COURTISANES
Tout au contraire de ia lorette, qui date d'hier, la courtisane remonte a la plus haute antiquité.
L'Inde, cette aïeule des nations, avait ses courtisanes qui, loin comme les nôtres d'être dévouées à l'ignominie, sont presque toujours désignées, dans les anciens auteurs, sous le nom de servantes des dieux. Ces courtisanes étaient presque toutes des danseuses, qui, au contraire des autres femmes indoues, qui vivaient dans la plus profonde ignorance, apprenaient à lire, à écrire, à. chanter et à jouer de plusieurs instruments ; aussi étaient-elles de toutes les fêtes civiles et religieuses, ce qui les mettait en grand honneur parmi le peuple et fort à la mode parmi les seigneurs. On retrouve encore aujourd'hui quelque chose de ces courtisanes chez les bayadêres.
L'Égypte, celte lîlle mystérieuse de l'Inde, eut aussi ses courtisanes; mais nous avons peu de détails sur elles, l ue pyramide a cependant consacré le souvenir de la plus fameuse de ses prostituées; mais la montagne de granit qui recouvre ses ossements ne nous a rien raconté de positif sur la vie de celle qui i'éleva. Est-ce la fille du roi Chéops? est-ce la femme du Pharaon Amasis? J'aime mieux, pour mon compte, que ce soit la femme du Pharaon ; la fable est plus gracieuse.
I n jour, llhodope, la plus belle courtisane de Thèbes, se baignait dans le Mil. sur les rives duquel elle avait déposé ses vêtements. ». V7
<:<>» RTISANKS.
In aigle passe, s'abat sur sa pantoufle, l'enlève dans ses serres, et , en passant au dessus de Memphis , la laisse tomber aux pieds du Pharaon Amasis, qui rendait la justice au peuple assemblé. Le Pharaon adorait les petits pieds, et la pantoutle était si mignonne, (ju'il remit à huitaine la cause commencée, et lit, à l'instant même, publier partout son royaume que la propriétaire de la miraculeuse pantoutle eût à se faire connaître. Le bruit de cette publication parvint jusqu'à Khodope, qui, ayant reconnu sa pantoufle au signalement que le crieur en avait donné, partit pour Memphis, et se présenta devant le Pharaon un pied chaussé 'et l'autre nu. Si la pantoufle seule avait tourné la tète d'Amasis, ce fut bien autre (hose quand il vit le pied; mais soit caprice, soit calcul, Khodope, qui avait si souvent fait le bonheur des sujets, refusa de faire celui du souverain, si ce souverain ne la prenait point pour femme. Amasis, qui était amoureux, en passa par tout ce que voulut Khodope, et la courtisane, devenue reine, consacra la fortune qu'elle avait acquise en exerçant son premier métier à élever une pyramide. Cette pyramide, dont chaque pierre est le prix d'une caresse, a sept cents pieds de largeur sur trois cent cinquante de haut.
Qui se serait douté que le conte de Ondrillon remontait à l'histoire du Pharaon Amasis.
Passons de l'Égypte à la Grèce, et de Thèbes et Memphis à Athènes et Corinthe : là les documents ne nous manqueront point.
La (irèee était et devait être le pays des courlisanes. Sa religion, qui n'était que la matière poétisée, était une religion toute de volupté : le plaisir était non seulement un besoin de l'organisation des grecs, c'était encore un des mobiles de leurs grandes actions, un des éléments de leurs meilleures lois.
Ce fut Solon qui, pour combattre un crime par un vice, établit à Athènes les courtisanes.
Il y avait à Abidos un temple à Vénus facile; Cottina, prétresse de l'Amour, avait une statue à Sparte.
In grand nombre de comédies antiques portaient pour titre des noms de courtisanes; il y avait la Corianno de Phérécrate, l'Antée de Philenéus, la Thaletta de Dioclès, la Clepsydre d'Eubule, la Nérée de Timoclès et la Thaïs de Méandre.
Thémistocle. Timothée, Demade, Aristophon et Bion étaient des fils de courtisanes.
UOURTISANHS.
Périclès répudia sa femme légitime pour è po u ser Aspasie, la Mie courtisane de Mégare.
Aie i hiadc, à son retour d'Olynipie, exposa un tableau où il était représenté assis sur les genoux de la courtisane Néméa.
Mais, sous ce rapport, la ville par excellence c'etail Corinthe; Corinthe qui, craignant que les courtisanes ne lui manquassent, taisait acheter des jeunes tilles dans toutes les îles de l'archipel et jusqu'en Sicile, pour les prostituer lorsqu'elles auraient atteint l'âge de quatorze ans; Corinthe qui se vantait que Vénus, sortant de la mer, avait adressé son premier salut à sa citadelle.
Mais aussi les courtisanes étaient reconnaissantes de si grands honneurs : celles de Corinthe demandèrent a Vénus le salut de lem patrie; celles d'Athènes suivirent Périclès au siège de Samos.
Les Grecs divisaient leurs courtisanes en quatre classes; nous irons de la plus basse à la plus élevée.
I^i première classe était celle des autètrides, ou joueuses de flûte. Celles-là, c'étaient les hayadères de l'Inde, les aimées d'Egypte, les gitanes de Russie : on les appelait à la tin des repas; on les invitait aux fêtes. \m courtisane l,amie, à laquelle Athènes et Thèbes élevèrent chacune un temple sous le nom de Vénus l.amia, avait été d'abord une joueuse de Mule.
272 < orimsviNKs.
\ai deuxième classe était celle (les familières : c'étaient les femmes auxquelles un homme s'attachait pour un temps plus ou moins long. Elles correspondaient à nos femmes entretenues. C'étaient des femmes entretenues, qu'Herpillis, cette maîtresse d'Aristote dont il eut un (ils nommé Nicomaque; que cette Gnalène, qui avait placé dans son vestihule le code de ses lois en trois cent vingt vers : que cette Abrotone, qui fut la mère de Thémistocle, et que cette blanche Mnesarète, à qui sa pâleur fit donner le nom de Phrvné.
1^» troisième classe était celle des favorites, c'est-à-dire des maîtresses de rois, de princes, de généraux ou d'hommes célèbres. \lilto, Thaïs, Démo et Dama sandre étaient les duchesses d'Étampes, les Diane de Poitiers, les Montespan et les Dubarry du temps.
\m quatrième classe était celle des philosophes, telles étaient Sapho, Aspasie. I^eontium : nous n'avons d'équivalent à opposer à ces trois femmes célèbres, que Ninon de l'Enclos.
Il y avait encore les dictvriudex, ainsi appelées de dicterion, mot synonyme de lupanar; seulement celles-là, ce n'étaient point, à proprement parler, des courtisanes, mais des tilles publiques.
Disons quelques mots de ces dernières, peut-être est-il curieux, à mille cinq cents ans de dislance, d'établir un parallèle entre la tille publique de Paris et la fille publique d'Athènes ; puis nous reviendrons aux autres, qui font spécialement le sujet de ce chapitre
plus grande partie des dictériades étaient esclaves; elles appartenaient à des maîtres ou à des maîtresses, qui trafiquaient de leur beauté, et auxquels, en échange de La nourriture et du logement que ceux-ci leur donnaient, elles rendaient la rétribution qu'elles avaient reçue : le seul espoir de ces malheureuses était tpie, par caprice, quelque homme riche les affranchit et les élevât au rang de familières ; il en fut ainsi de Phila, que l'orateur Hypéripe acheta quatre talents, et à laquelle il confia le soin de sa maison d'Eleusis.
Les dictériades étaient soumises à des lois de |>olice , à peu près pareilles à celles qui régissent nos tilles à carte et nos filles à numéros; elles devaient être vêtues d'une gaze assez claire pour que leurs robes ne cachassent point leurs formes ; elles devaient porter leurs noms écrits sur leur front, ou tout ou moins au dessus de leurs portes; entin, un voile devait pendre devant leur seuil.
(OUKTISAKKS.
chargé d'attributs qui indiquaient la profession exercée par celles qui soulevaient le voile.
A partir de sept heures du soir, elles se promenaient dans les avenues du Céramique ; car il y avait deux Céramiques à Athènes, l'un destiné à la mémoire des guerriers, l'autre au commerce des courtisanes, et sous les arcades du l,ong-Portique qui donnait sur le Pyrée.
Dans le jour, plus heureuses que nos prostituées, les dictériad*** pouvaient demeurer à leurs fenêtres; elles tenaient alors une branche de myrte qu'elles agitaient entre leurs doigts, ou dont elles se caressaient les lèvres, action qui avait le double avantage de maintenir leurs lèvres roses et de montrer l'émail de leurs dents.
Quant aux lois sanitaires, elles n'existaient pas, les Crées ayant le bonheur de ne point connaître l'Amérique.
Maintenant voulez-vous jeter avec moi un coup d'œil sur ces grandes et belles courtisanes qui ont eu tant d'influence sur l'art, sur la politique et sur la civilisation des Crées, la reine de toutes les civilisations?
Suivons la progression que nous avons indiquée, et prenons dans chacune des quatre catégories susdites, ce qu'elles produisirent de plus célèbre. .