I.KS ( HKM1NS DK VKR
Ici c'est un marchand de has, qui n'avait jamais quitté sa boutique.
Il est venu au chemin de fer, parce que ses voisins se sont moqués de lui , de ce qu'il n'avait pas encore voyagé par la vapeur. Mais, quoiqu'il soit dans l'embarcadère , il n'est pas encore bien sur qu'il se décidera à partir. Examinez-le, il va et vient devant le bureau où l'on prend ses places — il regarde les prix... il réfléchit... il s'avance... mais plusieurs personnes le devancent au bureau; il les laisse passer à sa place. . . . il n'est pas du tout pressé, lui. . . Cependant le signal se fait entendre, il faut se hâter... Il fouille à sa poche en s'approchant du bureau, mais tout à coup il remet son argent à sa poche et s'en va, en murmurant entre ses dents :
i J'aime mieux n'y aller que la semaine prochaine. »
U c'est un papa qui, pour la première fois, se régale, lui et ses deux petits garçons, du chemin de fer.
Les deux petits garçons sont enchantés : ils rient , ils sautent de joie, en criant : « Ah! quel bonheur, nous allons être en chemin de fer. » Le papa veut tâcher de rire aussi ; mais il a peur, et sa voix tremblote, tout en disant à ses deux fds :
— Oui , mes enfants, oui, nous allons bien nous amuser... Oui... mais il ne faudra pas avoir peur surtout!... Ah! diable!... il faudra Wre sage... ne pas vous effrayer dans les souterrains... ce serait très bete.
— Oh ! oui , papa! — Oui, pajm.
— A la bonne heure!... c'est que sans cela... j'aimerais mieux ne pas vous y faire aller... et m'en retourner de suite. Voyons, ne montez pas, si vous avez peur; allons-noûs-en.
Mais le papa a beau insister, les petits garçons s'obstinent à ne pas avoir peur.
Plus loin c'est un brave rentier du faubourg Saint-Antoine , qui s'est fait accompagner jusqu'à l'embarcadère par sa femme , sa fdle H son chien. \À il leur fait ses adieux, comme s'il s'en allait en Russie ou en Chine. Il ne peut se lasser de caresser son chien.
1»2 LES CIIF.MINS DK FKR.
d'embrasser sa lille, de presser sa femme dans ses liras... jamais il n'a été aussi tendre.
Enfin son épouse s'éloigne, mais elle revient préeipitamment, en lui disant : As-tu tout ce qu'il te faut? deux mouchoirs... un petit pain... ta petite bouteille de cognac. — Tu aurais du prendre ta quittance des impositions... Et de l'argent, en as-tu assez?
— Oui, chère amie.
— Allons, au revoir.
Xous avons ensuite les maris jaloux, qui ont sous leur bras une jeune et jolie femme : ils veulent aller à Versailles. Madame penche pour la rive droite; mais monsieur prendra la rive gauche... parce qu'il n'y a pas de souterrain.
LE DAtilîKRRÉOTYPK.
C'est à Paris que le daguerréotype a pris naissance ; c'est dans cette ville qu'il a fait ses premiers essais, et si maintenant son succès est devenu européen, l'admirable invention de Daguerre ne cesse pas pour cela d'être cultivée à Paris ; au contraire, elle semble y avoir acquis droit de bourgeoisie.
Mais les Parisiens ne sont pas les seuls à se faire daguerréotyper: les étrangers qui sont venus visiter Paris ne veulent pas en partir sans avoir essayé de cette invention , les uns parce qu'ils pensent que dans cette ville tout se fait mieux qu'ailleurs, les autres parce qu'ils sont bien aises de pouvoir dire plus tard :
— J'ai fait faire mon portrait au daguerréotype, à Paris.
Il y a beaucoup de gens dans la grande ville qui se chargent de faire votre portrait par ce nouveau procédé. I ; n cadre placé à la porte de la maison vous indique le daguerréotypeur. . . car il n'y a pas i. 25
194 l-K. l>AGl'KllitKOTYI»K.
moyen ici de dire le peintre... Le peintre, c'est le jour qui frappr sur voire visage.
Au coin du boulevart Montmartre et de la rue Richelieu, dans la nouvelle maison bâtie sur l'emplacement de Frascati, un tableau vous annonce qu'il y a là un daguerréotype; il indique en même temps les prix. Pour dix francs vous pouvez avoir votre portrait grand comme une miniature, et fait par le soleil... quand il y en a, et même quand il n'y en a pas. Dix francs ! ce n'est pas la peine de s'en priver, et véritablement le soleil n'est pas cher.
Vous montez au second étage, vous entrez dans un appartement quia l'air d'un magasin privé de marchandise; mais ne vous arrêtez pas à tout cela; ce n'est pas ici une boutique où il est nécessaire d'étaler une foule d'objets pour vous séduire: tout ce qu'il faut ici , c'est une espèce de petite chambre en toile que l'on établit devant une fenêtre, et dans laquelle on place la personne qui vient poser.
Cette petite chambre de toile n'est pas toujours vacante; on est souvent à la queue pour se faire daguerréotyper, et il faut attendre son tour.
Alors on a la liberté de se promener de long en large, de s'asseoir, et même de causer avec les personnes qui tiennent cet établissement ; on choisit la grandeur de la plaque que l'on désire ; si l'on veut un portrait au dessus de dix francs, on choisit le cadre que l'on y adapte sur-le-champ. Enfin on apprend quelles nombreuses préparations sont nécessaires avant d'arriver à se faire peindre par le soleil ; on comprend alors qu'il y a encore du mérite dans l'exercice de ce procédé, et qu'il faut surtout une grande attention pour que votre portrait vienne bien; car l'oubli d'une seule préparation ferait manquer toute l'opération.
Ce qu'il y a aussi de curieux là, ce sont souvent les personnes qui viennent |x>ur avoir leur portrait .
D'al>ord voilà un homme de la banlieue qui se présente avec sa
LE DAGUËRRÈOTY I ' I . 195
lenune sous le bras; ils veulent avoir leur (Mirlrait pour envoyer à une vieille |>areiite, et ils s'informent du prix. On leur répond que le meilleur marche est dix francs.
L'homme, qui a l'air d'un marchand de bestiaux . regarde sa femme, espèce de paysanne en gros déshabillé de bure; celle-ci hausse les épaules en disant :
— Dix francs pour chaque figure!... c'est plus que nous ne valons... laut nous faire ça à moins...
— Nous en ferons faire deux, faut nous diminuer qttetufue chose... voulez-vous six francs pour nous deux?
Pour toute réponse le daguerréotypeur les engage à regarder le lableau qui est à sa porte, et va s'occuper d'autres personnes.
b's habitants de la banlieue se consultent : — C'est trop cher, «lit la femme. ..dix francs... ça ferait vingt francs pour nous deux.. .