‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 38 sur 214 · LE DAGUERRÉOTYPE · texte numérisé non relu

LE DAGUERRÉOTYPE

j'aime mieux qu'on ne m'attrappe pas... et encore e'est qu'il n'y a pas de couleur à ses portraits, c'est tout noir... j'aime mieux de la peinture, moi!...

— Oui, mais puisque ça se fait tout seul! répond le mari, il ne peut pas y avoir de couleur comme avec un peintre.

— Tiens, c'te bétise... est-ce que nos figures sont noires comme ça à nous... Quand nous nous regardons dans une glace, est-ce que nous n'y voyons pas la couleur de nos cheveux... de nof nez, de nos yeux, de nos habits... Eh hen!... un miroir c'est pas un peintre pourtant... Ah! bah! nof homme, tout ça c'est des finasseries... Allons nous-en... — Allons d'abord regarder son tableau en bas, nous verrons ce qu'il chante.

Le couple rustique s'éloigne. Vu monsieur mis avec une certaine prétention, ayant de grands anneaux à ses oreilles, ce qui à Paris annonce ordinairement un blanchisseur ou un homme qui a nécessairement mal aux yeux, se présente avec deux dames, une jolie ei une laide... Les deux dames veulent se faire tirer au daguerréotype, et ce monsieur s'est chargé de les accompagner.

— On a fait souvent mon portrait , dit la dame laide, mais on n'a jamais su le faire ressemblant. Tous les peintres disent que je suis horriblement difficile à attraper... je suis curieuse de voir si je serai bien par ce nouveau procédé.

— Mais il n'y a pas de doute, dit l'autre daine, puisque c'est une reproduction exacte de la nature. N'est-il pas vrai, M. Mouillé?

M. Mouillé (c'est le particulier qui a des anneaux après les oreilles) secoue la téte d'un air important en répondant :

— Oui... c'est la reproduction... c'est-à-dire, permettez!... vous comprenez bien... oui, c'est la reproduction.

— C'est une chose bien extraordinaire! reprend la dame laide: dire que votre portrait se fait tout seul... par la force de la lumière... sur une plaque... N'est-ce pas, M. Mouillé, que e'est la force de la lumière Y

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— Madame, |>eniiettez... c'est le jour... et l'optique... réduits par la chimie... Tout cela combine... c'est une fort belle chose!... Oui, c'est la force de la lumière.

— Vous êles-vous fait tirer, M. Mouillé?

— Non, madame... je n'aime pas les portraits noirs... je préfère la couleur. . . Comme je suis assez frais, je pense que je perdrais beaucoup au daguerréotype.

— Ah ca, mais c'est bien long, dit la jolie dame en s'adressanl à l'un des chefs de l'établissement qui est occupé à frotter une plaque. — Monsieur, est-ce que par ce procédé un |>ortrait n'est pas fait sur-le-champ?

— Madame, on ne pose guère que cinquante secondes, cela est vrai; niais il faut ensuite qu'il s'écoule quelque temps avant qu'on puisse vous livrer la plaque, lors même qu'elle est bien venue... ce qui n'arrive pas toujours, c'est même rare quand on vient bien la première fois.

— Pourquoi donc cela, monsieur? — Madame, il y a cinquante raisons pour que l'opération manque... si l'on a trop employé d'une chose... pas assez d'une autre... si...

— Oh! monsieur, je ne demande pas à savoir tout cela, mais enfin quand le portrait est manqué, que faites-vous?

— Nous le recommençons, madame; nous recommençons jusqu'à ce qu'il soit bien venu. Oh! nous ne voudrions pas livrer quelque chose de défectueux.

I n jeune homme qui attendait depuis une heure que son tour arrivât, se lève en disant :

— Du moment que cela peut ne pas réussir plusieurs fois de suite, et qu'il va cinquante et quelques raisons pour que l'opération manque, j'en ai assez, je m'en vais.

— Voilà bien les Parisiens! dit le daguerréotypeur : quand on ne fait pas avec eux le charlatan, ils n'ont pas confiance en vous. Ce jeune homme va s'adresser ailleurs, où on lui dira que l'opération

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ne manque jamais cl on lui livrera ensuite un portrait mal venu... Mais la chambre est libre... Venez, madame.

L'homme de la campagne et sa femme, (|ui venaient <le reparaître dans la salle, arrêtent alors le maître de rétablissement en lui «lisant :

— Monsieur, voulez-vous faire nos deux figures pour huit francs. . . va y est-il?...

— On ne marchande pas ici . répond le dagiierréotypeiir , c'est un prix fait.

— C'est donc comme des petits pâtés vos portraits...

On ne ré[iond plus au couple campagnard, et la jeune dame passe la première dans le cabinet de toile. On la fait asseoir, on lui fait poser sa tétc contre un point d'appui qui se fixe à volonté derrière elle. On prépare l'optique, on lui montre un petit point en évidence, et on lui dit : llcgardez là, nous allons commencer...

— Vous ne bougerez pas, madame.

— .Non, monsieur.

- Très bien, nous commençons.

La jolie dame ne lmuge pas, ne sourcille pas , elle a tant envie de se voir exactement reproduite, et cependant une minute parait longue et les yeux se fatiguent quand il faut fixer contre le jour. Enfin le monsieur a fermé la lunette en s'écriant :

— C'est lini, madame.

— Oh! voyons, monsieur.

— Cela ne se peut pas encore, madame; veuillez rejoindre votre société; j'irai bientôt vous dire si nous avons réussi.

La jeune dame va retrouver sa compagnie. Il y a de nouvelles |tersonnes qui attendent.

— Y\\ bien, dit M. Mouillé, vous avez posé... cela ne fait pas de mal?

Ab! ah! quel mal voulez-vous que cela lasse! .Non. je veux dire... va »«' cause aucune émotion?

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