, le Veau-Marin semblait frappé d'une torpeur inusitée qui lui devint fatale.

— Parez le battage! s'écria Berlinguot au comble de l'angoisse, en voyant arriver la Raffole à pic sur son gaillard d'arrière.

Mais il n'était plus temps. L'équipier taciturne, saisissant le moment où ses camarades, incertains de ce qu'ils devaient faire, balaient sur les avirons, plonge le sien avec vigueur, et par une manœuvre habile, saisissant la drisse à bâbord, fait virer le Veau-Marin qui présente alors le flanc à la proue de la liaffale. Le eboe fut terrible, et fit voler en éclats tout un coté de l'infortuné canot. Kn même temps on vit l'équipier perfide se dresser sur son banc, et, profitant du coup de bande imprimé au V eau-Marin, peser de tout son poids à tribord et achever la défaite de Berlinguot en faisant chavirer sa

Itarque line minute après le traître était à bord de la Raffale,

et recevait les félicitations de Pinchon, dont la voix, était néanmoins couverte par le rire tout-à-fait déchaîné de madame Binette.

I^i bagarre fut au comble. Gustine poussait des cris de mouette en s'accochant à la salopète de Berlinguot, lequel se cramponnait à la quille de son V van-Marin qui s'en allait tranquillement à la dérive, couché sur le flanc et supporté entre deux eaux par la voile e\ les amures. Heureusement, on n'était pas loin du bord, et les naufragés abordèrent tous assez facilement. Mais un train de charbon qui descendait avec la rapidité d'une flèche, et qui n'aperçut pas assez tôt la coque du Veau-Marin , le frotta si vigoureusement au passage, que le canot ne s'en releva jamais.

Cependant la liaffale, l'heureux Pinchon et la rieuse madame Binette poursuivirent triomphalement leur route ; ils déliassèrent la Verrerie, laissèrent derrière eux la petite maison de Soussignan, vis-à-vis de l'île des Pouilleux, et arrivèrent bientôt à la bosse de Marne. \a-. pont de Charenton fut franchi avec honneur, on entra dans le canal, et l'on commença joyeusement le tour de Marne. Quand il se présentait un barrage, et que le goulet se trouvait fermé, ce qui arrive souvent, on tirait le canot à sec, et on le portait à dos d'homme de l'autre côté de la passe. Tout cela se faisait au bruit des rires et des quolibets. Enfin, l'équipier farouche, qui était devenu le plus évaporé de la bande, signala lile-Berlinguot... — Celait un petit morceau de terre fort joliment bordé de mousse et ombragé de quelques houppes de saules. La situation était délicieuse. I>eu\

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filles du cabaret de Bauny y étaient déjà, attendant l'arrivée du Vcau- Marin et gardant à vue une corbeille pleine de provisions. Les rires redoublèrent à bord de la liaffale, et un quart d'heure après, les vainqueurs mangeaient le déjeuner des vaincus. On avait fait de la voile du canot une tente assez grande pour abriter tout Je monde, y compris les deux servantes, qui, malgré l'ombre, attrapèrent quelques coups de soleil durant la collation.

Vers quatre heures, on plia bagage, et l'on redescendit la Marne jusque chez le père Bauny, où les libations recommencèrent. Ce jour-là, trois autres canots se trouvaient en Marne : la Tortue, dont le capitaine, M. Lebrun, est célèbre parmi les canotiers; la Folle, qui est le plus fin voilier qui soit en Seine, et qui appartient à M. Pinel, et enfin l'Aricl, l'un des trois canots à musique qui tous les mercredis donnent des concerts sur l'eau. On redescendit en flottille, hélant à droite et à gauche les autres embarcations , et flairant surtout les canots de famille, qui sont au canot d'équipe, ce que le pékin est au militaire ou le bourgeois à l'artiste. Excepté une salopète fraîchement lavée , je ne pense pas que le canotier d'équipe méprise rien tant au monde que ces lourds bateaux chargés de dames à ombrelles, et de messieurs en manches de chemises et en gilet blanc, qui se promènent jusqu'à la gare de Bercy avec des cargaison de melons, de limonade, et de veau froid. Le canot de famille est l'abomination de la désolation pour l'équipier.

En revenant de Marne ou de Choisy-le-Boi, on navigue pour passer à la pa tache, et c'est là que se dirigea la flottille en ayant bien soin d'exécuter la manœuvre savante qui consiste à virer de bord de manière à ranger au plus près le bateau de la douane, et à mater les avirons, c'est-à-dire à les élever hors de l'eau et à les maintenir debout : quand ce double mouvement est bien exécuté . il ne manque pas de grâce et de caractère.

Pour le pauvre Berlinguot, il ne se releva pas de sa défaite. U fleuriste de la rue Saint-Martin consomma dès le lendemain sa vengeance, en remerciant son ancien favori, et comme un malheur arrive toujours de compagnie , mademoiselle Gustine, froissée dans son amour-propre de femme et de canotière , ne voulut plus entendre parler de Berlinguot. On prétend qu'elle passa même à l'ennemi.

Le Veau-Marin fut tellement désemparé par suite de ses mésaventures, que Berlinguot le vendit pour un morceau de pain, et ce

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