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les calculs de l'année tendent, pour la lurette, à se procurer un carnaval insensé, fiévreux, vitriolique. — \jbl Korette regrette le carnaval passé pendant cinq mois, elle attend In carnaval a venir pendant cinq autres mois ; puis, pendant deux mois, elle n'attend plus rien, ne regrette plus rien, elle ne s'occupe que du présent : il n'y a pas eu de passé, il n'y aura pas d'avenir.
Détailler la vie de la Ix>rette pendant ces deux mois de cataclysme universel, serait chose parfaitement impossible : il n'y a plus de jour, il n'y a plus de nuit, la division ordinaire du temps a cessé d'exister; le sommeil est retranché de l'existence : on boit, on mange, on danse, voilà tout. On court du bal de l'Opéra au bal de l'Opéra-Comique, on bondit du bal de l'Opéra-Comique au bal des Variétés, on saute du bal des Variétés au bal Saint-Georges; on descend du cabriolet à gros numéro pour monter dans le cabriolet de régie, on passe du cabriolet de régie au cabriolet milord, on s'élance du cabriolet milord dans le wurch, du wurch dans la calèche, de la calèche datis le tandems, du tandems dans le tilbury,
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du tilbury dans le briska. Toute locomotive est bonne, seulement plus elle est rapide, plus elle est appréciée; on voudrait appliquer la vapeur à la chaise sur laquelle de temps en temps on s'assied ; on regrette le tapis magique des Mille et une Nuits, le manteau voyageur du Diable boiteux, le cheval infernal de Faust et le balai fantastique des sorcières de Macbeth; on avalerait de l'air inflammable si l'on était sur de partir comme un ballon. 11 n'y a, dans ce mouvement universel, que le fiacre patriarchal, qui ait conservé le droit d'aller encore de temps en temps à l'heure et au pas.
Pourquoi la Lorette, qui ne respecte rien, a-t-elle respecté cette allure? C'est un des mystères gynésiaques de cette époque de folie.
I n mathématicien, que le mouvement perpétuel avait frappé comme nous, a calculé, en procédant du connu à l'inconnu, que la moyenne des danses et galops que pouvait danser une Lorette pendant ces deux mois de carnaval, devait se monter à 1222; ce qui, sur 1440 heures dont se composent ces deux mois, présente, en supposant que chaque galop ou contredanse dure une demiheure, un total de 611 heures employées, comme le dit Gavarni, à désobliger le gouvernement.
Maintenant, comment un petit corps si souple, si coquet, si fragile en apparence , peut-il supporter une fatigue de 6 1 1 heures sur 1440, sans compter les fatigues qui précèdent les bals et surtout celles qui les suivent ?
Voilà ce qu'aucun mathématicien ne peut résoudre.
Le bal de la Mi-Caréme passé, la Lorette se calme et rentre peu à peu dans le cercle de sa vie ordinaire.
La Lorette s'occupe peu de politique : en général elle ne connaît du gouvernement que les sergents de ville qui veillent aux portes de l'Opéra. Et la Lorette est si gentille, si gracieuse, si peu offensive, que le sergent de ville prend sur lui de lui passer bien des petits mouvements, bien des gestes coquets, bien des paroles décolletées qui ne sont point dans l'ordonnance.
Seulement la Lorette a un thermomètre qui lui indique le mouvement gouvernemental. Ce thermomètre, c'est la maison de M. Thiors, située place Fontaine Saint-Georges : quand M. Thiers est au ministère, la maison est déserte, les fenêtres éteintes, et un gros chien jaune gronde et aboie de l'autre coté de la grille. U Lorette connaît parfaitement ce chien qu elle caresse à travers les
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barreaux, de son coté le chien connaît parfaitement les Lorettes.
Mais quand la maison se repeuple, quand les fenêtres s' enflamment, quand le chien jaune disparaît, la Lorette secoue la tête et dit :
Allons, allons, il paratt que notre voisin aura encore fait quelque farce à Louis-Kélippe, et que Louis-Félippe l'a renvoyé.
Là se borne l'oraison funèbre de M. Thiers.
Maintenant que nous avons saisi la Lorette à sa naissance, que nous l'avons suivie dans son éducation, examinée dans ses mœurs, comprise dans ses peines, dans ses plaisirs et dans ses opinions, nous voudrions pouvoir clore cet article en disant ce que devient la Lorette dans sa vieillesse; mais c'est là un de ces secrets qu'un avenir assez éloigné nous révélera seul, ta Lorette compte dix ans d'existence et trois ans de baptême. La Lorette est née d'hier. La Lorette est de l'Age des roses, de l'âge des papillons, de l'âge des hirondelles. La Lorette est jeune, vive, pimpante. La Lorette a encore la moitié de son printemps, tout son été et tout son automne à parcourir, à vivre, à épuiser, avant d'arriver à son hiver. Ne songeons donc pas pour elle à un hiver auquel elle ne songe pas elle-même. N'assombrissons pas son bel horizon doré, et remettons son sort aux mains du Temps, ce rude et inflexible créancier, qui viendra au jour lui réclamer sa dette, et contre lequel M. Itérât de Magnitot ne pourra plus lui accorder de délais.
En attendant elle use de sa divise :
« Facile à prendre, impossible à garder. •»
Cû Courtisane (9 trrctairr).