LA SORTIR DU SPECTACLE
Celui-ci est un homme entra deux âges, qui n'a jamais été joli garçon, mais qui a toujours eu de ces physionomies de mauvais sujet que beaucoup de femmes préfèrent à toutes les autres. I^a toilette est assez négligée, niais il se donne une tournure et des manières de petit-maître, quoiqu'il n'en ait pas du Unit la mine; il se rengorge
clans sa « ravale, se balance sur ses hanches, se mouille les lèvres avec le bout de sa langue et a l'air enchanté de lui.
Il cause avec deux grisettes auxquelles, dans un entracte, il u offert des oranges, qui ont été acceptées sans difficulté; ces demoiselles n'ont |>as du tout l'air farouche; »mi ce moment le monsieur se consulte pour savoir s'il leur offrira d'entrer au café, et il met pour cela sa mattl dans son gousset.
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Tout ce monde a franchi la porte de sortie, cl de Ions cotes vous entendez à vos oreilles :
— Voilà une voiture, mon bourgeois.
- Ça m'a bien amuse.
— Ali! bien, moi, je n'aime }»as les pièces on l'on rit. yuand je vais au spectacle, c'est pour pleurer.
— Où est donc le petit?..
— Il est là... devant nous.
— l ue voiture là, mon maître?
— Minuit moins un quart î c'est trop lard... on n'est pas chez soi à minuit !
— Est-ce qu'il ne me sera pas possible de vous revoir'...
— Prenez garde... on a les yeux sur moi.
— Monsieur, demandez vos gens.
— Faut-il vous chercher un fiacre ?
— Pourvu que mon portier ne soit pas couché.
— J'avais à coté de moi une dame qui ne faisait que tousser... c'était insupportable.
— Kt moi donc... j'avais un monsieur qui ne faisait qii'éternuer sur ma ligure... vieux singe! va...
— Mesdemoiselles, voulez-vous accepter mon bras?..
— Vous êtes bien honnête, monsieur...
— Qu'est-ce qui demande sa voilure?
— Demain, à deux heures... je serai assise dans le jardin du Palais-Royal...
— 11 suffit.
— Voilà un fiacre... Montez, mon maître.
— On est très gêné dans ces loges-là. . . j'ai les jambes engourdies.
— Mesdemoiselles , seriez-vous sensibles à un léger verre de punch?..
— Ah! mon Dieu! j'ai oublié mon parapluie au bureau des cannes ! . . . .
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— (Qu'est-ce que vous avez clone, toujours à vous retourner ainsi?
— Mais, mon ami... c'est que mon eliàle était accroché après l'habit de ce monsieur.
— lion! voilà mon socque qui se défait.
— N'oubliez pas le commissionnaire, mou bourgeois.
Pour complctcr le tableau, le temps, qui était superbe au commencement de la soirée, a quelquefois totalement changé, et il pleut à verse au moment de la sortie du spectacle.
Alors les dames ne veulent plus dépasser le péristyle; les bonimes courent pour trouver une voiture, OU tout au moins un parapluie; mais les voitures sont toujours rares quand on en a besoin. l*n monsieur envoie un commissionnaire lui en chercher une; la voiture arrive; d'autres personnes montent dedans |>endant que le
monsieur est allé chercher sa «laine, il accourt et saule à la portière; les personnes qui sont déjà dans le liacre ne veulent pas en descendre; on se dispute, on s'injurie. Pendant ce temps d'autres se
LA SORTIK I>f SPECTACLE. I ."i.'l
décident ii affronter l'orage, à être mouillés, à patauger en se retroussant. Puis le vilain monsieur qui avait au bras une jolie femme qu'il a été obligé oV quitter pour se procurer une voiture, ne reirouve pas sa dame quand il a trouvé un fiacre. Il la cherche inutilement de tous cotés; il se décide enfin à rentrer chez lui, mais il est très inquiet ; seul dans son fiacre, il applique à tout instant la tête à la portière; chaque dame qu'il voit passer lui semble être U sienne; il ordonne alors au cocher d'arrêter, puis, sortant sa tête hors de la voiture, il crie :
— Est-ce toi, ma bonne?... On ne lui répond pas, ou bien un monsieur qui est avec la dame qu'il apostrophe, et que, dans l'ohsrurité, il n'a pas aperçu, lui répond d'un ton fort sec ;
— Dites donc, monsieur, est-ce que c'est ma femme que vous appelez votre bonne?... Qu'est-ce que c'est donc que ce genre-là ?.►.
— Ah! mille pardon, monsieur, c'est que je cherche mon épouse c\ue j'ai perdue à la sortie du spectacle, et dans l'ombre. . . je croyais.
— 11 faudrait tâcher d'y voir, monsieur, avant de se permettre d'appeler ainsi les personnes qui passent... A-t-on jamais vu!...
Le pauvre mari se confond en excuses, il se renfonce dans son fiacre en disant au cocher : — Marchez... je me suis trompé.
\jt cocher fouette ses rosses qui s'arrêtent très facilement, mais qui sont fort long -temps avant de se remettre en train, et les mots : Imbécile, vieille buse! prononcés par le monsieur de la rue parviennent encore aux oreilles du malheureux mari qui fait son possible pour ne point les entendre.
Knfin il est arrivé à sa demeure, il présente au cocher le prix d'une
«ourse, mais celui-ci dit : — Kst-ce que vous plaisantez, bourgeois.
vouloir me payer une course quand vous m'avez arrêté quatre ou
<ïnq fois en chemin ; ca devrait compter pour cinq courses, mais je
suis bon enfant, vous paierez l'heure... et vous donnerez pour
boire... faites attention qu'il est plus de minuit.
\j> monsieur est obligé d'en passer par tout ce que veut le I. -20
|.»4 1.4 SORTI»! |»l SPKCTACI.K.
cocher. Il a hiite de rentrer chez lui, il espère que son épouse l'y aura précédé; mais madame n'est pas rentrée. Faut- il que je me couche, monsieur, demande le portier.
— Eh! non certainement, est-ce que vous croyez que ma femme ne va pas rentrer coucher!
Madame revient une heure après, bien agitée, bien émue, et fait une scène à son époux en lui reprochant de l'avoir mal cherchée et obligée de revenir seule en voiture ; si bien que c'est le mari qui est obligé de demander pardon.
Vous le voyez, à Paris le spectacle n'est pas toujours dans la salle; il est aussi quelquefois à la sortie.