‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 187 sur 214 · LUE ACTRICE DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LUE ACTRICE DE SOCIÉTÉ

mie. II y avait une salle d'escrime, un gymnase donl les appareils se voyaient au loin; on allait au manège et à l'école de natation. La rhétorique surtout était l'objet des plus vives prédilections; la narration, le style épistolaire, la poésie, la romance et le roman, telles étaient les principales divisions des études littéraires des grandes classes. Le dimanche, il y avait des exercices de chant, de récit et de déclamation; les parents y étaient admis une fois par mois. Une chapelle particulière et des sermons prêches par de jeunes prêtres jetaient sur tout cela le voile de la piété; on cultivait beaucoup la piété, chez mesdames Monnet, maïs une piété douce et séduisante, sous la figure ordinaire d'un jeune abbé, bouclé, (Visé, musqué, plein de galanterie et de beau langage.

Du reste, la maison de mesdames .Monnet présentait le riant el charmant aspect d'une magnifique villa. Le logis était de belle apparence : il était vaste, bien aéré, élégant dans sa construction, et l'intérieur ré)>ondait à ces attraits par ses dispositions ; le pensionnai était situé entre cour et jardin, partout régnait une propreté irréprochable ; en quelques endroits, il y avait un luxe de bon goût: dans cette physionomie, tout séduisait. Les deux institutrices avaient un talent merveilleux pour se concilier la faveur des parents; elles s'adressaient d'abord à leur tendresse, puis eJles parlaient à leur amour-propre: ces deux moyens ne manquaient jamais leur effet.

it>f. actiuci m société.

Dans 1 intérêt de I» réputation de l'institution, la solennité suprêine, celle qui terminait Tannée, la dis(ribution des prix devait déployer un faste extraordinaire. Pour cette imposante cérémonie, on construisait une tente drapée de velours et de soie, ornée de guirlandes de fleurs et de feuillages qui se mêlaient aux rosaces et aux franges d'or. Toute la société d'élite était conviée à cette fête ; la présidence était quelquefois dévolue à un prélat ; un haut fonctionnaire de l'université y était souvent appelé ; mais le comble de la félicité pour mesdames Monnet, s'était de voir s'asseoir au fauteuil quelque écrivain illustre entre tous par la douceur de ses écrits, des poésies suaves et de touchantes narrations, alors on comptait sur un discours rempli d'émotions et tout humide de pleurs et de vertus.

ta fashion accourait, absolument, comme s'il s'agissait d'un raout ou d'une soirée, ou d'un bal ; les lions y venaient en foule et lorgnaient les jeunes pensionnaires, comme s'ils étaient aux avant-scènes de l'Opéra. On commençait toujours par un concert, suivi de lectures, de récitations et d'un intermède dialogué et chanté. En avant de la tente et dans une espèce de vestibule tendu en coutil, on établissait un petit musée : cette exposition intime se composait de dessins, de tableaux, de pages d'écriture et même d'ouvrages de tapisserie ou de broderie, et d'autres branches de l'industrie féminine; tous ces chefs-d'œuvre étaient sortis de la main des élèves, et l'on se gardait bien de dire la part qu'y avaient prise les maîtres, les maîtresses et d'autres aides. L'orchestre était formé par les soins du maître de piano; il était nombreux, et il exécutait avec zèle les quadrilles de Musard.

Les prix étaient composés de livres presque tous empruntés aux OKuvres de madame de Geniis, des deux dames Gay, de Legouve, de M. Bouilly, et de quelques poésies du Parnasse des Dames; pour les classes supérieures, il y avait quelques volumes de madame de Staël, et un roman de George Sand, pour prix d'honneur. Les couronnes étaient tressées de marguerites blanches; une fleur de dahlia distinguait les premiers prix. Nous ne dépeindrons pas les émotions maternelles et fdiales: toutes les entrailles palpitaient.

11 y eût des prix pour tout le monde, excepté pour quelques pauvres délaissées dont les parents avaient laissé en retard les derniers quartiers de la jKmsion .Mesdames Monnet, vêtues, ce jour-la, a. 38

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comme l'était madame de Maintenon lorsqu'elle présidait à l'éducation des enfants de madame de Monlespan, faisaient les honneurs de leurs élevés; elles souriaient à chaque nom de haut parage, et, pour rehausser les noms bourgeois, elles disaient tout haut le chiffre de la dot de celle qu'on appelait.

I^es récompensées allaient chercher tous les mérites : il y avail des prix de modestie, et aussi des prix de gymnastique; l'un était ■OOOrdé ii celle dont le maintien était le plus calme, l'autre allait chercher et honorer les allures les plus turbulentes et les plus vives. Knfin une jolie petite fille de quatre ans, que sa mère, actrice renommée, avait mise en pension pour se délivrer tout de suite des devoirs embarrassants de la maternité, eut un prix d'espérance ; c'était un cornet de bonbons noué avec des rubans verts; il est vrai que la veille mesdames Monnet avaient reçu de la mére de cette belle enfant, deux berthes de guipure qu'elles portaient avec beaucoup de dignité.

Les honneurs des exercices appartinrent cette année à une jeune

personne de seize ans et d'une beauté exquise ; elle obtint surtout dans la comédie un immense succès. Les hommes charmés répétaient

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lotit haut tous les compliments qu'on avait jadis adressés à Léontiue Fay: on criait aussi: t Ravissante créature! c'est Mars regardée avec la lorgnette retournée ! >

Ce fut un iriomphe dont mesdames Monnet savouraient modestement les délices.

On convint unanimement que cette admirable enfant, dont tous bas on disait qu'elle n'était pas riche, devait se destiner au théâtre; c'était une vocation providentielle. Ce phénix s'appelait Ajina»

Les scènes que nous venons de décrire se renouvelaient à peu près tous les ans, chez les dames Monnet , leur maison élait la plus féconde des pépinières de lionnes et de bas-bleus.

On était eu 1837.

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Anna, celle qu'avaient exaltée tant de louanges et de si enivrantes félicitations, revint au sein de sa famille et ne devait plus retourner au pensionnat. Fille d'un ancien militaire, qui n'avait rapporté des champs de bataille que des blessures graves et une pension modique, elle n'avait pu être admise dans une des maisons de la Légiond'Honneur, parce que son père n'avait pas vu confirmer la décoration qu'il avait reçue des mains mêmes de l'Empereur, à NVaterloo. Les frais de l'éducation de la jeune fille avaient été faits par sa marraine, la veuve d'un sénateur mort sans enfants, et laissant une fortune considérable. Madame la comtesse de M in bourg était la protectrice de la famille d'Anna; pour elle et pour ses parents

loi»

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c'était une fée bienfaisante. La jeune pensionnaire, malgré la joie qu'elle éprouvait k secouer le joug des classes, ne pouvait cepenilant échapper à un sentiment de tristesse et presque d'humiliation en rentrant sous le toit paternel. Le vieux soldat et la compagne qu'il avait épousée étant caporal, ne se faisaient pas remarquer par la délicatesse de leur éducation et l'urbanité de leurs manières . lorsqu'ils avaient aimé leur enfant de toutes leurs forces, ils croyaient avoii^ssez fait. La marraine d'Anna était à la campagne, et sa filleule éprouvait un véritable sujet de chagrin en se rappelant qu'elle n'avait pas pu assister à ses triomphes; la jeune fille en pleurait de dépit. Anna ne put résister long-temps au désir de faire connaître à sa bienfaitrice combien elle avait su profiter de ce que Ton avait dépensé |>our elle, et, dans une lettre dont elle soigna le style, comme s'il s'agissait d'un devoir de rhétorique, elle lui raconta les détails de lu distribution des prix et les honneurs qu'elle avait remportés; elle insista avec complaisance sur les succès que lui avait valu son talent de comédie.

Les parents étaient ravis de tout ce qui rendait leur enfant si fière et si heureuse.

Qu'on juge de la joie d'Anna, lorsqu'elle reçut de madame la comtesse de Minbourg une lettre contenant la prière de se rendre en toute hâte a son château, sans s'inquiéter de préparatifs, l'n domestique de confiance se tenait prêt à la conduire dans une voiture envoyée tout exprès pour ce voyage ; on avait pensé à ses besoins de garde-robe ; elle trouverait au château tout ce qui lui était nécessaire. A cette nouvelle, il y eut bien quelques pleurs versées dans la pauvre demeure des deux vieillards qui s'étaient promis tant de plaisir du séjour de leur fille; mais il s'agissait peutêtre de la fortune d'Anna, et puis d'ailleurs on ne pouvait rien refuser à madame la comtesse : le départ eut lieu* le lendemain même.

Le château de madame de Minbourg était situé sur cette fraîche et riante colline de Pontehartain qui, à l'ouest de Versailles, s'avance vers les coteaux de la Mormandie. Jadis manoir de nobles seigneurs, il avait vu s'éteindre les races de patriciens qui l'avaient possédé, et dans le xviu" siècle il était tombé aux mains d'un riche financier qui en avait fait son palais des champs. Tout, dans cette habitation, était disposé pour une vie de dissipation et de plaisirs; il y avait

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surtout un ! lu-aï i e de société construit avec beaucoup de luxe et un goût parfait.

La comédie de société a toujours tenu une grande place dans \ei

distractions de la société française

Sans remonter au delà du xvne siècle, nous la trouvons dans les prodigalités dont l'orgueil du cardinal de Itichelieu entourait sa tragédie de Mirante, jouée sur le théâtre de son Palais-Cardinal. A Versailles, Louis XIV lui donna, par les ballets et les intermèdes mythologiques des divertissements de la cour, une pompe sans

pareille; madame de Maintcnon la* naturalisa à Sainl-C\r; plus tard elle prit possession de tous les logis qui se piquaient de gonl, de faste et d'esprit. Kn 1762, le duc d'Orléans, petit-fils du régent, lui faisait en personne les honneurs du Palais-lloynl ; le prince <lr Cnndé et madame la duchesse de lumrhon la reçurent à Chantilly, el la présentèrent eu\-inéiin s a leur pelile rour: news In relroii-

une actrice: de société.

vons encore à Sainte- Assise et à Bagnolet, chez un prince du sang, et enfin à Trianon : la reine et le comte d'Artois voulurent avoir les prémices de la pièce du Barbier de Sh'dle. Napoléon critiqua tout haut l'impératrice Joséphine jouant sur le théâtre de Saint- Cloud ; quelques années auparavant Louis XVI avait sifflé Marie- Antoinette.

Ce sont là, -pour le théâtre de société, des titres augustes et glorieux.

De ces sommets, si nous descendons dans les régions de la noblesse, nous rencontrons ces amusements partout où s'établissaient les beaux loisirs.

Le maréchal de Richelieu eut dans son hôtel la faveur de la première soirée d'Annette et Lubin ; Y Honnête criminel, ce père de tous les mélodrames vertueux, trouva chez la duchesse de Villeroi l'asile que lui refusait encore le théâtre ; chez le baron d'Esclapon, qui avait fait bâtir une salle de spectacle au faubourg Saint- Germain, Molé, qui était malade, obtint une représentation à bénéfice. La Folie-Titon, l'hôtel Mazarin, le château de Chevrette, Chenonceau, Passv chez la duchesse de Valentinois et à l'hôtel Bertin, et dans des temps plus rapprochés, l'hôtel du prince archichancelier, et le château du Val possédé par Regnault de Saint- Jean d'Angély eurent des soirées célèbres, dont quelques événements se rattachaient aux meilleurs souvenirs de la scène. Ailleurs, chez le comte François de Nantes, chez M. Foriée, dont Brazier, le premier analyste de ces chroniques, cite le nom avec reconnaissance : il y avait aussi des fêtes du théâtre.

La noblesse et l'opulence n'avaient pas seules le privilège de ces joies intellectuelles, mademoiselle Guimard possédait deux théâtres, l'un à Paris, l'autre à Pantin ; deux courtisanes fameuses, les demoiselles de Verrières, eurent aussi deux salles de spectacle pour lesquelles Colardeau et La Harpe composèrent des ouvrages. Les auteurs, les artistes et les grands seigneurs se mêlaient dans ces représentations.

Sous la restauration, ce goût du théâtre se continua dans la haute société : M. le duc de Maillé ouvrit son château de Lormois au grand répertoire ; madame de la Briche, en son château des Marais, le traita avec la plus grande affabilité; l'hôtel d*Uzès eut des représentations qui firent quelque bruit ; chez madame la baronne de

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