‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 199 sur 214 · I.ORKTTF.S · texte numérisé non relu

I.ORKTTF.S

D'abord la Lorette se restreint à la table d'hôte. Il y a, rue de fireda, chez mademoiselle Estelle, une table d'hôte consacrée exclusivement aux Lorettes.

On paie 3 francs.

On y prend un petit verre au choix, avant le dîner; et l'on y joue au loto après.

Quand la Lorette ne peut plus même payer la table d'hâte, la Lorette se restreint au pâté de viande.

11 y a, dans la rue Laftitte, un pâtissier qui fait sa fortune en vendant des pâtés de vingt sous aux Lorettes qui n'ont pas troirvé u dîner.

Enfin, quand la Lorette n'a pas même vingt sous pour acheter son pâté, ce qui arrive quelquefois , elle envoie la femme de chambre chercher, comme pour elle, quatre œufs chez sa fruitière.

11 est rare que cette ressource lui manque, et cependant elle lui manque quelquefois.

Alors la Lorette en vient aux expédients ni plus ni moins qu'un étudiant à qui son père a coupé les vivres.

Voici ce qui est arrivé dernièrement à un restaurateur de la rue de Breda :

Deux Lorettes, descendues de la maison dorée à la table d'hôte, de la table d'hôte au petit pâté à vingt sous de la rue Ijiffittc, et du petit pâté à vingt sous de la rue Laflitte aux quatre œufs de la fruitière, éprouvaient le besoin d'un dîner plus succulent.

Elles se présentent chez le restaurateur, et font une carte montant à 22 francs.

— Vous savez, dit le restaurateur, que je ne livre qu'au comptant.

— C'est bien, dirent les lurettes, faites monter cela rue Navarin, n. 12, et l'on paiera au garçon.

Les deux Lorettes sortent majestueusement, et Je restaurateur fait descendre la carte au chef.

Lne demi-heure après, le garçon se présente, dépose les plats sur la talfle et demande son dû.

— Et l'omelette au rhum? dit une des Lorettes.

— Ali oui! et l'omelette au rhum? dit l'autre.

— Comment l'omelette au rhum? dit le garçon.

— Sans doute, l'omelette au rhum. Savez-vous lire?

— Non.

— in bien, Vovez; il y a là omelette au rhum |H>ur deux.

— Ali! dit le garçon, le chef l'aura oubliée.

— Allez la chercher alors; il y aura vingt sous pour la |ieuie. I>» garçon, pour aller plus vile, laissa le dîner, descend les escaliers quatre à quatre, et rentre tout essoufflé chez son lUâHjre.

— Et l'omelette au rhum? dit-il.

— Et les 22 francs? repond le maître.

RHes vont me les donner, quand je leur reporterai l'ouieleiir

au rhum.

— Misérable! Récrie If restaurateur.

Et il s'élance lui-même à la recherche de son dîner. Mais comme. l'Ile Julia, de volcanique mémoire, le dîner avait deja disparu.

Le restaurateur e.hassa le garçon et assigna le3 Lorettes chez le juge de paix.

Sur dix causes qui se présentent devant le magistat irréprochable chargé, comme l'indique son nom, de maintenir la paix dans le quartier Breda , il y en a toujours huit où les Lorettes sont défenderesses.

Mais il faut le dire, à la louange de M. l.eral de Magnitot, tout en

J.OHfiTTKS.

tenant d'une main ferme, et surtout égale, la balance de la justice, il assure les droits des créanciers, sans trop grever l'existence des débitrices. En général, la Lorette est condamnée à rembourser cinq francs par mois , ce qui , comme on le voit , lui donne de grandes facilités, mais cependant, vu le nombre des remboursements, ne laisse pas que de grever sa pauvre putite existence.

(Je fut sans doute à ce chiffre que furent condamnées les deux jolies gourmandes dont nous avons raconté l'histoire.

Le nom de la Lorette est déjà répandu en province, quoique l'individu y soit encore inconnu : esjiérons que. grâce aux bateaux a vapeur, aux chemins de fer, a la civilisation toujours grandissante, la province jouira bientôt des mêmes avantages que la capitale.

Or, un provincial, arrivé de la veille et qui avait fort entendu parler dans son endroit de ce petit animal nommé Lorette, demanda pour premier service a l'un de ses amis de le mettre en rapport avec l'espèce.

La chose était d'autant plus facile, que l'ami était un Arthur.

L'Arthur lui répondit que la chose était parfaitement faisable, et qu'il le conduirait le lendemain à la table d'hote de la rue de .Breda.

. Mais le nouveau venu était si pressé qu'il insista pour jouir de ce bonheur le jour même.

Malheureusement l'Arthur dtnait en ville ce jour-là, dîner de grands parents, dîner auquel il lui était parfaitement impossible de ne pas assister.

Mais comme il était un des habitués les plus assidus de la table d'hrtte de la rue de Breda, il remplaça la présentation verbale |»r une recommandation écrite : il donna à son ami une lettre j>our mademoiselle Estelle, priant mademoiselle Estelle de regarder son recommandé comme un autre lui-même.

Mademoiselle Estelle plaça l'ami de son ami près de la plus jolie habituée de son établissement.

L'ami regarda fort sa voisine pendant la première partie du dîner, s'occupa beaucoup d'elle pendant la seconde, enfin, pendant la troisième, passa à la galanterie la plus extrême, racontant comment, à son avis, l'établissement de mademoiselle Estelle était une des plus charmantes choses qu'il eût vue depuis son arrivée, quoiqu'il eût vu le Musée, le cabinet d'Histoire naturelle et le Palais des singes.

LOKKTTES.

Cependant au milieu de toutes ces merveilles du passé sacrifiée* aux merveilles du présent, la jolie voisine du provincial remarqua que la chose qui l'avait le plus impressionné étaient les espiègleries et les gentillesses de la gent simiane.

— Monsieur aime donc les singes? demanda la Lorette.

— Je les adore, répondit le provincial ; c'est le seul animal auquel la civilisation laisse un peu d'inattendu.

— Oh ! comme cela tombe, s'écria la Lorette ; j'ai justement a cette heure mis mon singe en loterie, et puisque monsieur paraît attacher quelque prix à la possession d'un animal de cette race...

— Kh! celui-là surtout, mademoiselle, aurait uu double prix pour moi, puisqu'il vous aurait appartenu.

— Kn ce cas, monsieur, j'espère que vous voudrez bien me prendre quelques billets.

— Certainement, répondit le provincial, avec le plus grand plaisir ; veuillez me dire à quel prix sont ces billets, el....

— Oh ! monsieur, si vous connaissiez l'animal dont il est question, vous verriez que c es» pour rien. C'est un singe de l'espèce de ceux que M. de Buffon appelle bonnet-Chinois, c'est-à-dire de l'espèce la plus intelligente; puis, outre ses dons naturels, il a des qualités acquises: il monte la garde comme un chasseur de la banlieue, t'ait des armes comme un élève de Grisier, joue du triangle, balaie la maison, reconnaît le plus amoureux de la société . et joue aux dominos.

— Vraiment, s'écria le provincial.

— L'année passée j'en ai refusé 500 francs à l'homme aux caniches.

— Et qui vous force donc à vous défaire d'un animal si intéressant?

— Ah voilà, il brise toutes mes chinoiseries ; vous comprenez : cet animal, on ne peut pas lui faire comprendre le prix de ces choses-là; mais pour quelqu'un qui n'a pas de magots chez soi, c'est un trésor.

— Kh bien, mademoiselle, dit le provincial, je serais enchanté -de devenir possesseur de ce trésor, et si vous voulez me dire à quel prix sont vos billets...

— Oh ! monsieur, pour rien, à vingt francs ; il m'en reste encore cinq, et je puis vous les offrir.

— Me sera-t-il permis, répondit le provincial en baissant la voix, d'aller m'informer si j'ai gagné?

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