‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 48 sur 214 · I,K DIMANCHE A PARIS · texte numérisé non relu

I,K DIMANCHE A PARIS

Vous ne vous douteriez jamais que le dimanche est un jour de repos, si vous parcouriez Paris ce jour-là. Cette ville est toujours vivante, bruyante, gaie, populaire; tout le long de la semaine ses rues sont animées par le passage continuel des piétons, «les voitures, des charrettes, des équipages; par les cris des cochers, des marchands ambulants, par le bruit des orgues, des vielles, des chanteurs en plein air; mais le dimanche... c'est bien pis vraiment.

Pour peu que le temps soit beau, qu'il y ait un rayon de soleil , les promenades sont couvertes de monde ; dans les rues, sur les boulevarts, aux Tuileries, au Palais-Koyal , aux Champs-ÉIvsées, partout une foule de promeneurs. Si vous êtes pressé, vous êtes obligé de prendre des chemins détournés, des rues étroites et mal entretenues où l'on ne peut pas se promener, sans quoi vous n'arriveriez jamais.

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Kl souvent en regardant d une fenêtre tout ce momie qui pusse et se renouvelle sans cesse sous vos yeux , vous vous demandez ou tout cela peut tenir, se loger, se caser.

Pourtant le dimanche n'est pas le jour choisi par le beau monde pour aller à la promenade : ce jour-là, au contraire, les gens qui composent ce qu'on appelle la haute société restent chez eux et se donneraient bien garde de se commettre dans les rues de Paris avec les marchands, les boutiquiers, les employés, les artisans, les ouvriers et le peuple, enfin, qui mangerait du pain sec toute la semaine plutôt que de renoncer à s'amuser le dimanche.

Ainsi les petites maîtresses, les daines du grand monde, les lions, les dandys ne sortent pas le dimanche ; il est convenu que c'est de mauvais ton ; en hiver ils restent au coin de leur feu, en été ils habitent ordinairement la campagne, et on ne les rencontre point dans Paris.

Si , par hasard , quelques membres du jokey-club , quelque habitué du balcon de l'Opéra est forcé pour ses affaires, ses rendezvous, de sortir et de se montrer le dimanche dans les rues de Paris, il aura bien soin alors de mettre son plus vieil habit, qu'il recommandera à son domestique de ne pas brosser; il aura des bottes non vernies, un méchant pantalon taché, il ne se peignera pas les cheveux , et il mettra sur sa tête un chapeau sale et déformé. C'est dans cette tenue de Kobert-Macaire qu'il parcourra Paris le dimanche ; ayant l'air de narguer les bonnes gens qui se sont faits superbes ce jour-là, il se fait laid , lui , parce que c'est encore bon genre de se montrer aussi sale que possible le dimanche.

Mais qu'importe à toutes ces classes qui vont s'amuser, se promener, se récréer le dimanche, que ce monsieur se fasse sale et veuille s'ennuyer ce jour-là !.. . Laissons chacun suivre son goût, ses penchants, et faisons ce qui nous plaît, sans nous inquiéter de ce qu»font les autres. Celte maxime, qui est la bonne, est assez celle qu<> l'on suit à Paris.

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Ki le dimanche rend encore heureux une grande portion des hululants de la grande ville.

L'employé d'abord, re respectable commis de bureau, qui n'a «pie ce jour-là par semaine pour êlre libre de faire sa volonté dépota le matin jusqu'au soir... et encore lorsqu'il est marié il n'est pas bien certain qu'il soit son maître, même le dimanche. Mais il n'est point obligé d'aller à son bureau, il |>eut se lever tard, se dorloter dans son lit, il peul se permettre de flâner, de garder ses

pantoufles et sa robe de chambre une partie de la journée; il peut prendre l'air à sa fenêtre, arroser ses pots de fleurs et lorgner ses voisines; enfui il |>out se dire :

— Que vais-je faire aujourd'hui pour m'amuser? De quel coté |»orterai-je mes pas?

Kt souvent il passe sa journée à chercher ce qu'il fera; la journée découle, et il n'a rien fait que des projets, des châteaux en Espagne; mais dans cette douce rêverie il a été heureux, et dans toutes Ips positions de la vie, c'est le point principal...

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Rousseau n'a-l-il pas dit : Il faut être heureux!., c'est le premier ' besoin de l'homme !

Enfin, si le commis de bureau est parvenu à savoir comment il veut employer son dimanche, voyez-le s'habiller avec soin, avec coquetterie même, passer plusieurs minutes devant sa glace pour arranger le nœud de sa cravate, se tourner vers sa femme et lui dire :

— Suis-je bien comme cela?

Sa femme, que cette coquetterie hebdomadaire semble inquiéter, lui répond brusquement :

— Vous êtes toujours assez bien!

L'employé, qui n'est pas très persuadé de cela, va de nouveau se mirer. Lorsque sa toilette est terminée, il se pose devant son épouse en lui disant :

— Es-tu prête?

Mais madame est rarement prête en même temps que monsieur ; quelquefois elle n'est pas disposée à sortir, elle regarde le temps et dit : « J'ai dans l'idée qu'il va pleuvoir. »

l.c commis, qui est bien décidé à ne point passer son dimanche chez lui , va prendre son parapluie et le met sous son bras en s'écriant :

— Maintenant qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne!... cela m'est égal, avec cela je brave tout!... l'ne fois, deux fois, tu ne veux pas sortir ?

— Non, nous dînons chez mon oncle aujourd'hui, c'est encore loin ; je ne veux pas me fatiguer d'avance.

— Comme tu voudras, moi, je vais me promener.

Et notre homme sort fièrement, son parapluie à la main, en se disant : Si j'écoutais ma femme , je passerais tous mes dimanches à lui découper du feston ou à tâcher d'apprendre à chanter à son serin; merci!... j'en ai assez. On n'a qu'un jour sur sept pour s'amuser, je ne veux pas le consacrer au serin de mon épouse.

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Kl notre commis se lance dans la rm\ il marche en se dandinant, • ii regardant les dames d'un air très badin. en fredonnant un refrain de vaudeville, et quelquefois en se disant encore :

— Nous dînons chei mon oncle!... ce n'est deja pas si récréatif! Tous les dimanches dîner chez mon oncle qui a la goutte, avec la vieille cousine qui est sourde, et puis Caire leur hoston depuis sept heures jusqu'à dix... J'en ai une indigestion de hoston!... j'aime hien mieux le matin de mon dimanche que h- soir.

Kt notre homme qui a marché en pensant à tout cela, se trouve au bout d'une demi-heure, devinez-où?. . . devant la porte de son huBtUi dont il a pris le chemin sans s'en aj>crcevoir, tant est grande la force de l'habitude.

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Alors il n'arrête, reconnaît oîi il est, se met à rire «mi se disant : — Par exemple, M) voilà une Incise!... venir a mon bureau le dimanche!... ce que c est que d'être préoccupé.

Le commis s'éloigne bien vite de cet endroit où il est obligé d'aller tous les jours. Il ne sait pas bien au juste où il veut aller, mais il sait très bien que ce n'est pas là. Il parcourt Paris comme un étranger, il va quelquefois de la barrière de l'Ktoile à celle de Bercy; enfin, après avoir fait au moins quatre lieues dans sa journée, il rentre riiez lui harassé de fatigue, et dit à sa femme :

— Je m'en suis donne!... je puis dire que j'ai fait du chemin... les jambes me rentrent dans le corps... mais au moins je me suis promené... J'ai été aux quatre coins de Paris.

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— (Quelle folie de se fatiguer ainsi, dit madame.

— Qu'est-ce que cela le l'ait, si c'est mon plaisir à moi... Je n'ai que le dimanche pour me promener... je veux l'employer. — Allons rhez mon oncle. — C'est juste... ee n'est pas le plus amusant.

I.i' lendemain,' l'employé a souvent mal aux reins ou une courlialure, mais cela ne l'empêche pas d'èliv très coulent de l'emploi «le sou dimanche.

les gens de commerce, qui veulent bien le dimanclie se décider a fermer leur boutique, ce qu'ils ne font quelquefois que sur le> ileux heures «le l'après-midi, affectionnent ordinairement la pronii'iiade des Tuileries.

Madame a mi cachemire français, des houcles d'oreilles en diamants, des plumes sur son chapeau; si elle osait elle y mettrait

• ucore des fleurs, des rubans, des dentelles, un voile et des marabouts. Sa robe est d'une étoffe fort «hère, que l'on n'a pas

•'pargnée.

Monsieur a un habit neuf, un pantalon neuf, un chapeau neuf; il n'y a «pie sa ligure qui ne soit pas neuve, niais elle est radieuse,

• t lorsqu'il porte les veux sur s;i moitié, il a toujours l'air de lui dire :

— Tu peux te (lutter que nous ne rencontrerons pas une femme mieux que toi.

Le petit garçon a un matelot oeuf dans lequel d est horriblement tféné, mais le tailleur a dit qu'il allait très bien, et ou a de préférence écouté le tailleur : c'est pour cela que le petit garçon fait la ii loue en marchant avec beaucoup de peine, et connue s'il s'était oublié dans son pantalon.

La famille M- rend aux Tuileries, en marchant posément . eu se

• arrant, en ayant l'air de dire à tous ceux qui passent :

— Faites donc attention à notre toilette.

Arrivée dans le grand jardin où le dimanche il \ a foule, les uns illanl (tour se faire voir, les autres pour regarder, la famille après

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