‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 18 sur 214 · LA RI E SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

LA RI E SAINT-DENIS

Paris a maintenant dans son enceinte près de onze cents rues. Nous n'avons pas l'intention de vous faire l'histoire de toutes ces rues-to; cela nous mènerait trop loin. D'ailleurs, dans cette immense quantité de rues, il en est beaucoup qui n'ont rien de curieux , de remarquable, et qui, par conséquent, ne méritent pas qu'on s'y arrête.

Mais la rue Saint-Denis est digne de fixer noire attention.

C'est une des plus anciennes, des plus longues, des plus riches et fies plus populeuses de la grande ville.

Cette rue commence place du Châtelet et finit aux boulevarts. U Porte Saint-Denis est le point de démarcation entre la rue et le faubourg. On prétend qu'elle a pris son nom de la petite ville de Saint-Denis, à laquelle elle conduit. La partie voisine de la rivière s'appelait, au treizième siècle, la GramCiiuc des Saints-Innocents. Plus tard on avait nommé toute la rue la Grand* Hue dr Paris; puis ensuite on la nomma la Grande Chaussée de M. Sainti. 15

III la m:e saist-hkms.

Denis* Aujourd'hui, son nom est infiniment moins prolongé. Si nous avions conservé à nos rues toutes les dénominations qu'elles |>ortaicnt autrefois, les étrangers et même les Parisiens nr s'y rcconniftnitent pas.

« C'était, nous dit Saint-Foix , par la porte et la rue Saint-Denis « que les rois et les reines faisoient leurs entrées dans Paris. Alors

« la rue Saint-Denis étoit tapissée avee des étoffes de soie et des

« draps cameloté*. Des jets «l'eau de senteur parfumoient l'air. Le

« vin, le lait et l'hypoeras eouloient de différentes fontaines. Il y

• avoit de distance en distance des théâtres et acteurs pantomimes. i mêlés avec des chœurs de musique, représentant des histoires

• de l'ancien et du nouveau Testament. »

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S'il faut «mi croire /''roissard, à l'entrée d'Isabeau «le Bavière, il y avait k la |>or(e aux Peintres i qui était située vis-à-vis de la rue «lu Petit-Lion i : « I n ciel nud et très richement estoilé, et dans

• ce ciel, petits enfants de chœur chantoient moult doucement en « forme d'anges. Lorsque la reine passa en sa litière découverte. . sous la porte de ce paradis, deux anges descendirent d'en haut .

• tenant en leurs mains une riche couronne d'or garnie de pierres ■ précieuses, et la mirent sur le chef de la reine, en chantant des

• vers à sa louange. >

1*1 autre chroniqueur, Jean Jurènal des i.'rsins , raconte le fait

« Charles VI voulut la voir, et dit à Saroisi, son favori : Saroisi .

• je te prie tjue tu montes sur mon bon cheval et je monterai der-

• rière toi ; et nous nous habillerons de façon (juan ne notis connaisse

I Ht I.A Rt'K SAIÎST-DKMS.

a point , et irons voir l'entrée de ma femme. Jts allèrent done par la • ville en divers lieux et s'avancèrent pour vettir au Chàtclct à l'heure « que la reine passoit, où il y avoil moult dépeuple et grand' presse, •» et foison de sergens à grosses boulaies, lesquels, pour empêcher lu « presse, frappoient de côté et d'autre de leurs boulaies bien et fort, « et le roi et Savoisi tàchoient toujours d'approcher; et les sergens, qui « ne cognoissoient point le roi ni Savoisi , frappèrent de leurs boulaies « dessus , et en eut le roi plusieurs horions sur les épaules ; et le soir, '< en présence des dames et demoiselles, fut la chose récitée, et on «« commença d'en bien forcer , et le roi même se farçoit des horions » qu'il avoit reçus »

A l'entrée de Louis XI, en 1-101 , on imagina, rue Saint-Denis, un spectaele très agréable : « Devant la fontaine du Ponceau « étaient plusieurs belles ftlks en sirènes, toutes nues, lesquelles, en * « faisant voir leur beau sein, rliautoient de petits motets et berge- « rettes. »

Enfui, à l'entrée de la reine Anne de Bretagne, on poussa l'attention jusqu'à plaeer de dislance en distance, « De petites troupes « de dis ou douze personnes, arec des pots-de-chambre pour les « d an us et demoiselles du cortège qui se trouveraient pressées de < quelques besoins. »

11 faut avouer que nous sommes bien en arrière de nos pères ; nous ne poussons pas les petites attentions et la prévoyance aussi loin.

Revenons à la rue Saint-Denis de notre époque : si l'on n'y voit plus de petites troupes de dix à douze personnes avec ce que nous vous disions tout à l'heure, et de jolies filles déguisées en sirènes et faisant voir leur beau sein, en revanche on y voit force boutiques, force magasins très bien fournis et parfaitement achalandés. \ja rue Saint-Denis est la plus marchande de Paris ; on y trouve de tout, mais elle est surtout renommée pour les rubans, les plumes, la passementerie. Dans relie rue, les boutiques sont inoins élé-

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gantes , moins dorées que dans maint autre quartier de la capitale ; il en est plusieurs encore qui, depuis un demi-siècle, n'ont rien changé à leur intérieur et à leur devanture. Ces maisons-là sont les meilleures, les plus solides de Paris. Bonne renommée vaut mieux que* ceinture doive, dit un vieux proverbe, et dans la rue Saint-Denis vous aurez souvent occasion d'en reconnaître la justesse. I n simple billet souscrit par un marchand de la rue Saint-Denis vaut mieux qu'une lettre de change acceptée par certains banquiers de la capitale , quoique ceux-ci aient hôtel, voitures, laquais et loge aux Bouffes... loutes choses que l'on ne se donne pas encore dans la rue Suinl- Denis.

Considérée sous le jMiint de vue moral, cette rue a encore un aspect tout particulier : en voyant l'activité qui semble naturelle à ses habitants , ce grand nombre de gens qui vont et viennent , ces voitures, ces charrettes, ces camions qui se croisent, se suivent, se succèdent presque sans interruption depuis le mutin jusqu'à lu chute du jour, le commerce continuel qui se fuit dans ces boutiques, il semble qu'une personne qui demeure rue Saint-Denis ne saurait être paresseuse. Le bruit qu'on y entend sans cesse doit y servir de réveil -matin. Enfin on ne se promène pas dans la rue Saint- Denis, mais on y pusse pour aller à ses affaires, ou parce qu'on y a besoin.

Sur le soir, lorsque vient l'heure où les ouvrières externes quittent leur magasin de Heurs , de rubans ou de passementerie , on voit rôder dans la rue Saint-Denis des jeunes gens dont la toilette est assez, négligée, quelques hommes entre deux Ages, et même quelques particuliers sur le retour.

Les jeunes gens ont des cigares à la bouche, il en est qui se permettent la pipe ; les hommes entre deux âges ont souvent un lorgnon à la main et un bouquet caché sous leur habit ; les vieux ont les |>ochcs bourrées de bonbons et de gâteaux. Les moyens de séduction varient toujours suivant l'âge du séducteur.

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lotis ces messieurs guettent les grisettes qui vont sortir de letll magasin.

Les jeunes gens se promènent en fumant, en regardant dans les boutiques, en disant entre eux des plaisanteries, eu riant souvent au nez des !>outiquiers.

Les hommes entre deux âges sont plus discrets : ils passent vivement, lancent furtivement un regard dans le magasin où travaille

leur dulcinée, puis vont s'arrêter, se poster à cent pas au moins de la boutique, afin de ne point éveiller de soupçons, et de ne pas compromettre la jeune personne dont ils cultivent la connaissance.

Les vieux n'ont pas une règle de conduite bien arrêtée : quanti ou n'est plus jeune , on ne sait plus trop ee qu'on doit faire p« tur bien eon-

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