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LES CANOTIKKS DE LA SEINE

dernier coup acheva de lui détraquer la cervelle. Privé d'ailleurs dis munificences de madame Binette, il ne fallut pas qu'il songeât a équiper un autre canot. Tout ce qu'il put faire, fut d'acheter, l'année suivante, une mauvaise carcasse de bateau-maraîcher incapable de tenir la Seine, et amarrée pour le restant de ses jours au dessous du pont- Marie.

C'est là que Berlinguot va régulièrement passer chaque dimanche. A force d'économies , il est parvenu à se donner une petite chaloupe amarinée à la poupe de son bâtiment. Le sauteruisseau du magasin où Berlinguot travaille, lui sert de mousse et d'équipage. Dès le matin du dimanche, Berlinguot et son mousse s'acheminent vers le pont Marie et montent à bord du bateau-maralcher, au moyen de la petite chaloupe que l'on hisse à l'arrière. Cela fait, Berlinguot commande la manœuvre qui consiste à laver le pont, à déranger chaque chose pour la ranger ailleurs, et à hisser la voile. Ensuite, Berlinguot allume sa pipe et regarde l'eau couler. De la l)erge au bateau, il y a une distance de quinze pieds que l'on peut franchir du reste au moyen d'un pont jeté tout à côté pour le service d'un bateau de blanchisseuses ; mais ne croyez pas que Berlinguot se fasse l'injure de jamais prendre un pareil chemin pour aller à bord ou pour retourner à la berge. Quand il n'a plus de tabac, il siffle son mousse, et lui ordonne de mettre la chaloupe à l'eau pour conduire le capitaine à terre. Berlinguot va faire sa provision, revient sur la berge, resiflle son mousse, remonte dans sa chaloupe, et retourne à bord. Et puis il rallume sa pipe, pousse un soupir, et se remet à voir l'eau couler.

1,'équipier taciturne est aujourd'hui premier commis chez madame Binette, et commande un très joli canot, le Lourde- Mer, qu'il a fait construire à ses frais.

Gustine est ostensiblement redevenue la canotière de Pinchon.

M A UC FOI KMER.

LES SOCIETES CHANTANTES

|lar S. ti)u*tll|ftr

ll'Olivirr Rauelin k Pirnii — Naùuanre du Virus ( a, mu. — \jn Ootert du Yandetille. Le Corn* mo-

d*me. — Ijiajon. — 1** Souper» de Momut. — \jt Cban*on p»v*e rin épicurien* an peuple. La

Caguelle rnininenre. — /,e* Joyeux. — \jp rirai l^ritugr. — /.e* r7«f'j l.uront — hinile Oebranx.

La Mer* (.ogutlt*. — Lr péri* Siinar. — Le* drue mmiiitre* cnnilitutiniiurl* de Siinar I. 'Entonnoir.

— L'Amitii, — l.ei Lopint. — Srlmme drs Lapint du Nord rl de» l*pim du Midi. — Le quartier dm Lapin. — Lri TrouUdoun.— Les Btr-en de S/rueut* — Myrt.l-I jrfoo.Jlard , l.irida.-Lopinot et riumèj-BeHingooin.— la G. quelle depui< 18Î0. — /.* /r f.Tmnnse hrique, /r Au/A ntnitl.—

U Soeièlê de, on.moux. — Le, C.u,t l>, peaux

\* chanson devait naître en France: elle y est née. Nous la rencontrons , pour la première fois, vers le milieu du xv siècle, gran— delette et toute formée, dans un beau vallon de Basse-Normandie. Nous n'avons pu retrouver son berceau. Elle est sans doute venue au monde devant une bonne table, au coin d'un bon feu, chez quelque vieux bourgeois de Paris qui fêtait sa commère, entre un verre d'hypocras et un faisan doré. Puis elle se sera réfugiée en province, effrayée par les cris des Maillotins et l'air rébarbatif des Bourguignons et des Armagnac.

C'est Olivier Basselin, le maître foulon normand, qui nous a laissé les premiers vaudevilles. Que c'était là un gaillard joyeux, bien inspiré, sans soucis, d'âme bonne et indulgente, un vrai chansonnier enfin! Ecoutez-le :

Louons notre hoslel .

Rihimui satit,

Et l'hôte le quel

Voi pmrit gratis .

Onentns infusa*

Do mets délicats.

N'y a-t-il pas dans ces grâces macaroniques quelque chose de l'entrain de table qui brilla plus tard chez Désaugiers?

242 LES SOCIÉTÉS CHANTANTES

Voulez-vous le portrait de Basselin? Tenez il se peint lui-

même dans ce couplet qu'il fait chanter par sa femme :

Mon uiari a que je croj

Par raa foi!

Le gosier de chair saler.

Car il ne peut respirer

Ni dure/ Si sa gorge n'est mouillée.

Olivier Basselin se fit bravement tuer à la bataille de Formignv qui délivra la Normandie des Anglais. C'est là une belle mort et qui honore la chanson.

Le vaudeville, réchauffé dans le sein d'Olivier, prit son vol et fil du chemin. Il se mit à raconter le petit scandale de la cour et de la ville", se moqua des fausses prudes et des parvenus, désola les mauvais ministres et les mauvais rois, et fit dire, avec assez de raison, que la France était une monarchie tempérée par des chansons.

Si le xvur siècle fut le siècle de l'Encyclopédie, il fut aussi ce- . lui du vaudeville, car il vit naître les sociétés chantantes.

La première fut fondée dans l'arrière-boutique d'un épicier; singulière origine, n'est-ce pas? Il est vrai que Gallct était un épicier homme d'esprit. Les méchantes langues prétendent que la grain* s'en est perdue.

Piron, Collé, Crébillon fils, amis de Gallet, dînaient souvent chez lui et égayaient le repas par de joyeux propos et de gais couplets. Crébillon fils excellait dans la chanson grivoise aussi bien que dans le roman de boudoir. \a réunion s'augmenta bientôt et se transporta de la boutique de Gallet dans l'établissement du restaurateur Landelle, au carrefour Bussy. Cet établissement s'appelait le Caveau. De là vint la popularité de ce nom.

Les dîners du Caveau devinrent mensuels. On y trouvait Saurin, Duclos, 1^ Bruyère, Gentil-Bernard, Moncrif, Helvétius, Favart, le peintre Boucher, le compositeur Bameau, le ministre Maurepas, etc.

Tel fut le premier âge des sociétés chantantes.

Vingt ans plus tard, le fermier général Pelletier établit chez lui un second Caveau. Plusieurs membres de l'ancienne réunion Ijuidélie en faisaient partie; et parmi les nouveaux élus, on remarquait Marmontel, Boissy, Suard, Lanoue.- Sterne et Garrick, dans

LKS S(M:IF.TKS (1IIAN TAMTKS.

leur voyage en France, visitèrent cette académie gastronomicolittéraire. Elle perdit bientôt son Mécène : Pelletier se maria, devint fou, et mourut à Charenton.

11 nous faut aller de-là jusqu'en 1796 pour trouver les Dîners du Vaudeville. Ils furent fondés par Barré, Radet, Desfontaines, Piis, les deux Ségur, Dieulafoy, laujon, Armand Gouffé, etc., etc.

Après Marat, Robespierre, le maximum et la guillotine, il était doux de pouvoir célébrer le vin, la table et les belles. Aussi s'en donna-t-on à cœur joie et la France entière répéta les refrains des joyeux convives. Il est vrai qu'ils chantaient aussi les victoires de nos héroïques armées, et que Montenotte, Lodi, A rcole venaient souvent briller dans leurs rimes.

L'année 1806, année de gloire pour la France et pour son nouvel empereur, devait occuper aussi une place bien remnrquable dans les fastes de la chanson, l'n grand nombre d'amis de la gaîté et des bons couplets se réunirent et votèrent dans les salons du restaurateur Balaine, au Rocher de Cancalc, les statuts du Caveau moderne. Au bas de cette charte du vaudeville, on lit les noms de nos épicuriens les plus célèbres, de nos poètes les plus aimables : le vieux Laujon présida ; cet honneur était bien dû à ses cheveux blancs et à son talent si gracieux. Laujon était alors le doyen de la chanson, et les suffrages du Rocher de Cancale, en appelant sur lui l'attention d'un siècle qui, au milieu de ses travaux gigantesques, était bien excusable de l'avoir oublié, ne contribua pas peu à lui assurer une place à l'Académie Française.

ta chanson est assez frondeuse de son naturel, et sous Napoléon, malgré la fumée des batailles et les récoltes de lauriers, il y avait de quoi mordre. La chanson aurait peut-être eu bonne envie de tempérer l'empire, comme elle avait tempère autrefois la monarchie ; mais l'empire ne plaisantait guère : il était d'humeur moins accommodante que la monarchie, et une bonne plaisanterie, au lieu d'amener le sourire sur ses lèvres, lui faisait froncer le sourcil. Au fait, Louiâ XIV, au milieu des pompes de Versailles, ayant derrière lui quatre générations de rois, ses aïeux, et devant lui l'avenir tel qu'il le voyait à travers le prisme de son orgueil, pouvait bien s'amuser des Noëls que lançait Russy-Rabutin du fond de sa retraite de Bourgogne. Napoléon commençait le métier de roi, et il se sentait encore un peu gauche; il redoutait les brocards pour lui, pour

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sa jeune dynastie, pour les glorieux parvenus qui l'entouraient : aussi la police impériale surveillait-elle la chanson de très près.

La chanson fut prudente ; cependant le Hoi d'Ivctot se fredonna à voix basse autour de la table de Balaine. Ah! si M. de Hovigo l'avait su!

A côté du Caveau moderne s'éleva, en 1813, sous le titre des Soupers de Montas, une nouvelle société qui eut ses réunions chez le restaurateur Beauvilliers. Plusieurs des membres du Caveau, qui se sentaient assez de verve et d'appétit pour bien tenir leur place des deux côtés, en firent partie.

ta politique tua le Caveau moderne en 1817 : les Soupers dr Momus résistèrent plus long-temps à cette influence ; mais ils succombèrent aussi en 1828. Du reste, il est étonnant qu'ils n'aient pas cédé plus tôt, car les nouvelles circonstances étaient pour toutes ces réunions gastronomiques un dissolvant invincible. Kn effet, sous la république et sous l'empire, elles se composaient surtout de boudeurs qui regrettaient l'ancien régime, ou d'oisifs qui ne comprenaient rien à l'activité politique et militaire de la nouvelle époque, et qui, se trouvant mal à l'aise au milieu du tourbillon , se réfugiaient dans les petits coins où l'on chantait à loisir, où Ton buvait à pleins verres. Ces deux natures d'hommes devaient sympathiser avec la -restauration, et la restauration sympathiser avec elles. Louis XVII! avait intérêt à récompenser les boudeurs et à s'attacher les oisifs. Il le fit. tas uns devinrent diplomates, les autres préfets, les autres censeurs, les autres chefs de division ; ceux qui ne trouvèrent point place dans l'administration, obtinrent des faveurs de toute espèce, comme missions scientifiques, directions de théâtre, inspections extraordinaires, etc., etc. La tribu se dispersa tout naturellement. Des hommes repus ou ambitieux ne pouvaient plus chanter la gaudriole; il faut du loisir, même pour être heureux ; il faut de l'insouciance pour rire, aimer, boire, et ne faire que cela!

Aussi, dès les premiers jours de la restauration, la physionomie des sociétés chantantes changea-t-olle tout-à-fait. Désertées parles vaudevillistes de 1780, les viveurs, les littérateurs à l'eau rose, les gastronomes et les insouciants, eHes devinrent l'asile du peuple. Pendant les vingt années qui venaient de s'écouler, le peuple avait été trop occupé, lui, pour songer à d'autres chansons qu'à la Mar-

LUS S0CIÊ1&8 chantantes.

seilluise. Il avait jeté bas une noblesse qui avait ses racines dans les siècles ; il avait fondé un nouvel ordre social ; il avait conquis la Belgique, l'Italie, les provinces Hhénanes; il avait parcouru l'Europe d'un bout à l'autre; il était entré au Caire, à Vienne, à Berlin, à Moscou. Trouvez donc le temps de vous distraire au milieu d'une si rude et si terrible besogne!

La restauration vint faire au peuple de tristes loisirs; oui... bien tristes! car il fallait se consoler de Waterloo et de l'entrée des alliés à Paris.

Les vieux soldats, les ouvriers, se réunirent pour répéter en chœur des refrains patriotiques, et se raconter les choses d'autrefois.

La chanson descendit du Hocher de Cancale aux cabarets des barrières. Les sociétés chantantes devinrent des Goguettes! Oui... le règne de la Goguette était arrivé!... La Goguette, qu'a célébrée Debraux, qu'a protégée Béranger, qu'ont illustrée tant de joyeux poètes populaires ! . . .

Et à vrai dire, ce fut là pour la chanson une époque toute nouvelle. Elle ne fut plus seulement la compagne des buveurs et la fée des beaux-esprits; le temps était passé où tout entière à la joie et aux vaines pensées, oublieuse de la veille, insouciante du lendemain, elle aiguisait des |Hiiutes et des madrigaux aux petits soupers de

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