‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 28 sur 214 · LES MARCHANDS DE CONTREMARQIKS · texte numérisé non relu

LES MARCHANDS DE CONTREMARQIKS

Encore une nouvelle industrie, qui ne s'exerce guère qu'à Paris; mais aussi trouvez-moi une autre ville qui ait vingt théâtres, sans compter ceux de la banlieue.

l^uand vous sortez du spectacle dans uii entracte , vous êtes sur- ItM'Iiamp assailli, entouré, pressé et presque arrêté par une foule d'individus d'assez mauvaise mine, les uns en veste, les autres en blouse , la plupart avec une casquette défoncée placée sur le côté <le la tête, et les jambes dépourvues de toute espèce de bas. Ces ^ens-là viennent à vous, l'un devant, l'autre derrière , plusieurs de roté ; ils vous barrent le passage ; ils vous empêchent d'avancer, et lous vous tendent une main salle, noire, calleuse, qu'ils mettent presque sous votre nez, en vous criant :

Pour moi, mon bourgeois...

A moi, s'il vous plaît, si vous ne rentrez pas...

Ah! monsieur, faites-m'en cadeau... quéque ça vous fait?., i. 21

I(>2 l.ts HUUIIAXns DK. COKTRKMARQI'K*.

— Mon bourgeois, voir' contremarque • • •

— Je n'ai jamais vu la comédie, moi...

— Oh! mon petit maître... soyez généreux,'..,

— Ah! monsieur. lionnez-Uwinoj !

.Mais, depuis quelques années, pointue probablement le publie se montrait peu généreux, les gamins et autres particuliers qui se livrent à la contremarque se sont décidés à en l'aire toul-a-fait le commerce. Or, comme le commerce ne se constitue que de ventes et d'achats, voulant se livrer à la vente, ils ont commence par acheter. Ainsi, il tout ce que l'on vous disait autrefois . et que du reste 0(1 vous dit encore, parce qu*j| \ a toujours des individus qui ne sont la que pour recevoir, d*autrcs particuliers, et ceux-là sont

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le» véritables marchands de contremarques, ont ajouté ces phrases ;

— Vendez-vous, monsieur?

— Monsieur veut-il s'en défaire?.,

— <x>mbien en voulez-vous. l>ourgeois?

— Qui est-ce qui lare sa contremarque?

— Dix sons d'un parterre... qui est-ce qui veut dix sous? j'en donne dix sous.

Ainsi la contremarque se vend maintenant comme la rente: elle a son cours, elle hausse, elle baisse, suivant le mérite des pièces qnc l'on joue; elle est nécessairement plus chère à huit heures qu'à neuf, et à neuf qu'à dix. On pourrait acheter à terme* faire des spéculations sur fin spectacle, au lieu de lin courant.

Mais vous comprenez qu'il y a une guerre déclarée entre les véritables marchands de contremarques, qui en achettent et en vendent, et ceux qui ne font que les demander gratis; les premiers prétendent être les seuls maîtres des abords d'un théâtre. Quand ils aperçoivent ceux qu'ils appellent desgafc«x (c'est le terme consacré chez ces messieurs) , ils courent dessus et commencent par les repousser brutalement, en s écriant :

— Veux-tu t'en aller, filou!... qu'est-ce que tu fais là?., lu maraudes dans notre ouvrage, tu viens nous manger notre pain sous notre nez, et tu crois que nous le souffrirons!

Quelquefois le galeux se regimbe ; il ne vent pas se laisser expulser, il résiste en répondant:

— Kh ben, qnéque ça vous fait! si je veux rester là, moi!... estce que le boulevart n'est pas libre... Veux-tu pas me pousser... grand voleur! .

— Tu vas décaniller tout de suite, ou j'applatis ton mufle!

— Viens-y donc un peu pour voir!... Votre contremarque, mon bourgeois! Ah! merci, not' maître!

Si le galeux a obtenu la contremarque de quelqu'un qui ne veut pas rentrer au spectacle , les marchands sont encore plus furieux ,

164 l.KS MAKCHAISDS DU CUNTHEJIARQl-KS.

ils tombent sur celui qui vient d'être ainsi favorisé et l'accablent de coups; l'autre se défend, crie: la foule s'amasse; on ne peut plus passer devant le théâtre; mais alors les sergents de ville et la garde municipale s'en mêlent; ils repoussent tout cela au large, en criant :

« Allons, canaille! voulez-vous aller vous battre plus loin, ou l'on va vous mener au poste! »

Les combattants s'éloignent, se séparent, la foule se dissipe, et pendant quelques minutes le calme est rétabli , et l'on peut presque passer facilement pour entrer et sortir du spectacle.

Depuis que l'on vend des contremarques à la porte des théâtres, il y a beaucoup de gens qui se donnent le plaisir d'y aller à neuf ou à dix heures ; on ne voit que deux pièces, quelquefois une seule; mais c'est moins cher, et toutes les bourses n'ont pas le moyen de voir un spectacle entier.

Dans les théâtres où l'on finit ordinairement par une grande pièce, par un drame en plusieurs actes, celui qui ne vient qu'a dix heures ne voit jamais le commencement d'un ouvrage, mais il tache de le deviner, ce qui n'est pas toujours facile dans les drames modernes. Il faut chercher alors à lier conversation avec un voisin , et l'on se fait raconter les premiers actes.

Il y a dans Paris des hommes fort estimables qui n'ont jamais vu que des derniers actes de pièces qu'ils ont toujours pris pour la pièce entière ; ils n'ont rien compris à ce qu'ils ont vu ; mais ils s'érigent ensuite en censeurs, en critiques, et il n'est pas rare de leur entendre dire :

« l^s auteurs ont à présent la manie de faire des ouvrages trop « intrigués, trop embrouillés; c'est bien écrit, mais quant au fil « de la pièce, il est impossible de s'y retrouver. »

Ce qui ne manquera pas de vous frapper, si vous passez devant un théâtre lorsque le spectacle est déjà avancé, c'est toute la science, toute l'imagination, toute l'éloquence que déploie un marchand de

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